LUTHER ET L'ART CHRETIEN
Malheureusement, ces paroles ne pouvaient avoir que bien peu d'influence. Luther lui-même n'avait -il pas retranché les dogmes les plus propres à favoriser le fécond essor de l'art chrétien ' ? La foi dans la présence réelle de Jésus-Christ au très saint sacrement, la conservation des saintes espèces dans les églises, avaient stimulé la ferveur des chrétiens, et d'innombrables tabernacles, des temples admirables, élevés à la gloire du Dieu vivant qui daigne y faire sa demeure, avaient été les éclatants témoignages de la piété de nos pères. Remplis pour les églises de la même vénération profonde que les Juifs avaient autrefois ressentie pour l'arche d'alliance, plus tard pour le Saint des saints du temple de Salomon, ils n'avaient trouvé rien de trop beau, rien d'assez parfait pour parer le sanctuaire ^. De plus, la doctrine de l'Église sur les bonnes œuvres avait admirablement secondé le progrès, la diffusion des arts. Les chefsd'œuvre de sculpture, de peinture, d'architecture qui ravissent encore nos regards, ont tous eu pour origine la conviction qu'élever des églises, les orner de ce que le génie des artistes peut créer de plus sublime, c'est faire œuvre méritoire, c'est être agréable à Dieu. Or cette manière de voir était l'objet de a particulière aversion de Luther.
Orner les églises dans la pensée de plaire à Dieu était à ses yeux non seulement un abus criant, mais une idolâtrie manifeste. Dans ses
se désintéressa dans une certaine mesure de ce que tout le monde juge digne d'être vu. Ses impressions de voyage sont très insignifiantes; au point de vue artistique, ses jugements n'ont aucune originalité et sont souvent erronrs. » Sur plusieurs statues et tableaux, il s'est, comme on dit communément, laissé absolument berner par les moines rencontrés sur son chemin. Pourtant, quelques passages de ses écrits pourraient faire supposer qu'il se connaissait quelque peu en peinture (p. 32), mais il est facile de leur en opposer d'autres, prouvant indubitablement qu'il ne fut jamais qu'un dilettante de second ordre. Or, son opinion, sous le rapportderartcommesoustouslesautres,exereaituneinfluence puissante, surtout sui- les artistes qui vivaient dans son voisinage immédiat en Sa.xe et en Thuringe. Cette influence fut néfaste, car elle poussa les artistes à dépasser les limitesde leur art, etles mit dans une «fausse voie» (p. 94-9o). Pour plus de détails sur ce point, voy. p. 93-97. Parlant du développement de l'art au seizième siècle, Lohfeldt dit (p. 84) : « La vraie raison delà décadence de l'art ne fut pas, comme le prétend un écrivain moderne, sa brusque rupture avec l'Eglise, mais le funeste servage auquel l'astreignirent les hommes qui étaient à la tête du mouvement intellectuel et religieux de leur temps. » L'art serait-il tombé dans ce servage, s'il fût resté uni à l'Eglise?
' Pour plus de détails, voy. Gaupp, p. 366-584, et Grans, p. 29.
* A propos de l'influence exercée par le Protestantisme sur l'art chrétien, Alberdingk dit (p. 123) : « Il suffit de remarquer que le Protestantisme avait mis au rang des damnables hérésies le principe même de l'art, en proscrivant l'apparition matérielle de l'essence spirituelle, la manifestation de l'infini dans le fini. Combattre et abolir le mystère de l'Eucharistie, c'était interdire à l'art de se produire dans ses expressions les plus sublimes, dans la représentation matérielle de la Divinité. Au fond de toute question se retrouve la question religieuse ou théologique, et personne ne peut s'en étonner, puisque le principe de toutes clioses réside en Dieu. »