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ANALOGIE DE LAUT NATIONAL AVEC LART ANTIQUE

époques d'art éclate jusque dans la décoration. Celle-ci^ pour les Grecs comme pour nos pères, n'était pas une parure de surcroît inutile et vaine ; elle devait signifier quelque chose, être en rapport direct avec l'œuvre à laquelle elle se rattachait, laquelle, de son côté, obéissait à des lois particulières '.

Toutes les analogies que nous remarquons en tant de points essentiels entre l'art grec et l'art du moyen âge, malgré le caractère si différent de l'idéal antique et de l'idéal chrétien *, nous les retrouvons entre l'art grec de la décadence et cet art étranger qui, au seizième siècle, se substitua en Allemagne à l'art du moyen âge, et se donna pour la « renaissance » de l'antique.

La décadence de l'art antique avait suivi pas à pas la décadence et l'abaissement politique de la nation grecque.

Après la guerre du Péloponèse, tout noble élan fut arrêté dans les républiques déchirées intérieurement par les factions; la notion du droit fléchit, le goût de l'ironie, le scepticisme, ébranlèrent peu à peu les antiques croyances. En même temps, l'art perdait la faculté de contempler et d'exprimer ce qui est élevé, ce qui est pur, et devenait incapable de donner l'impression du divin. La peinture, il est vrai, pour censurer les mœurs, se releva parfois encore dans quelques tableaux religieux, mais toujours avec une tendance à la raillerie, à la satire; les sujets sacrés n'étaient plus traités avec la gravité et la révérence du passé.

Jusque-là, les artistes ne s'étaient pas souciés de reproduire les menus incidents de la vie privée; à dater de ce moment, la vie vulgaire, et même les mœurs les plus basses, se trouvèrent au premier plan. On compta trois sortes de « petite peinture » : la « pein-

siinple, témoignent d'un goût artistique original. C'est du métier, du métier intelligent, inspiré par l'amour instinctif du peuple pour l'harmonie et la beauté, qu'est né le sublime élan dos grands maîtres; ceux-ci n'ont fait que donner une forme achevée à l'idée populaire. D'autre part, lorsque l'art est arrivé à son plein développement, un flot pressé, bouillonnant, d'idées artistiques, de formes ingénieuses, d'Iieureuses inventions, s'échappe des œuvres d'art de haute portée, et rejaillit dans les menus objets d'un usage quotidien, où la grâce et l'élégance abondent. 11 n'est pas rare, alors, que les produits du métier s'élèvent à la hauteur de véritables œuvres d'art, et que des ouvrages qui paraissaient uniquement du ressort de l'industrie, semblent avoir été l'ouvrage d'un habile artisan d'art » (LtBKE, Plastik, t. I, p. 341).

' On peut dire de l'ornementation du moyen âge ce qu'Overbeck a dit de l'orneluentation grecque (Gesch. der ijrieschische Plastik, t. Il, p. 307) : « Bien que luxuriante et variée, elle s'unit étroitement à l'architectonique ; elle suit Gdèlement les lignes principales de l'édifice, elle règle ses effets d'après le sens et le caractère des parties architectoniques qu'elle veut parer, et dont elle se propose d'élever le motif principal au plus haut degré de perfection possible. »

- Voy. sur ce sujet Kugler, iUMSeitwi, t. I, p. 203, 204, et t. II, p. 17-18; Portig, t. I,p. 37-38,290-292; G.-H. Schubeht. Die Alter der Kunst, p. 18, 3.d; Reichens- PERGER, Vermischte Schriften, p. 129-130; Hettixger, Die Kunst im Chrislenthum, p. 41.

turc de boutique. ^> la » peinture de boue » et la « peinture obscène ». Les artistes cherchèrent leurs sujets dans les bas-fonds de la société. Ils visèrent, non plus à la vérité dans l'art, mais à la réalité dans rimitation de la nature. Linstinct vulgaire de Pausanias se complut dans le difforme et le laid. Peiraeikos, le plus renommé des « peintres de boutique », peignit des échoppes, des ateliers sordides, des ânes, des légumes. Les vices du siècle inspirèrent les artistes. La sensualité, la passion du luxe et du faste, la dépravation des mœurs faisaient aimer et rechercher, comme une pâture délicieuse pour le regard, les nudités et les sujets indécents '.

Comme la peinture grecque, la sculpture grecque de l'époque de décadence refléta les mœurs du siècle, et ne prouva que trop à quel point l'ancienne austérité, l'ancienne discipline morale avait disparu, et combien les liens de la famille s'étaient relâchés. Les vices s'étalaient au grand jour. La sculpture perdait de plus en plus la beauté noble et simple de l'art ancien, son caractère de force et de stabilité. Ce qu'elle cherchait à rendre, c'étaient tous les mouvements, toutes les sensations de la passion. Elle s'attachait à ce qui est purement extérieur, et ne cherchait à exceller que dans le fini d'une habile facture -. Sktopas et Praxitèle représentèrent pour la première fois Aphrodite complètement nue; les sculpteurs qui les suivirent tombèrent dans la plus grossière lubricité. Les statues toujours plus nombreuses de Vénus et des autres déesses, amenèrent bientôt chez les Grecs, comme plus tard chez les Romains, une véritable divinisation de la chair. D'autre part, suivant la nouvelle impulsion d'un art

' Voy. Reber, KunstgeschicMe der AUerlhum (Leipsick, 1871), p. 370-371; Springer, Kunsthistor. Briefe, p. 298 et suiv. « La décadence qui avait commencé en Grèce après Alexandre, s'étendit jusqu'à Rome, et, depuis, gagna sans cesse du terrain; une sensualité grossière, le désir de satisfaire les besoins du luxe, une pornographie toujours plus appréciée, des procédés rapides adaptés à une peinture frivole, sont autant de symptômes annonçant une ruine prochaine » (ViscHEn, t. III, p. 6981. « En Grèce, » dit Lessing. « le pouvoir civil ne regardait pas comme indigne de lui de contraindre l'artiste à demeurer dans sa sphère véritable. » « Nous sourions aujourd'lmi lorsque nous voyons, chez les anciens, les arts assujettis à des lois civiles. Mais nous n'avons pas toujours raison de sourire. Les arts jjlastiques, sans parler de leur incontestable innuence sur le caractère général d'une nation, ont une telle force d'action qu'elles appellent la surveillance attentive de la loi » (Voy. dans le Laokoon, Samvill. Schriften, éd. de Laehmann, t. VI, p. 368-370).

- « L'art qui n'a plus rien d'élevé, qui n'est plus que touchant, que séduisant, qui dépasse les limites de la fidèle reproduction de la nature, va, d'une marche certaine, vers le faux goût et l'effet; il se fait le serviteur d'un luxe fastueux, il tombe dans le naturalisme et dans la manière. L'artiste cherche avant tout à briller; la grâce se tourne en séduction licencieuse. La vigueur de la composition est sacrifiée au fini, complaisamment cherché jusque dans le plus infime détail. L'idée est étouffée sous des surcharges luxuriantes. On croit remplacer par le colossal l'intime impression de la grandeur. Tous ces traits se résument dans un même fait : le subjectif est sacrifié à l'objectif; le style maniéré commence » (Vischer, t. III, p. 132, 137-138)

devenu plus individuel que national, on vit se multiplier les tableaux de genre, les peintures d'animaux, mais surtout les portraits des grands et des princes. L'individualisme, méprisé parles maîtres anciens^ dominait. On ne cherchait plus à exprimer la beauté intérieure, l'âme de la forme; la perfection de la forme elle-même était devenue Tunique objectif de l'artiste. L'habileté du faire, la manière, avaient remplacé l'idéal, le sens intérieur.

De plus en plus étranger à la grande majorité de la nation, l'art devint bientôt une plante de serre chaude cultivée par des amateurs, et en premier lieu par les princes. Les grands le patronnèrent, mais à la condition qu'il consentît à servir leurs goûts fastueux et à s'accommoder à tous leurs caprices^, quand bien même ces caprices étaient du goût le plus détestable. Dès lors, il ne pouvait plus être question de ces nobles élans, de cette joie vive de créer qui avaient été jusque-là l'essence même de la vie artistique. Les grands amassèrent de riches collections, mais ces collections ne servirent guère qu'à rendre plus évidente la croissante décadence de l'art. Elles en devinrent enfin les prisons'.

Depuis longtemps, les arts portaient le germe de cette décadence^ car le solide faisceau de leurs diverses branches s'était peu à peu desserréj la féconde émulation, qui jadis avait aiguillonné les efforts des artistes, n'existait plus. La peinture et la sculpture s'étaient séparées de l'architecture; il en était résulté une complète anarchie. Chaque art prétendait être indépendant, croyant ainsi mettre plus en relief son habileté et sa supériorité propres; mais plus les arts s'isolèrent, plus ils suivirent avec exclusivisme et indépendance des chemins divers, plus ils s'affaiblirent. Le nouvel art, sans aucune connexion avec le passé, perdit peu à peu le sens profond, l'harmonieuse beauté de l'art ancien.

Toutes ces observations sur un art détaché de l'ancienne tradition et du génie national, dégénéré au dedans, et devenu, extérieurement, servile, s'appliquent, généralement parlant, à l'art allemand du seizième siècle. Ce dernier se donnait pour antique, mais en réalité il ne travaillait que selon la « nouvelle manière welche » qui venait de s'implanter en Allemagne -

' Pline parle de « l'agonie de l'art » à laquelle il assistait de son temps. 11 raconte comment les tableaux, les statues, étaient « envoyés en exil », c'est-à-dire dans les villas et riches maisons patriciennes. L'admirable peintre Araulius disait que « la Maison dorée de Néron était devenue la prison de ses tableaux ». « La sagesse des anciens, » ajoute Pline, « nous paraît encore plus digne de respect lorsque nous réfléchissons à notre état actuel, et nous regrettons le temps où les peintres appartenaient encore à l'ensemble des citoyens, où l'on n'ornait pas les murs des maisons uniquement pour plaire à leurs propriétaires » (Hist. iiatur., livre XXXV, ch. ii, p. 11, 37).

* Personne n'a mieux parlé que Gœthe du développement des arts plastiques

Sur les artistes italiens, la renaissance de l'antique exerçait un prestige facile à comprendre. Les souvenirs^ les traditions de lancienne Rome ne s'étaient jamais complètement perdus en Italie. Les monuments, ou déjà connuS;, ou découverts pendant le quinzième siècle, avaient sans cesse ravivé la mémoire de ce passé glorieux, où Rome avait dominé le monde. Les chefs-d'œuvre antiques pouvaient être considérés comme les produits d'un art national proscrit au moyen âge par le gothique. Lorsque l'ardente admiration des humanistes eut remis en honneur la littérature antique, tout naturellement on ne pensa plus qu'à ressusciter l'ancien art national.

Mais on s'aperçut trop vite que cette littérature et cet art contenaient des ferments dangereux. Le contact avec l'antique devint pour

avant el après la Renaissance (Leben Wirsckelmann's, 1802, p. 204 et suiv.). Paulsen (Gesell, des gelehrten Unterrichts, Leipsick,1825, p. 296) a très bien fait res.sortir la valeur de ses observations. Dans les éditions plus récentes des œuvres de Girthe, ces passages ont été omis : « On sait, » écrivait-il en 1805, «que les Grecs ont joui de privilèges inconnus aux modernes. Très vraisemblablement, ils ont dû la période d'éclat de leur art moins à la beauté de leur poésie mythologique, à leursjeux,etc,,quàla ferveur religieuse et au patriotisme, ou, si l'on veut se servir de termes plus simples, au sentiment de la gloire nationale en général, comme de la gloire do ciiaquo localité en particulier. Voilà ce qui a rendu l'art grec plus digne d'admiration que celui de tous les autres peuples. 11 semble bien que nous aussi nous devions à la piété catholique des treizième, quatorzième et quinzième siècles les commencements et le développement des arts pla.stiques. Aussi longtemps que de pieuses fondations ouvrirent aux artistes un vaste champ d'action, leur fournissant de dignes et vraiment innombrables occasions de se signaler, l'essor des arts fut rapide et joyeux. Les sombres doctrines monacales ne semblent pas avoir fait obstacle au génie. En les mettant en œuvre, il les ensoleillent et les embellissent. SI l'on étudie avec impartialité les arts plastiques à la fin du quinzième et au commencement du seizième siècle, on verra quel degré de perfection ils avaient atteint; il est évident que dans cette voie ils auraient encore pu faire de grands progrès, et môme, tout en conservant leur caractère propre, arriver jusqu'à égaler l'art antique. Mais la force qui les avait soulevés était affaiblie: les arts eurent encore longtemps, il est vrai, de puissants protecteurs, mais les artistes ne comprenaient plus les choses saintes. Ils suivirent donc la mode. Ils plaisaient peut-être encore, mais on n'en avait plus grand besoin; Raphaël peignit des galeries, des salles splendides; Michel-Ange mit tout son génie à orner des tombeaux ; sans doute, ce n'étaient point là des travaux indignes de ces grands maîtres; mais dès lors on pouvait pressentir une triste décadence; à l'ombre de l'autel, dans la liberté des églises, les artistes ne trouvaient plus l'emploi suffisant de leurs facultés. Force leur était de servir le monde, de chercher, par différents moyens, à flatter ses caprices; si le champ de leur activité s'étendit, leur travail fut moins noble; leur dignité, amoindrie, leur permit de chercher des procédés plus rapides ; le besoin de travailler vite les conduisit au maniéré, et la manière tua l'ùme et abaissa l'art jusqu'à l'industrie. C'est par ces degrés qu'il descendit de ses hauteurs, et l'histoire de la décadence de l'art antique est presque identique. »

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