LA RENAISSANCE ET LA REFORME
ration; mais plus cette tradition s'effaça, plus on affecta de la dédaigner, plus apparut clairement à tous les yeux la décadence générale des arts '.Le violent antagonisme qui s'était développé peu à peu entre l'art et le métier en était une des causes principales ^
Le nouvel art n'avait point de racines dans les croyances populaires, le génie national ne lui communiquait point sa sève. Il devint peu à peu le bien exclusif des grands et des cours; il apprit à se plier aux exigences des puissants, à céder aux caprices éphémères de la mode . Bien que très protégé , il restait intérieurement sans point d'appui, parce que, dès le début, toute homogénéité lui fit défaut. L'architecture, qui, à toutes les grandes époques d'art, a toujours été le centre et le point de départ de toute vie artistique, n'eut plus qu'un rôle secondaire. L'art de l'ornement prit le premier rang, et dès 1500, l'italien Giovanni déclarait qu'il était juste de le lui abandonner '.
Quant à la question de savoir si « l'art antique welche » se rattache par un lien quelconque à la révolution religieuse, on peut affirmer hardiment qu'il n'en est rien. Dans l'Allemagne catholique comme dans l'Allemagne protestante, l'engouement pour la Renaissance fut universel. Le règne du gothique était clos, et dans les territoires restés fidèles à l'ancienne foi, le gothique fut même plus vite abandonné que dans les pays protestants *.
' Voy. Rahn, p. 76Ô ; A. Schultz, dans le Jahrbuch de Zahx, t. II, p. 358-359.
^ « Pour tous les maîtres des ancienues générations, l'art était chose tellement inliérente à l'âme qu'il était impossible que dans leurs créations une grande place fût accordée à l'ornement. L'ornement est tout extérieur, il s'adresse d'abord aux sens. Ce ne fat que lorsque l'art se fut dégagé de l'àme populaire et du sol religieux où il avait grandi, que l'ornement prit plus d'importance, et put se donner libre carrière (C.-W. Lltzow, Gescit. der deutsclien Kunst, t. IV, p. 214).
' « Et in ornatu quidem, cum hic maxime opus, commendet modum excessisse etiam laudabile est. » Voy. Burckh.^rdt, Gesch. der Renaissance in Italien, p. 46 (3"= éd., 1891, p. 48). « Les modèles antiques qu'on avait sous les yeux s'harmonisaient avec cette manière de voir. Comme le caractère essentiel de l'architecture romaine est la reclierclie de l'effet, le goût de la magnificence, elle a naturellement donné à l'ornementation une place prépondérante, l'ornement s'y est épanoui avec exubérance. S'unissant à la idastique, l'ornement forme avec elle une œuvre unique, où il n'est plus seulement chargéd'ajouter une parure de surcroît, où il devient partie intégrante ; il égale quelquefois cette œuvre, qui semble alors n'e.xister que pour lui » (Ovekbeck, Gesch. der griech. Plastik, t. II, p. 307). « Aux Allemands qui venaient en Italie pour s'initier au nouvel art, il ne parut d'abord qu'une décoration, rien do plus » (R. Dohn, Gesch. der deutschen Kunst, t. I, p. 287). « Le sens artistique des Allemands, particulièrement apte à saisir la notion de l'ornement fantaisiste, fut séduit dès l'abord par l'élément baroque de la Renaissance primitive du nord de l'Italie, dont les qualités attrayantes furent trop vite dénaturées par eux jusqu'à la caricature. »
'' Springebi, Bilder, t. II, p. 136. « L'architecture gothique, » dit Lubke, « est la chaste fille de l'esprit du moyen ùge. >> Naumann (t. I, p. 388 et suiv.) découvre au contraire dans le gothique « quelque chose de protestant », car, dit-il, « la croix y domine dans l'ensemble comme dans le détail, et fait penser à la pré-
OUVRAGES TECHNIQUES DESTINES A FAIRE CONNAITRE ET A PROPAGER LA (( NOUVELLE MANIÈRE ANTIQUE WELCHE »
L'étude de quelques écrits du seizième siècle va nous permettre de suivre de près les débuts de la Renaissance en Allemagne. Leurs auteurs s'étaient proposé de propager les nouveaux principes d'esthétique en honneur en Italie, et d'initier nos artistes à la nouvelle manière. Il est impossible de ne pas conclure de la lecture de leurs ouvrages, qu'en Allemagne la Renaissance n'eut pas pour origine un attrait vif et sincère pour l'art italien, qu'elle n'en a jamais approfondi le véritable caractère et les lois, qu'elle eut encore moins lintelligence de l'antique, qui en en était la base, et qu'elle s'est bornée à jouer avec des formes nouvelles.
Le premier, le plus fervent apôtre du nouvel art, c'est Albert Dürer. Dans presque toutes ses grandes compositions : tableaux, gravures sur cuivre ou sur bois, Dürer n'est en aucune manière « un maître de la Renaissance » . Il est encore sur le ferme terrain des principes germaniques-chrétiens ; il envisage comme ses pères l'avaient envisagé le monde et la vie, il n'a pas abandonné les traditions du moyen âge. Même dans les esquisses composées depuis son voyage à Venise, si l'on en excepte quelques compositions de peu d'importance (par exemple, l'arc de triomphe de Maximilien, qui se rapproche déjà du style baroque), on s'aperçoit très peu de l'influence exercée sur son génie par l'Italie.
dilection de l'art protestant pour la Passion de Jésus-Christ. » Jungmann voit « des signes avant-coureurs du Protestantisme dans les représentations de la Passion, placée de plus en plus sur le premier plan, en opposition (!) avec l'adoration des saints et le culte de Marie, jusqu'alors dominants ». Richard Vischer expose des opinions tout aussi originales dans l'ouvrage intitulé : l'eber Prolestantismus und KalholicUryius in der Kunst (Berlin, 1833). On y lit : « En somme, on peut affirmer que le Protestantisme est la condition essentielle de tout art et de toute vie artistique » (p. 13). « Abolissant le mensonge de toute transcendance, de tout supernaturalisme, le Protestantisme a établi que le véritable idéal, c'est le sens du réel » (p. 13). « Le Protestantisme est la base de tout art monumental » (p. 16). « D'un art catholique, d'un beau artistique catholique, il ne saurait être question » (p. 23). « L'élément protestant dominait déjà dans la bourgeoisie vers le déclin du quatorzième siècle, surtout chez les maîtres de Cologne, Guillaume et Etienne » (p. 38). « Les frères van Eyck" étaient des protestants très convaincus : chez eux, le mystère du dogme disparaît devant la religion de la nature, à laquelle, comme artistes, ils apportent leur hommage >> (p. 48), etc. « Parmi les œuvres du démon et les révoltes hérétiques contre la majesté de Dieu, il faut ranger, d'après l'opinion catholique, la découverte de l'imprimerie, qui fit son apparition dans le monde au milieu des malédictions des moines et des prêtres » (p. 22). Le fantôme du Catholicisme hante l'imagination de l'auteur. Il en est obsédé.