ARCHITECTURE RELIGIEUSE
voyait sans regret le baroque se mêler au gothique, et ne comprenait pas l'art nouveau autrement que ses contemporains.
Jusqu'au milieu du dix-septième siècle, il n'y eut pas, en Allemagne, de «t style jésuite » proprement dit. Les églises et les collèges que les Jésuites firent construire, ou qu'on éleva pour eux, ressemblent à tous les édifices religieux du temps; ils appartiennent néanmoins aux monuments les plus intéressants de cette époque. L'église Saint-Michel, à Munich, est certainement Tédifice religieux le plus remarquable de ce qu'on appelle à tort la renaissance allemande'. L'église des Jésuites, à Coblentz (1609-1617), est aussi un édifice très imposant, dune grande perfection technique *. Plus tard, aux dix-septième et dix-huitième siècles surtout, s'élèvent, principalement dans l'Allemagne du sud, un grand nombre d'édifices religieux, beaux et spacieux, mais construits dans le style baroque*.
Dans les temples protestants, le gothique demeura quelque temps en honneur; puis un amalgame confus de gothique et de renaissance prévalut. L'architecte du prince de Wurtemberg, Henri Schickhardt. de IIerrenbergfl5o8-1634), construisit dans ce style mêlé bon nombre d'églises *. Dans la chapelle protestante du château de Liebenstein, près de Heilbronn, on voit encore, à l'intérieur, des voûtes en arêtes vives; mais au lieu de piliers, se dressent des colonnes corinthiennes: à l'extérieur, deux portails renaissance : des chapiteaux soutenus par des demi-colonnes; des médaillons, des volutes et des colonnes en forme de pyramides; le tout élégant, mais profane*.
' Dit LiiBKE, t. II, p. 22. Il l'appelle « un très remarquable monument, admirablement conforme à la technique arcliitecturale. L'intérieur, au.x proportions grandioses, est d'une beauté unique, d'une simplicité d'ornementation pleine de mesure et de goût, que le vaste espace sert encore à faire ressortir. Aucun monument italien de la même époque ne peut être comparé à celui-là. » Ehe (p. 236) décrit la gigantesque voûte en plein centre, et l'appelle «une des nefs les plus majestueuses qui aient jamais été construites ». Ce sont les Pères Jésuites Eisenreich, Haindl et Valerien qui ont dressé les premiers plans de Saint- Michel. Le principal architecte fut Guillaume Eggl (Trautma.nn, lahrbuch fin- Miïnchener Gesch., t. I, p. 21. Voy. aussi Gurlitt, p. 20).
- Voy. Llbke, t. II, p. 462: Kugler, Kleine Scliriften, t. 11, p. 449. Voy. aussi depuis GuRLiTH, p. 20.
^ Keppler, Wanderung durch Württembergs letze Klosterbauten {Hist. "pol. Blatler, 1888); Würltemb. Kunstalterlhümer, t. XXXVI.
* Ibid., Würtlcmb. Kunstallerthümer, t. XXIV.
^ Ibid., Würltemb. Kunslaltertliümer, p. 21 et sui\". R. Dliome (Gesch. der deutschen Kunst, t. I, p. 368-370) fait à ce propos cette remarque : « On n'essaya même pas de développer au profit de l'église èvangèlique l'idée du jubé, qui s'y serait si bien adapté. » Le jubé date de la dernière période du moyen âge, et venait d'être brillamment inauguré dans la cathédrale catholique de Wurtzbourg (1582-1591). La question d'adopter un plan normal pour le rite èvangèlique préoccupait, il est vrai, les architectes à la fm du seizième siècle; mais leurs essais n'ont pas grande valeur ; en général, on peut dire de toute l'Allemagne
Le petit nombre de grands édifices religieux vraiment artistiques révèle lesprit de ce temps, lequel n'était nullement religieux, bien que la religion fût toujours sur les lèvres, et provoquât des disputes sans nombre; ce même esprit se lait jour également dans les très nombreux monuments de l'architecture profane, où l'on remarque une magnificence qui ne cherche qu'à éblouir les yeux. Cette architecture est très curieuse à étudier au point de vue de l'état politique et social de l'Allemagne à cette époque. Ce n'est plus le souci du bien public, la considération de ce qui peut être bon et avantageux au plus grand nombre qui dirige et inspire ceux qui font ériger de fastueux édifices; c'est l'égo'iste besoin de produire de l'efTot^ c'est un esprit d'ostentation et de vanité. Les artistes s'inspirent des mêmes mobiles, l'intérêt général est au second plan. Le goût du luxe, l'avantage personnel, le caprice des grands, voilà ce qui règne et domine. On voit souvent s'agrandir et s'orner des monuments publics; on construit de fastueux hôtels de ville; mais le grand art et la magnificence extérieure sont toujours réservés aux « salles d'or» destinées aux fêtes et aux banquets somptueux, considérés alors comme une des choses les plus importantes de la vie publique. L'hôtel de ville d'Augsbourg, construit en 1615 par Élie Holl, a quatre « salles princières » ; la plus vaste, qui n'a pas moins de cent pieds de long et de cinquante pieds de large ^ est tout ce qu'on peut imaginer de plus riche. Elle étincelle d'or, on y voit resplendir les couleurs les plus vives; elle abonde en toutes sortes d'ornements bizarres et fantastiques'. Bien que l'ancienne prospérité des villes
protestante ce que dit Naumann à propos de l'art religieux dans les provinces baltiques : « On ne devait plus jamais rien voir dVquivalent à ces monuments grandioses que l'ardente foi du moyen âge avait élevés à la gloire de Dieu. La nouvelle doctrine s'installe dans les églises catholiques dépouillées de leur ancienne parure, et se borne à les adapter aux besoins du nouveau rite. >•
' Voy. LiiBKE, Renaissance in Deutscliland, t. I, p. 424-428. Voy. A. Buff, Der Ban des Angsburger Ralhhauser mit besonderer Racksichlnalrme auf die decoralice Aus>:telliing des Innern, Zeitschrift des histor. Vereins für Schwaben und Neuburg, t. XIV, p. 221-301. A Augsbourg, Elie HoU rebâtit l'iiûtel de ville et presque toute la cité. C'est lui qui ota aux clocliers gotliiques leurs ooKTures pointues, et les remplaça par le capuchon rond usité en Italie, si bien qu'Augsbourg n'a plus aujourd'hui un seul clocher gothique de forme pyramidale. Prisons, églises, palais, tours de forteresse, subirent, en l'espace d'une quarantaine d"années, une transformation radicale; tout fut mis à la mode nouvelle. Aussi la moitié de la ville a-t-elle, aujourd'hui encore, un aspect d'uniformité. De même que la poésie populaire dut céder le pas à la poésie artistique, le vieil Augsbourg dut céder le pas au nouveau. « La clironique rapporte l'iiistoirc d'un boucher dont le sens historique et patriotique aurait dû faire ruugir les membres du conseil de la libre cité. Lorsqu'en 1615 l'ancien hôtel de ville fut démoli, ce boucher parvint à sauver la merveilleuse boiserie de la grande salle, qu'il réclama et obtint « (Riehl. CuUurstudien, p. 289-302). Ce que Riehl a dit à propos du dix-huitième siècle est vrai aussi pour d'autres époques. « Le mépris pour les souvenirs de la ville des ancêtres est la preuve évidente que déjà l'ancien esprit de la bourgeoisie n'existe plus. "
ne fût déjà plus qu'un souvenir^ ces édifices sont construits et ornés avec la plus grande magnificence. La façade de l'hôtel de ville de Brème (1612) est décorée de riches sculptures représentant des divinités ou des monstres marins; on y voit des colonnes hermétiques et autres formes mises à la mode par le style baroque. Pour un escalier tournant, on a prodigué des ciselures et des sculptures de la plus riche variété'.
Si l'intérêt public passe au second rang, la construction des demeures princières prend une suprême importance. Le luxe le plus extravagant s'y déploie, et partout on adopte « le nouvel art antique welche ». Le Pellerhaus de Nuremberg excitait l'admiration universelle, et les étrangers le regardaient comme une des merveilles de la ville'. C'est un fastueux monument, bâti dans un style italien très exagéré, sans aucune intelligence de l'antique qu'il est censé faire revivre; le caprice et la fantaisie s'y donnent libre carrière ^
« La plupart des nombreux et dispendieux bâtiments qu'on voit s'élever de toutes parts dans les pays allemands, » écrivait un contemporain, « sont commandés par le prince, dont la prodigalité à cet égard donne lieu à de singulières réflexions, car on se dit : La plupart, non seulement sont inutiles au peuple, mais dévorent ses sueurs, son travail et son bien. Le plus clair des deniers de l'État passe en châteaux, en maisons de plaisance; on se passionne avec une sorte de fureur pour ces fastueux ouvrages; mais à quoi sert-il de se plaindre^? » Egidius Albertinus écrivait en 1616 : « Il ne suffit plus aux princes et aux seigneurs de bâtir dans les villes des palais imposants et magnifiques; ils font élever dans les solitudes et les
' Liibkc (t. II, p. 28.5) admire ces créations nouvelles, mais il ajoute : « La musique de fer-blanc du baroque commence, dans un fortissimo entraînant.» Voy. aussi G. Pauli. Die Renaissancc-Baulen Bremens ins Zusammenhang mil der Renaissance Norddeutchlands, Lcipsick, 1891, p. 99.
- Voy. ce que dit Ersti.xger à ce sujet dans son Raisbuch, p. 264.
^ Voy. V. RoTTBERG, yïtrcmberg Briefe, p. 85-86; Förster, t. 111, p. 12 ; W^aagen. Kunst und Künstler, t. I, p. 284-285. « Il est extrêmement intéressant, » écrit Wassler, « d'étudier l'emploi des formes antiques dans la Renaissance allemande du seizième siècle. Partout le besoin de bâtir « à l'antique >• se fait sentir, mais il arrive trop fréquemment que l'art inexpérimenté et naïf ressemble au sauvag" que le hasard a mis en possession d'un frac. Il se hâte de l'endosser, mais il h' met à l'envers. Deux chapiteaux l'un sur l'autre, ou bien un chapiteau en haut d'une colonne et l'autre au pied, et d'autres non-sens du môme genre, prouvent combien peu nos bons ancêtres avaient pénétré dans le génie antique. Jusqu'au commencement du dix-septième siècle on voit l'idée gothique mêlée aux formes antiques, comme nous le constatons à Nuremberg dans l'hùtel de Peller. Dans une maison du Brunswick, on trouve, à côté de mille vestiges du moyen âge, les motifs de la Renaissance : dauphins, candélabres, têtes d'enfants, divinités et héros de l'antiquité, ainsi que des figures grotesques ou indécentes. C'est le vrai mardi gras de la fantaisie » (Lïbke, Renaissance, t. II, p. 404-405).
* Von der Werlte Eitelkeit, f. B^.
déserts des maisons de plaisance et des châteaux, bien qu'ils ne les visitent que rarement, pour ne pas dire jamais; ils font aussi construire des demeures si spacieuses, si magnifiques, qu'on pourrait s'y perdre. Pour satisfaire de telles fantaisies, ils s'emparent arbitrairement de terrains, de champs, de maisons qui ne leur appartiennent à aucun titre. Cette façon d'agir, sans parler de leurs autres forfaits, montre assez leur esprit cruel et tyrannique, esprit qui n'a vraiment rien de commun avec la miséricorde, la mansuétude et la compassion de Celui qui a dit : « J'ai pitié de cette foule ' . »
Dans la première moitié du siècle, le cardinal Albert de Brandebourg, archevêque de Magdebourg et de 3Iayence, est l'un des princes de son temps les plus passionnés pour la bâtisse. « C'était un généreux et magnifique seigneur; il avait un grand train de maison, et dépensait libéralement; mais, par la faute de cette libéralité même, il était affligé de beaucoup de dettes. » Il introduisit l'art de la Renaissance dans sa résidence de Halle; il fit abattre^ sans se soucier des plaintes du clergé et du peuple^ des églises, des chapelles, des couvents, des hôpitaux d'une grande beauté, parfaitement conservés, uniquement pour se procurer des matériaux et faire exécuter de nouveaux édifices. Il fit présent à Hans de Schonitz des matériaux de plusieurs chapelles bâties sur la place du marché pour permettre à ce favori d'élever des demeures fastueuses. Le peuple murmurait tout haut au sujet de << la maison de la fraîche fontaine » dont l'étage supérieur, aux appartements somptueusement décorés^ servait de demeure à la maîtresse du prélat. Les travaux qu'Albert fit exécuter à la cathédrale font plus d'honneur à l'élégance de ses goûts qu'à sa piété. Les deux clochers furent si mal construits qu'on fut obligé de les démolir. Comme le château de Saint-Maurice ne lui paraissait pas à la hauteur de son train de maison, il fit élever un nouveau palais. Il voulait à tout prix être magnifique, et lorsqu'on venait lui dire que ses dettes devenaient exorbitantes, que son honneur, au point de vue de Dieu comme à celui des hommes, était blessé par sa manière d'agir, il ne s'en troublait nullement '. Plusieurs virent dans sa lamentable fin une punition du ciel. Touchant presque à ses derniers moments, il se vit dans l'obligation de faire appel à la compassion du chapitre de la cathé-
' Lucifer's Königreich, p. 74-76.
* Voyez ScHcJNERU.^RK, p. 7 et suiv., p. 300, 387 et suiv. Voy. aussi l'article de ScHüNERMARK intitulé: Cardinal Erzbischof Albrecht von Brandenburg als Kunstfreund, dans Beil. zur Allgem. Zeitung, 1884, n» 2B0. W'oker (Gesch. der Morddeutschen Franciskaner) a fort bien montré quelles furent, pour l'Eglise d'Allemagne, les conséquences de la fureur de construire qui s'était emparée d'Albert (Fribourg, 1880, p. 144-148).
drale de Mayence^ « Sa Grâce Electorale ayant à peine de quoi manger et boire '. »
Le palais que l'Électeur palatin Otto-Henri^ fit ajouter au château de Heidelberg, est incomparablement plus beau que tout ce que son prédécesseur avait fait élever (15o6-to59j ; il appartient aux plus remarquables monuments de la Renaissance. Mais le peuple ne prenait pas grand plaisir à tant de splendeur, car le pays était grevé de dettes énormes. « Quand Otto-Henri mourra, » écrivait au duc Maurice de Prusse la princesse Marie, femme du futur Électeur Frédéric HI, « nos dettes excéderont du double les revenus que nous tirons de toute la principauté ^ »
Les châteaux des princes, l'entretien de leurs parcs, de leurs maisons de plaisance, engloutissaient des sommes prodigieuses. Comme bien boire et bien manger passait alors pour l'affaire la plus importante de la vie, la construction de vastes salles de banquet, décorées avec magnificence, était regardée comme de première nécessité. La construction du château de Dresde, rien qu'entre 1548 et 1554, coûta plus de 100,000 florins de Meissen, somme énorme, eu égard à la valeur de l'argent à cette date. Le château que 1 Électeur Christian I" fit construire en 1586, décoré à l'intérieur et à l'extérieur avec un luxe incroyable, coûta deux fois autant. Pour l'orner, cent quatre-vingts écussons dorés et peints furent commandés à Modène; un artiste italien fondit quarante-six bustes de princes; des sièges sculptés incrustés de pierres précieuses, des crédences de marbre, et autres meubles de grand prix, faisaient de ce palais comme un vaste musée ^ Le pays était appauvri, épuisé, mais la vanité du prince était satisfaite. « Les pauvres sujets de l'Électeur, » disait le prédicant de la cour Paul Jenisch en 1591, « sont tellement miséral)les et dénués de toute ressource que c'est à peine s'il leur reste de quoi manger*. » En 1580, une chronique de Torgau rapporte qu'un grand nombre des malheureux sujets du prince étaient réduits à une telle détresse qu'ils allaient dans les brasseries dévorer les marcs de bière ^ Mais, de cette misère, les princes se souciaient fort peu ; quand il s'agissait de satisfaire leur vanité, ils n'étaient retenus par aucun scrupule. En 1611, les dépenses de la cour de Dresde dépassaient de plus de la moitié les revenus de tous les bailliages de 1 Électorat ".
' I. May, Kurfürst Albrecht II (Munich, 1875), t. II, p. 478.
* Voigt, Hofleben, t. II, p. âfiO. Sur l'aiigmenlation de la dette d'État sous Otto- Henri et sur la laïcisation des biens de l'Iiùpital, voy. Histor. Vereins für die Oberplalz und Regensburg, t. XXIV, p. 288 et siiiv.
^ Voy. LuBKE, fienuissance, t. II, p. 333, 334; Vulpius, t. X, p. 155.
* Annal. Annœberg. p. 45.
5 Arnold, Kirchen und Ketzer Historie, t. I, p. 792. " MÜLLER, Forschungen, t. I, p. 199-2u6, 209-212.