SCULPTURE
Pourtant, dans la première moitié du siècle on peut encore citer, çà et là, quelques chefs-d'œuvre conçus dans l'ancien esprit. Nommons en premier lieu le retable d'autel exécuté en 4521 par Hans Bruggemann d'Husum, pour les chanoines augustins de Bordesholm. Henri Ranzau écrivait à son sujet en 1593 : « Un grand nombre de voyageurs affirment, après avoir visité la plus grande partie de l'Allemagne, qu'ils n"ont rien vu de comparable '. » Devant l'église de Saint-Victor^ à Xanten (bas Rhin), un chemin de croix exécuté de 1525 à 1536 par un maître inconnu, peut être regardé comme un des ouvrages les plus achevés qu"ait produits la sculpture allemande. La Mise au tombeau surtout, est une création d'une si parfaite beauté, d'un sentiment si profond, d'une grâce si noble, que peu d'œuvres de ce genre peuvent lui être comparées -. Citons encore : la Montagne des Oliviers j, d Offenburg (1524)^ le tabernacle de l'égUse paroissiale de Walderstadt (AVurtemberg), dû au ciseau de Georges Miler, de Stuttgard (1611)*, ouvrages également admirables comme composition et comme exécution.
Le célèbre sculpteur de Wurtzbourg, Dill Riemenschneider, resta presque sans travail à dater de la révolution sociale et de la détresse générale qui en fut la conséquence. Jusqu'à sa mort, il dut se contenter de besognes bien au-dessous de son géi::ie'.
L'Allemagne ne devait plus revoir des maîtres comme Pierre "Vischer, Veit Stoss, Adam KrafTt, Georges Syrlin ^. Sculpteurs et statuaires partaient tous pour l'Italie ^ Revenus chez eux, ils voulaient imiter ou même surpasser les maîtres qui avaient excité leur admiration, et ne désespéraient pas d'égaler le tout puissant Michel- Ange. Toute intelligence de la sculpture gothique se perdit peu à peu; « le goût » prit la place du vrai *. On crut remédier au manque
les ambitions des souverains étrangers, notre art avoue franchement son incapacité et sa totale dépendance do l'étranger, du moins dans le domaine de la grande plastique. Presque tous les monuments que nous a légués l'art allemand au seizième siècle, ne méritent pas d'être analysés, à peine d'être mentionnés (Gesch. der deutschen Kunst, t. IL p. 228-229).
' Pour plus de détails sur ce retable, voy. Münzelberger, p. 130 et suiv. « liest intéressant de constater que, jusqu'au milieu du dix-septième siècle, dans le Schleswig-Holstein, on trouve des autels en bois, à volets, artistement sculptés, dans les églises protestantes » (Münzelberger, p. 129).
- Pour plus de détails, voy. Beissel, p. 49-54. Le chanoine Berendonk, qui avait commandé ces statues, dépensa pour les cinq groupes de stations environ 13,000 marcs, d'après la valeur actuelle de l'argent (p. 54).
' LÙBKE, Kunstiverke, p. 342-344.
^ * Klemm, Würllemb. Baumeister, p. 175 et suiv. ; Keppler, Würtiemb. Kunstalter Ihilmer, p. 194.
5 Y oy. A. Weheh, Dill Riemensclmeider (â'éd.jWurzbourget Vienne, 1888), p. 7-9.
6 Voy. notre premier volume, p. 152-160. ^ Rivius, p. 143.
* Voy. sur ce sujet von Zahn, Dürer's Verhallniss, p. 21-22.
70 SCULPTURE — MONUMENTS FUNKBRES
didées par le savoir et le raisonnement. Lhabileté technique faisait encore merveille,, mais elle ne pouvait insuffler la vie à des ouvrages froids et vides. La statuaire seule produisit encore plus d'un admirable ouvrage; mais lorsque, dans la composition^ Texécution et le modelage, on eut entièrement renoncé à la tradition nationale, on vit souvrir, vers la fin du siècle, une ère de complète aridité, un art contre nature. Comme toute flamme était éteinte, on sefTorçait d'émouvoir par une sensiblerie fade et affectée, ou par des mouvements violents et la contorsion des figures; mais tout cela était factice, et n'avait quune vie apparente.
Une plaque de bronze, qu'on peut encore voir dans le dôme de Magdebourg (IGOT), caractérise bien le style maniéré de l'époque : des anges en pleurs, qui s'arrachent les cheveux de désespoir, entourent les statues allégoriques des Vertus'.
Le célèbre tombeau de Maximilien, à Inspruck, est bien propre à faire comprendre la ra[)idité du déclin de notre art national. La simple beauté des anciennes statues attire aussitôt le regard ; dans les plus récentes, le costume maniéré et sans grâce est traité comme le point le plus important; quelques statues, terminées en 4540, tombent déjà dans le théâtral; enfin celle du comte de Habsbourg*, Rodolphe IV. est une véritable caricature ^
Et cependant le désir d'élever de somptueux mausolées semble avoir donné l'essor à l'art nouveau, et les monuments funèbres constituent ses œuvres les plus brillantes. Considérés au point de vue artistique, ces innombrables tombeaux, exécutés pour de grands seigneurs jaloux d'assurer leur propre gloire et de satisfaire leur passion pour le faste, sont presque misérables quand on les compare aux simples mais grandioses compositions de notre ancien art allemand. Aucun d'eux ne peut être mis en comparaison avec le tombeau de l'archevêque Ernest, orné d'admirables sculptures dans le style gothique pour le dôme de Magdebourg. Les tombeaux des Électeurs Frédéric et Jean de Saxe, dans la chapelle du château de Wittenberg, sont sortis des fonderies de Hans Vischer^ mais il est aisé de comprendre combien la décadence fut rapide, même dans ce célèbre atelier, lorsqu'on examine le monument funèbre élevé par Hans Vischer, en 1544, à la mémoire de l'évêque de Mersebourg, Sigismond de Lindenau. Le style en est conventionnel et banal.
' LiJBKE, Plastik, t. II, p. 873.
'^ Ibid., t. II, p. 770-772.
3 Ibid., Bunte Blatter, p. 114. 389-391.
* Ibid., Plastik, t. II, p. 766. « Le tombeau d'un évoque de Mersebourg érigé en 1550, montre clairement l'influence italienne dans le traitement élégant du corps du divin Crucifié » (Lübke, t. II, p. 769).