GRAVURE SUR CUIVRE ET SUR BOIS
Non moins médiocres, dans les deux éditions, sont les gravures représentant les Évangélistes. Au bas du portrait de saint Luc, Fischart place ces vers :
Luc, non seulement médecin du corps
Mais aussi médecin de l'âme dans la communauté chrétienne,
Compose son Évangile en grec;
Et comme il était le compagnon de vojage de Paul,
Il écrit aussi les Actes des Apôtres.
Quand le libraire de Wittenberg. Christophe Walter, écrivait au sujet de l'édition de Francfort, publiée chez Sigismond Feyerrabend ', » quelle contenait des images licencieuses et abominables*, » il les calomniait : ce n'est qu'au point de vue catholique qu'on aurait pu blâmer les gravures polémistes de l'Apocalypse ^
Dans le Livre des armoiries, d'Amman *, l'artiste, la plupart du temps, est à peu près au niveau du poète chargé d'expliquer ses dessins. La Mélancolie (une bien pauvre composition, si on la compare à celle d'Albert Dürer !) est accompagnée de ces vers :
Bien loin, là-bas, s'envole ma pensée:
Je songe à plus d'un art nouveau et surprenant;
Si tu es mon ami, ne me trompe pas,
Tu pourrais égarer ma raison !
Les cris joyeux des entants ne me réjouissent pas plus
Que le chant des poules, si fiéres de leurs œufs !
Laisse-moi rester dans mon rêve!
A quoi te servirait de me troubler?
Au bas d'une gravure véritablement repoussante représentant Bacchus, le poète nous invite à saluer :
Le grand Bacchus, le noble adolescent, La joie des hommes, le don des dieux^ !
Avec Amman et Stimmer, l'ère de Tillustration des livres allemands est close. Tout dégénère : à Bâle, Strasbourg, Augsbourg, Nuremberg, d'innombrables ouvrages de luxe de tout format avaient trouvé de nombreux acheteurs, au quinzième siècle et dans la première moitié du seizième. Maintenant, ces villes ne produisent plus rien qui mérite d'attirer l'attention. Les ouvrages importants, comme l'édition de Hans Sachs, dont Léonard Heussler s'était chargé de surveiller la publication à Nuremberg, n'offrent pas autre chose,
' Biblia, das ist die ganlzc hl. Schrift Teutsch., 1361.
- Voy. Archiv für Gesch. des deutschen Buchhandels, t. II, p, 50-51; Palluann, p. 10.
' Voy. plus haut. p. 29.
* Edition de Francfort, 1589.
en dehors de majuscules sans valeur, que quelques vignettes ou culs-de-lampe, reproductions d'anciens modèles; à leur sujet, il ne saurait être question d'art. Partout, presque sans exception, on se contente d'imiter médiocrement d'anciens ouvrages allemands ou français '.
Ainsi donc, vers la fin du seizième siècle, le grand art monumental, l'art religieux aussi bien que l'art profane, la grande statuaire, la gravure sur bois et sur cuivre ont perdu toute force créatrice, toute originalité, et semblent près de périr. Et cependant il se trouvait encore des écrivains assez enthousiastes de leur temps pour s'écrier avec assurance :
On disait, il y a quelques années,
Quand on parlait des arts,
Ou'ils avaient atteint une telle hauteur
Qu'on ne pourrait jamais rien imaginer au delà!
Mais je dis, moi, à l'heure où nous sommes,
Qu'un tel discours n'a point de fondement,
Puisqu'il est bien évident
Que c'est le contraire qui arrive,
Et que tous les arts sont maintenant plus florissants
Qu'ils ne l'ont jamais été *.
' Pour plus de détails sur ce sujet, vuy. Butsch, t. I, p. 23 et suiv., t. II, p. 24 et suiv. « A dater de 1535 environ, nous ne voyons daas aucune officine rien qui puisse être comparé aux beaux alphabets d'ornement des vieux màitres. Presque partout le vieil outillage continue à servir, bien qu'il soit tout à fait usé » (t. Il, p. 19; voy. aussi p. 29). « En Allemagne, où elle avait pris naissance, la gravure sur bois tomba complètement. Bientôt, pour l'illustration des livres, ou ne se servit plus que de plaques de cuivre. >• La gravure sur bois ne fut plus employée que pour les calendriers, les feuilles volantes populaires et les affiches murales du genre le plus vulgaire (Falke, Geschmack., p. 161).
- Theatrum oder Schawbuck allerlei Werckzeuy und Rüstungen, von Jacob Besson aus dem lateinischen ins Dealsche übersetzt (Montbéliard, l.o95), f. A. 2''. WoUmann {Aus vier Jahrhunderten, p. 27) soutient que l'art national était encore florissant en 1618. A l'entendre, c'est la guerre de Trente ans qui a mis fin à sa brillante période d'éclat. Lübke résume ainsi sa pensée sur la Renaissance en Allemagne (Allgemeine Zeitung, 1887, Beiträge, n" 237) : « Nous ne devons pas nous attendre à rencontrer chez nous la noblesse des œuvres italiennes, ou la gràceélégantedesartistesfrançais. En Allemagne, l'art nouveau non seulement ne se sépare pas nettement des formes du moyen âge, des modes de construction, des éléments décoratifs du gothique flamboyant, il se plait dans l'embrouillé, le voyant, le fantasque, le grossier. Mais ce qui lui manque en harmonie artistique, en exécution bien conçue, en principes solides et persistants, il le compense largement par une invention inépuisable, par la fraîcheur, la vigueur de la vie. L'Italie, la France, les Pays-Bas, exercent sur lui une grande influence; telle est cependant sa force native, qu'il transforme tout en sa chair et en son sang. A dater de 1330 environ, jusqu'à l'explosion de la funeste guerre de Trente ans, il produit, dans les genres les plus variés, tout un monde de créations originales, où nous sentons, avec un plaisir qui nous ravit, le plaisir de créer, le joyeux sentiment de la sécurité politique récemment obtenue, et de la liberté religieuse conquise, le bien-être goûté dans la vie civile puissamment constituée. » Sur cette prétendue sécurité politique, sm* la liberté religieuse obtenue, sur le bien-être et les garan-
En réalité, ce n'était que dans une seule branche de l'art qu'on pouvait encore constater un certain mouvement artistique; encore l'art, dans ce dernier refuge, n'avait-il plus aucun caractère populaire et ne s'adressait-il qu'à une élite restreinte.
lies de la vie civile, il n'existe pas de témoignages dans les sources contemporaines, fécondes au contraire en témoignages tout contraires.
Pour les arts secondaires comme pour le grand art, le quinzième siècle avait été une ère de riche épanouissement. Au seizième siècle, ils brillèrent dun dernier éclat, et furent même sur le premier plan. Joailliers^, sculpteurs sur ivoire, armuriers, émailleurs, graveurs, ébénistes d'art, trouvaient de la besogne en abondance, grâce aux besoins et aux exigences ilu luxe dans les hautes classes. Leurs œuvres délicates sont d'un fini, d'un goût achevé. L'orfèvrerie du moyen âge avait créé des chefs-d'œuvre surpassant ce que l'art de la Grèce nous a légué de plus parfait; elle demeura très longtemps digne de son ancienne gloire. Jusqu'au commencement du dix-septième siècle, « la petite plastique d'or, » presque toujours exécutée sur émaux de diverses couleurs, fut même de beaucoup supérieure à ce qu'avait produit l'art des âges précédents'. Dans ses principales formes, l'orfèvrerie se tint, plus que tout autre art, fermement attachée aux anciennes traditions du gothique.
Munich, Augsbourg et Nuremberg étaient les principaux centres des arts secondaires. A Munich, le trésor de l'église Saint-Michel et la « riche chapelle » , témoignent éloquemment de la « merveilleuse subtilité » des orfèvres de la cité -. Augsbourg était regardé comme le
' Voy. Th. LuTHMER, Zur Geschichte des Geschmiedes, Frankfurter Zeitung, 8 mai 1888. La joaillerie du seizième siècle s'applique avant tout à, reproduire artistement la figure humaine. L'élément de la couleur y apparaît victorieusement sur le premier plan, c'est ce qui donne aux bijoux de cette époque leur caractère particulier. « Le peu qui nous en reste encore, » dit Falke, « est bienfait pour nous donner une haute idée de la perfection artistique, de la pureté du goût, de la profusion et de la richesse des bijoux de la Renaissance. Et cependant nous sommes bien loin d'avoir en notre possession la plus belle partie de en qu'a produit la joaillerie du siècle. Quand on lit ce que rapportent les contemporains sur les maîtres en renom et leurs œuvres, quand on feuillette, dans nos archives, les nombreux inventaires qui nous ont été conservés des trésors de joaillerie des grandes familles (dont rien n'est venu jusqu'à nous), on n'a pas de peine à se convaincre que nous n'avons entre les mains que des restes et, relativement parlant, de faibles restes de ce que l'art du joaillier a produit au seizième siècle « (Gesch. der deutschen Kunst, t. V, p. 126).
* L'inventaire des objets d'art déclarés par Albert V de Bavière, propriétés inaliénables de sa famille, témoigne du riche épanouissement de l'orfèvrerie à cette époque. Ces objets sont évalués à 213,000 florins. «Pour comprendre l'importance de cette somme, il suffît de savoir qu'un coffret de bijoux, évalué en 1565 12,618 florins, était estimé, en 1845, 173,810 florins » (Stockbauer, p. 83-88. Voy.