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LES ARTS INDUSTRIELS

lieu du monde où l'on pouvait le mieux s'instruire de l'art de l'orfèvre. La corporation des orfèvres comptait^, en 1558, cent soixante-dix maîtres et. jusqu'à la guerre de Trente ans, sa renommée alla toujours grandissant. Tout maître avait le droit de s'adjoindre trois compagnons et un apprenti. Dans la seule année de 1602^ trente apprentis nouveaux se firent inscrire dans les registres de la corporation. Telle était l'affluence des compagnons étrangers, qu'on dut leur assigner, dans les cimetières de la villC;, un lieu de sépulture spécial '. Parmi les orfèvres de Nuremberg-, Jonas Silber, Venceslas, Albert et Christophe Jamnitzer parvinrent à la plus haute renommée. Se prêtant aux goûts, aux besoins du jour, ils ciselaient surtout de riches coupes à boire affectant les formes les plus variées, ainsi qu'une foule de petits objets de luxe, pour lesquels les peintres, les graveurs sur cuivre les plus en renom, Hans Holbein, Hans Muelich, Jost Amman, d'autres encore, leur fournissaient des modèles. Bernard Zan composa plus de cinquante dessins pour hanaps^ aiguières, vases d'or ou d'argent*. Aloysius d'Orelli écrivait, vers la seconde moitié du siècle : « Depuis que toutes les dévotes et saintes images ont été bannies de nos églises, les demeures des riches sont encombrées de toutes sortes d'objets d'orfèvrerie qu'on se plaît à suspendre aux murs; on en veut de toute grandeur, de toute forme. » Cela n'était pas seulement vrai pour Zurich : « Les maisons opulentes, » disait

aussi Hainhofer. p. 61-67, 84-105. V03'. encore I.-H. v. Hefxer-Alteneck, Deutsche Goldschmiede Werke des sechzehnten Jahrhunderts, Francfort, 1890. Voy. Janitchek, Reperlorlum, t. XIV, p. 522-524).

' Pour plus de détails, voy. A. Buff, Das Augsburger Kunstgewerbe, AUgem. Zeitung, 1887, n°' 258 et suiv. En 1618, le nombre des joailliers d'Augsboiirg se montait à deux cents (Y. LCtzow. Zeilsch., t. XX, p. 83, note). Comparant ce ciliffre à celui d'autres villes, nous constatons qu'en 1618 à Francfort, il y avait cent di-K-huit joailliers, tailleurs de rubis et de diamants, et quarante-huit orfèvres (KiscHEiNER, Gesch. von Francfort, t. II, p. 463). .V Hermaunstadt, en Transylvanie, la corporation des orfèvres comptait au seizième siècle de soixante-dix à quatre-vingts maîtres {Millheilungen der Kaiserl. Centralcommission, t. VI, p. 148).

- Voy. Neudürffer, p. 115, 124, 127, lo9-l()0, 203-204; sur les joailliers de Nuremberg, voy. J. Baader dans Zahx, lahrbiicher, t. I, p. 246-248.

^Andresen, t. III, p. 257-262.

* Scheible, Kloster, t. YI, p. 707-708. « Gomme les coupes à boire affectaient des formes inconnues jusque-là, on leur donnait des noms particuliers, comme : noix de muscade ou de coco, glands, abeilles, raisins, pélicans, bouquets, cygnes, coqs, nefs, etc. 8i la coupe avait la forme d'un animal, elle en prenait le nom. Les vieux inventaires font aussi mention de « gobelets bosselés ». Sur d'autres, on voyait des figures fantastiques ou burlesques, moines, nonnes, fous, etc. Quelquefois la forme du gobelet semble si incommode que vraisemblablement il n"était qu'un objet d'ornement. Certaines coupes, au moyen d'ua mécanisme, circulaient autour de la table. On rencontre quehiuefois des gobelets faits de monnaies ou de médailles » (Becker et v. Hafner, t. I, p. 47). « Au musée historique de Dresde, on voit un service de gobelets à boire, dont toutes les pièces ont la forme d'une charrette à deux roues, dans laquelle est couché un nain, coiffé d'un capuchon à sonnettes » (Frauzel, p. 11).

encore Orelli, i immobilisent de gros capitaux pour le plaisir de posséder une multitude de hanaps, de vases, de plats d"argent ou dor, parmi lesquels il s'en trouve de vraiment admirables. On orne les coupes de figures de guerriers;, de chevaux, d'animaux de toutes sortes; quelquefois le maître de la maison les reproduit dans ses armes. » « Les plats, les assiettes, les hanaps sont les objets qu'on tient le plus à orner richement. » Sur les surtouts de table, quon appelait alors « compagnies d'argent », tous les. membres de la famille étaient quelquefois représentés, chacun avec son costume particulier. « Un surtout de table de Venceslas Jamnitzer (l'un de ses ouvrages d'orfèvrerie les plus célèbres de l'époque) représente un champ où l'on distingue, parmi les fleurs et les herbes, quantité de vermiceaux. de lézards, de limaçons: au-dessus s'élève une figure de femme, la Nature; elle porte sur sa tête une sorte de plateau en forme de coupe, d'où s'élance une urne élégante remplie de fleurs délicieusement ciselées'. » « Jamais, » écrit Neudürfl"er, « on n'a ou'i parler de rien d'aussi achevé que les ouvrages de Jamnitzer et de son frère Albert. Tous deux ont l'art d'imiter les plus petites choses, les herbes, les fleurettes, les insectes, les petits bouquets dont ils ornent les vases et les coupes ^ Les feuillages les plus déhcats, ils savent les reproduire, et cela avec tant de délicatesse et de subtilité, qu'on tremble toujours qu'un souflle ne les fasse envoler ^ » Un parent des deux frères, Christophe Jamnitzer *, exécuta un surtout de table en argent doré représentant un éléphant conduit par un Arabe; l'éléphant porte une tour sur son dos; dans cette tour, on aperçoit des guerriers qui se battent avec acharnement. Jonas Silber cisela une coupe dont le pied et le couvercle richement travaillés présentent, en scènes variées, une sorte d'histoire universelle.

Antoine Eisenhut, orfèvre de Westphalie, né à Warburg en 1554. fut peut-être le plus grand artiste de son temps. Les ouvrages qu'il exécuta en 1588 pour le prince évêque de Paderborn, Théodore de Fürstenberg, atteignent, dans le traitement des formes gothiques, le plus haute perfection artistique et technique. Citons ses principaux chefs-d'œuvre : deux couvertures de livre destinées à un pontifical romain; le missel de Cologne; un crucifix en argent doré

' On peut encore voir ce chef-d'œuvre au musée de Rothschild, à Francfort. Le plus bel ouvrage de Jamnitzer, un splendide surtout de table connu sous le nom de « fontaine de délices », commencé sur l'ordre de .Ma.ïimilien II et achevé pour son successeur, n'existe malheureusement plus (J. v. Falke, Gesch. der deutschen Kumt, t. V, p. 128). *■ On ignore aussi ce que sont devenus les ouvrages exécutés par Venceslas Jamnitzer pour l'archiduc Ferdinand (Voy. Schönherr, Mitth. des Insl. fur œsterreich. Gesch., t. IX, p. 289-305).

* Voy. LÏBKE, Renaissance, t. I, p. lOo. •* Neüdörffer, p. 126.

* Förster, t. III, p. 40-41.

magnifiquement monté et richement orné; un calice en argent doré d une égale finesse et beauté; enfin un bénitier muni de son goupillon^, d'une telle perfection d'exécution que, parmi tous les ouvrages de ce genre, il est presque unique'.

Les armes, qui étaient alors, avec les coupes à boire, au nombre des objets de luxe les plus recherchés, étaient ornées avec la plus grande richesse par les orfèvres et les sculpteurs sur ivoire: pour la garde et le fourreau dune épée, on prodiguait les ciselures les plus fines. Au lieu des anciennes salles d'armes, les grands seigneurs avaient maintenant des collections d'armes, et commandaient des armures non plus pour s'en servir, mais uniquement pour « la parade ». L'Empereur Rodolphe II, qui de .sa vie ne parut sur un champ de bataille, se fit faire une armure de toute beauté, véritable chef-d'œuvre d'orfèvrerie. Les armuriers allemands envoyaient aux rois d'Espagne et de France des armures de luxe en argent, incrustées d'or et de pierreries, de la plus grande richesse. D'Augsbourg aussi, centre de tous les travaux de serrurerie artistique, les armures les plus magnifiques étaient expédiées dans tous les pays allemands. L'Électeur de Saxe. Christophe P', paya 14,000 thalers- une armure de « parade » . Un fauteuil en fer forgé, œuvre de Thomas Rücker, d'Augsbourg, où de nombreuses scènes historiques sont ciselées avec

' Pour plus de détails, voy. J. Lessing. Die Silberarbeiten con Anton Eisenliul aus Warburg, Berlin, 1880; Libre, Kunstwerke, p. 507-519; J.-B. Nordhof, Jahrb. des Vereins für AUerlhumsfreundeim Rheinlande, cahier 67, p. 437 et suiv. NordholF a le premier attiré l'attention sur la grande valeur artistique des ouvrages d'orfèvrerie d'Eiscnhut, actuellement en la possession du comte de Fürstenberg, au château de Hardringen {Allg. Zeitung Beiträge, 1878, n" 82). Le livre fait avec tant de soin et récemment publié du même critique d'art {Kunst und Geschichlx- Denkmäler des Kreises Warendorf, Mimster, 1886), établit qu'une quantité de précieux trésors artistiques, dont un grand nombre datent du seizième siècle, sont encore à découvrir et à décrire en Westphalie. Une grande partie des plus beaux objets d'orfèvrerie d'église que nous possédions ont été exécutés vers le milieu du seizième siècle. Cependant il est incontestable que les orfèvres travaillaient beaucoup moins pour les églises qu'au siècle précédent. J. v. Falke (Gesch. der deutschen Kunst, t. V, p. 133) fait à ce sujet cette remarque ; « Le ProtestantisniP, dont le culte demande si peu d'ornements et d'accessoires, restreignit beaucou]) le champ d'action de l'orfèvrerie. »

- L'une des plus belles armures de l'époque fut forgée pour l'Electeur de Saxe Christian II ; on peut encore l'admirer au musée de Dresde (Voy. en la description dans Frenzel, p. 39). Le même prince fit exécuter une selle d'une extrônu; richesse. Le pommeau est une énorme topaze; les éperons et les étriers sont garnis de grenats; deux épées, suspendues à cette selle, sont ornées d'améthystes et autres pierres précieuses. La veuve de l'Electeur Christian I" fît présent au duc Jean-Georges, en 1608. d'un sabre dont le fourreau est garni de grosses perles »(Frenzel, p. 114. Voy. C. Gurlitt, De«^sc/ie Turniere. Rüstungen und Plattner, Dresde, 1889: W. Boehaim, Augsburger Wappenschmiede, ihre Werke und ihre Beziehungen zum kaiserlichen und anderen Hafen, Jahrbuch, der kunsthistorischen Sammlungen des oestcrr. Kaiserhauses, années 9 et 10, t. XII et XIII; A. BuFF, Augsburger Plattner der Renaissancezeit Allgem. Zeitung, App. 1892, n»» 228, 229. 230).

une admirable finesse, suffirait à prouver la perfection à laquelle on était arrivé dans des ouvrages de ce genre '.

La passion exagérée pour une foule d'objets uniquement destinés à la glorification de l'individu, médailles, monnaies commémoratives et semblables ouvrages * , avait passé d'Italie en Allemagne, entraînant les grands seigneurs à de folles dépenses. Exécutées dçins le style italien, ces coûteuses babioles appartiennent, dans leur genre, à ce que l'art allemand a créé de plus exquis. Dans l'art héraldique, au contraire, la Renaissance, qui envahissait tout, n'apporta que confusion ^

« Tous les objets à l'usage personnel des grands, ou simplement destinés à l'embellissement de leurs demeures, doivent être tellement parfaits et si merveilleusement travaillés, » écrit un contemporain, « qu'en les contemplant on puisse se demander combien de temps et combien d'argent il a fallu pour exécuter de telles merveilles*. »A ïnspruck, l'arquebusier Wiguleus Elsässer et trois dé ses compagnons mirent presque un an à « sculpter » une litière de gala en ivoire destinée à l'archiduc Ferdinand IP. Pour une table â écrire en ébène, commandée à Augsbourg et représentant, en dix panneaux d'or, des scènes historiques, des chasses, des paysages, Ferdinand compta à l'ébéniste et à l'orfèvre environ 4,200 florins" (4587); une crédence sculptée coûta au duc Albert V de Bavière la

' V. Stetten, t. I. p. 492-493. Voy. Lübke. Renaissance, i. I, p. 110-112; Ebe, t. I, p. 80; Falke, Gesc/i h; afc., p. 126 et suiv. ; Förster, t. III, p. 112. « A cette époque, les orfèvres emploient plus volontiers le fer que le bronze. » « Jusque-là mis en œuvre seulement par lo forgeron, le fur, au seizième siècle, entre en une si étroite union avec les plus nobles métaux qu'on beaucoup de cas on ne peut deviner à quel art industriel il faut en attribuer le travail. »(Voy. J. v. Falke, Gesch. der deulsehen Kunst, t. V, p. 136. Voy. p. 136,141).

- LÜDKE, Plastik, t. II, p. 774.

■' Voy. sur ce sujet l'important travail intitulé : Heraldisches A. B. C. — Buch., par le D' Carl Ritter von Meyer, Munich. 1857, p. 98 et suiv. L'auteur établit un parallèle entre le développement de l'art héraldique et celui de l'art gothique. Les dessins héraldiques de Dürer se rattachent encore à un mode immuable, basé sur la géométrie. Plus tard, la fantaisie gagne peu à peu du terrain, le style maniéré se montre. Jusque dans les cachets, on peut suivre la révolution qui s'est opérée dans l'art. A l'époque gothique, le caractère archilectural y domine; aussitôt que la Renaissance apparaît, c'est l'ornement et toute sa fantaisie qui font loi (Voy. Reichensi'erger, Fingerzeige auf dem Gebiete der Hrchlichen Kunst, p. 109-110). — Les graveurs de cachets du moyen âge étaient de grands artistes.

* Von der Werlle Eitelkeit, f. B'^

^ HiRN, t. I, p. 378, note 3.

'■' Ibid., t. II, p. 437. Sur d'autres armoires d'un admirable travail, exécutées à Augsbourg, voy. v. Stettex, t. I, p. 114. Daniel Schicker, célèbre sculpteur sur bois, termina en 1600 des meubles vi-aiment admirables, « incrustés d'images historiques. » Georges Renner inventa le premier moulin pour le découpage des bois précieux employés pour la marqueterie d'art. Les menuisiers d'Augsbourg refusaient les commandes de meubles ordinaires pour ne s'occuper que de tables à écrire artistiques qui leur valaient gloire et riclie profit.

somme, prodigieuse pour le temps, de 8,202 florins (1568) •. L'Électeur de Cologne Ferdinand commanda chez Hainhofer, d'Augsbourg, une table à écrire destinée au cardinal Borghèse qu'il paya 3,000 tha- 1ers (1612) ^ Vingt-quatre ouvriers et artistes entreprirent^, sous la direction d'un habile ébéniste d'Augsbourg, Ulrich Baumgartner, la décoration d'une armoire destinée au duc Philippe II de Poméranie. Cette armoire est, dans une certaine mesure, l'abrégé de ce que l'aride cette époque a produit de plus achevé (1616). Elle est en bois d'ébène, incrustée de pierres précieuses, et décorée à l'extérieur d'un grand nombre de figurines et de riches ciselures. On y voit des griffons, les figures allégoriques des arts, des statuettes représentant des jeunes femmes, des pages jouant de divers instruments de musique, une foule d'insectes finement ciselés; les figures allégoriques des éléments, des saisons peintes sur émail; des médaillons reproduisant des scènes mythologiques et, pour couronner l'œuvre, le Parnasse entier, le tout en argent. L'intérieur est orné de portraits de famille, de mosaïques, de boîtes à musique et de quantité de babioles précieuses et rares ^ L'ébéniste Hans Schifferstein mit environ vingt ans à sculpter une armoire d'ébène ornée de figurines sculptées en ivoire et en os. Elle a plus de cent tiroirs; elle renferme une épinette et une carte du monde gravée sur ivoire *. La « menuiserie d'art * était partout tellement en honneur qu'à Hall, en 1616, Augustin Stell wagen, condamné à mort pour cause de vol, fut gracié en considération des beaux ouvrages d'ébénisterie qu'il avait exécutés ^

Au moyen âge, l'ameublement de la maison était simple, mais artistement beau. Rampes d'escaliers, poutres, portes, fenêtres, tables, escabeaux, sièges sculptés, armoires, bahuts, plats, flambeaux, tout révélait le goût délicat et la main exercée d'un artiste; les ustensiles les plus simples, les meubles les plus ordinaires étaient à la fois élégants et appropriés avec justesse à leur emploi. A la beauté qui leur était propre, ils joignaient quelque chose de particulier, d'original qui plaisait au regard, et satisfaisait le sens esthétique. Mais cette antique simplicité était depuis longtemps oubliée lorsque Hans Sachs énumérait les trois cents meubles indispensables, selon lui, à une maison « bien montée » (1543). A cette date, posséder en sa maison une « salle des fêtes », une « cuisine d'appa-

' Westenrieder, Baieriseher histor. Calender fur 1788, p. 191 ; voy.p. 187.

- Zeitschr. des histor. Vereins für Schwaben und Neubourg, t. VIII, p. 10 et suiv.

' Musée des Arts et métiers de Berlin. Voy. Fürster, t. III, p. 41-42; Lbbke, Benaissance, l. I, p. 99, 100.

* Frenzel, p. 9-10.

^ Sbhünermarck, p. 411. note.

rat », était la plus haute ambition des gens de qualité. Bientôt on se complut dans un style exagéré, capricieux^, sans mesure et sans goût. L'ornement, dans l'art industriel comme dans l'architecture, dégénérait '.

Cette décadence de l'art de l'ornement correspond évidemment à l'esprit qui domine à cette époque; car, tout aussi bien que le grand art. que la littérature, les mœurs ou la mode, l'ornement reflète avec fidélité le degré de civilisation d'une époque et les mœurs d'une nation. Aussi longtemps qu'un peuple est guidé par un véritable sens artistique, l'ornement reste dans une intime relation avecl'objet qu'il est chargé d'embellir; entre cet objet et son ornementation, il existe un rapport symbolique, idéal. L'ornement revêt une forme, une signification artistiques. Il en était ainsi à la belle époque de l'art grec comme à la plus glorieuse période de l'art du moyen âge. L'art nouveau, au contraire, n'eut plus aucun égard au rapport qui doit exister entre le détail et l'œuvre principale. Déjà Hans Holbein avait placé des sphinx dans ses tableaux religieux. Représentant le Christ appelant à lui les malades et les pauvres, il avait entouré le Sauveur de toutes sortes d'instruments de musique*; au lieu que, dans les admirables vignettes dessinées par Dürer pour le livre d'heures de Maximilien, toutes les ingénieuses inventions de son génie se rapportent à ridée principale, c'est-à-dire à la prière ; Tenjouement, et parfois le comique même du détail, ne font que mieux ressortir la profondeur et la puissance de la pensée religieuse ^ A côté de ce chef-d'œuvre, les vignettes de Lucas Cranach semblent bien insignifiantes et totalement dépourvues de goût*. Dix ans plus tard, Daniel Hopfer, dans un travail du même genre, introduit déjà la plus étrange confusion : des figures grotesques et des animaux monstrueux se mêlent aux motifs préférés de la Renaissance : vases, feuillages, fruits, quelques figures humaines nues; ces dernières d'une laideur repoussante ^ « Dans le libre royaume de l'art, »

' Van Eye (voy. Eggers, t. VI, p. 118), comparant l'ornement à l'époque qu'on appelle à tort la Renaissance de l'ornement gothique, dit : « L'ornement qui ne parvenait plus à tirer de nouveaux développements des formes anciennes, cherchait à découvrir d'autres sources d'inspiration, et crut les rencontrer dans les traditions de l'antiquité. » « La question était de savoir si l'inspiration était heureuse. L'histoire, qui est à même d'apprécier les résultats obtenus, nous donne ici une réponse nettement négative : jamais le nouvel art ne produisit rien de comparable au gothique. » Et cependant, c'est dans l'ornement qu'excella surtout l'art de la Renaissance.

- WoLTMANN, Holbein, t. II, p. 297, 298.

^ Voy. notre premier volume, p. 174.

^Voy. ScHucHARDT, Cranacli. t. II, p. 98-100; voy. aussi t. III, p. 119-120.

s Falke (Geschmack., p. 119-120) : « C'est justement cette indiscipline de son esprit qui fait de lui le vrai fils de la première période de la Réformation, temps d'effervescence et de fermentation puissantes. »

toute fantaisie est désormais permise : les « petits-maîtres », comme on les appelait alors, faisaient des croquis sans nombre pour toutes les branches du « petit art » : ustensiles, vases, surtouts de table, assiettes, aiguières, hanaps, salières, etc. '. Des têtes de bouc se mêlent au feuillage dans l'ornementation dune armure. Ici, les hommes sont changés en poissons; là, les poissons deviennent des branches d'arbres: au feuillage s'entremêlent des figures grotesques. Les sujets religieux et profanes sont confondus. Les ustensiles de ménage, de bois ou de fer, les vases d'argent de l'orfèvre et les ustensiles de ménage du potier sont décorés dans le même style. Toujours préoccupés de rappeler l'art antique^ les peintres d'ornement font revivre tout l'Olympe; l'art entre dans une voie nouvelle où les dieux couronnés, les déesses portant des éventails ou des plumes de paon, reviennent à tout propos. On se complaît aussi à cacher l'idée sous des allégories compliquées, bizarres, absolument incompréhensibles au plus grand nombre.

Au début de la Renaissance-, les artistes ont encore le sentiment de la forme et de la couleur; mais, à dater de la seconde moitié du seizième siècle, lorsque le goût artistique italien dégénéré se répand comme un torrent dans toute l'Allemagne, ils en perdent complètement la notion. Une surcharge de mauvais goût, une profusion extravagante d'ornements lourds et disproportionnés, suppriment toute beauté de profil dans les meubles, les ustensiles ou les vases décorés. Les formes les plus bizarres se succèdent sans qu'aucune pensée préside à leur groupement, ou bien elles se confondent et se nuisent les unes les autres. C'est ainsi que des motifs d'ornement empruntés à l'architecture, des instruments de musique, les outils des divers métiers, des pinceaux, l'attirail du chasseur, des instru-

' Voyant « les arts libéraux ot subtils dans un étrange abaissement et déclin », Henri Voghterr, peintre de Strasbourg, publia en 1545 le Petit manuel d'art, recueil merveilleux et nouveau, très iitile pour tous les peintres, sculpteurs, orfèvres, graveurs, architectes, ébénistes, armuriers, couteliers, etc., livre comme on n'en a pas encore vu jusqu'ici ou bien comme on n'en a pas encore publié: imprimé à Francfort chez Jacques Frolich. L'auteur entre solennellement en matière, demandant « à Dieu le Père et à son divin Fils.lésus-Christ. sa grâce, sa miséricorde et sa paix pour tous ceux qui cultivent les arts libéraux, ces nobles dons de Dieu ; il annonce ensuite aux artistes qu'il va leur faire présent d'un recueil de toutes sortes de modèles rares, puisque ordinairement ils ont besoin de beaucoup d'idées et d'inventions nouvelles ». « Grâce â ce petit manuel, >> écrit-il, « les artistes timides n'auront plus à cherciier. et les très intelligents seront encouragés et excités à mettre au jour, par amour du prochain, des œuvres belles et parfaites, afin que, de nouveau, l'art prenne son essor et retrouve son ancienne dignité et honneur. » Dans cette louable intention Voghterr présente, en de nombreuses gravures sur bois, une foule de modèles : casques, harnais, armes de tout genre, candélabres étonnants et rares, coiffures d'hommes et de femmes, etc.

^ Spatek, p. 246 ; Hurter, Ferdinand II, t. III, p. 71-75.

ments aratoires, des fleurs, des grappes de raisin, des formes humaines vraies ou fantastiques, des amours, des sirènes, des sphinx, des tritons, des dragons, des monstres, viennent tour à tour étonner le regard. Aux feuillages, aux plantes, dont on ne sait plus tirer parti avec goût et mesure, on substitue un nouvel ornement, lequel, se pliant, senlaçant et se renouant sans cesse, imite une lanière de cuir. On l'emploie d'abord, autant que la pierre le permet, pour l'ornementation des édifices; on l'adapte ensuite aux ouvrages d'orfèvrerie ou de fer forgé, enfin aux bordures, aux cadres, à l'ébénisterie artistique ' .

Les artisans d"art. qui unissaient autrefois le beau à l'utile, sans jamais perdre de vue la destination d'un objet, ne tardent pas, eux aussi, à subordonner l'idée principale à la décoration, et s'abandonnent à leur caprice. Sous leur main, des tables, des armoires, des bahuts deviennent autant de petits édifices; ils ont des colonnes de différents styles, des frontons, des corniches; souvent, sur la porte d'une armoire, se succèdent les cinq ordres de colonnes -. On voit aussi se multiplier des tables, des fauteuils, des lits uniquement destinés à la parade, ainsi que des assiettes, des coupes, d'innombrables objets de luxe dune très grande richesse, artistement sculptés, mais dune complète inutilités Comme au temps de la décadence grecque et romaine, le luxe, dépassant toute mesure, exige ces meubles futiles qui ne servent qu'à satisfaire la vanité des grands^.

A Nuremberg, sa ville natale, le potier Augustin Hirsvogel acquit une grande célébrité. Ses poêles de faïence étaient de véritables

' Voy. F.^LKE, Geschmak., p. 123 et suiv. ; p. 1G2-165; Falke, Zur Cultur und Kunst, p. 204-205. Sur l'ornement bosselé, qui est déjà un acheminement vers le style baroque, voy. aussi J. v. Falke, Gesch. der deutschen Kunst, t. V, p. 123. Un manuel, sur ce genre d'ornement, avait déjà paru à Cologne: Edelmann en avait dessiné et gravé les modèles (1.590). L'artiste, disait-il. pourra les employer ad libitum. Le manuel est dédié aux ébénistes, tapissiers, orfèvres, etc. Voy. aussi A. LiCHTWARK, Der Ornamenlstich der deutschen Friihrenaissance, Berlin, 1888; voy. Seidlitz dans v. Lïtzow, Zeitschrift, t. XXIV, p. 227-232.

- Voy. J. v. Falke. Gesch. der deutschen Kunst, t. V. p. 125

' A Augsbourg, on cultivait aussi l'art de fabriquer des automates. Achille Langenbuclier, auquel son habileté mérita, à Augsbourg, le droit de bourgeoisie, fabriquait des instruments de musique jouant tout seuls et faisant entendre des « madrigaux notés », et autres compositions du même genre. Il inventa pour une église un in.strumont jouant tout seul, au moyen d'un savant mécanisme, un office de 2,000 mesures. Il fabriqua aussi quantité de jouets mécaniques : chasses, bergeries, etc. (Stetten, t. 1, p. 184-190). Une « pièce curieuse », exécutée à Augsbourg, en 1586. pour l'archiduc Ferdinand de Tyrol, figurait un bois, dans lequel unchasseur etson chien couraientle cerf;un second chasseur atteignait la bête; un mouvement d'horlogerie faisait mouvoir les personnages, et l'aboiement des chiens était fort bien imité (Hirx, t. II. p. 437).

* Admirés comme des « merveilles de l'art allemand », ils ornentencore aujourd'Iiui les « trésors « elles collections privées.

œuvres dart. De tous les points de lAlIemagne^ les potiers venaient s'instruire à son école. « Ilirsvogel, » écrit Xeudoriïer, « avait rapporté de Venise beaucoup didées nouvelles : il fit des poêles welches, des cruches et des figurines dans le style antique avec une telle perfection quils semblaient avoir été fondus en métal'. Il composa aussi de charmantes esquisses pour les orfèvres ou les potiers. Les anses de ses vases figuraient en général des dauphins, des serpents, des cornes de satyres ou de béliers, des griffes de lion, etc.; les vases figuraient un bouc, une jambe^, un bras^ un buste dhomme ou de femme-. >■

Nuremberg était aussi la vraie patrie des innombrables « petites curiosités savantes » par lesquelles les artistes de l'époque, comme ceux de la Grèce décadente, faisaient montre dhabileté. Le Lacédémonien Callicrate ciselait si finement, dans livoire, des fourmis et de menus insectes qu'il était impossible de distinguer à lœil nu les membres de ces petits êtres. Myrmecide, de Millet, fit un char, attelé de quatre chevaux, tout entier couvert, avec le conducteur, par les ailes dune abeille ^ A son exemple, Jérôme Gärtner, de Nuremberg, se complaisait dans ces sortes de jouets artistiques. « Il sculpta, dans un très petit morceau de bois, environ de la longueur de l'index, une cerise et sa tige; au-dessus de cette cerise, il cisela, ce qui était encore plus merveilleux, un cousin, dont les pattes et tout le corps étaient tellement bien imités qu'on l'aurait cru vivant; le tout, si délicatement travaillé que le plus léger souffle suffisait pour que la tige de la cerise et le cousin s'agitassent*. ^ Pierre Flötuer, lui aussi, excella en de semblables inventions « vraiment nobles et dignes de tout éloge » . Il sculpta, dans une corne de vache, « cent treize figures d'hommes et de femmes et, sur des pointes de coraux, des mouches et dès insectes qui semblaient, en vérité, y avoir pris naissance. » Léo Bronner fit preuve dune adresse plus merveilleuse encore : sur un noyau de cerise, il sculpta huit têtes : empereurs, rois, princes, évêques, et les accompagna d'une inscription latine qu'on ne pouvait voir ou lire qu'au moyen d'une loupe. Dans un

' Neüdörffer, p. loi.

- Pour plus de détails sur les difTérents ouvrages de cet artiste, voy. K. Friedrich, Augustin Hirsvofjel als Töpfer. Seine Gefässenlivürfe, Oefen und Glasgemälde, Nuremberg, 1885. Voy. aussi J. v. Falke, Gesch. der deutschen Kunst, t. V, p. Jo6-lo8. Sur les curiosités de la poterie d'art au seizième siècle, voy. F.\lke, Cultur und Kunst, p. 25a-:284. « La fabrication de la majolique, qui avait eu tant de succès pendant la période de la Renaissance, était déjà presque abandonnée vers la ßn du seizième siècle, en partie à cause du déclin de l'art en général, en partie à cause de l'engoueiHént pour la porcelaine d'Orient et le vernis blanc. Dans le cours du dix-septième siècle, la majolique disparut complètement -> (p. 291).

' Pliniüs, Hist. nat., lib. VII, cap. xxi, et lib. XXXVI, cap. iv.

* Neüdörffer, p. 115, 116.

noyau, « il sculpta plus de cent ustensiles ou meubles de ménage : tableS;, bancs, chaises, chandeliers, plats, salières, couteaux, compas, ciseaux de bois, de fer, d'étain, de cuivre, chacun d'après de justes proportions, avec son tour et mouvement naturels; et pourtant le noyau n'était pas entièrement rempli '. »

Ces * chefs-d'œuvre et beaucoup d'autres tout aussi dignes de louanges, dont on n'avait jamais vu l'équivalent, et qu'un Phidias lui-même eût été incapable de créer », étaient extrêmement estimés. Le musée des ducs de Bavière, à Munich, reçut un jour en présent « un petit objet de la grandeur d'un kreutzer, où dix figures étaient sculptées; toutes ensemble n'avaient que quatre yeux, et cependant chacune semblait en avoir deux ^ » .

' Neudörffer, p. H5, 116, 211. Voy. v. Rittberg, Nürnberger Briefe, p. 128- ' Stockbauer, p. 121.

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