LE BIZARRE ET LE VULGAIRE
Ce qui prouve le mieux l'abaissement de plus en plus profond de l'art à l'époque qui nous occupe, c'est la manière toute profane dont les sujets religieux y sont le plus souvent traités. Les artistes n'ont plus la naïve piété du temps jadis. On ne retrouve plus que bien rarement chez eux la trace de cette intense ferveur qui avait fait éclore tant de chefs-d'œuvre.
Autrefois, ceux qui commandaient aux peintres des tableaux religieux se faisaient représenter dans un coin de la toile, à genoux, humblement recueillis « en la présence de Dieu et de ses anges » ; « mais maintenant, » dit un pieux auteur du temps, « par un abus déplorable, on aime à voir dans les églises les portraits de sa femme, de ses parents, de ses amis. A un saint, à une sainte, et quelquefois au Sauveur lui-même, on prête ses propres traits •. »
En Saxe, dans les tableaux représentant la Cène ou d'autres sujets sacrés, les contemporains célèbres paraissent quelquefois sous le costume de saints personnages. Luther devient saint Pierre ou saint Luc; Mélanchthon, saint Marc; lElecteur Auguste, le Christ lui-même -. Lorsque le conseiller de Cologne, Hermann de Weinsberg, commande, en 1556, un tableau religieux, il ordonne au peintre de le représenter en saint Jean; sa femme sera la Sainte Vierge. L'année suivante, un Saint Jean, quil fait placer sur un autel, est le portrait de son beau-fils; ses frèr-es deviennent saint Marc et saint Luc;
' Ein Erklermig des Valer Unsers, f. 10*.
* Schulz, Vortrag über die Gesch. der Kunst in Sachsen, Dresde, 1846, p. 41. V. Eye, Führer, p. 36.
deux syndics de l'église Abraham et Moïse'. Dans la Cène de Cornélis Ketl, on reconnaît, parmi les apôtres, les portraits des artistes et amateurs d'art les plus célèbres de l'époque '.
Même les favorites ou maîtresses des princes paraissent sur les autels, et les saintes images servent à perpétuer le souvenir des passions humaines'.
Déjà, dans quelques-unes de leurs compositions, Dürer et Ilolbein avaient lait preuve dun réalisme étranger de tout point à l'ancien idéal des maîtres allemands. Dürer avait représenté saint Joseph endormi à côté d'un broc de bière*. Le Christ mort^, d'Holbein, fut peint d'après le cadavre d'un suicidé". Son tableau du Père éternel, figuré par un vieillard assis dans un grand fauteuiP, est le portrait de son père. Ce sont là d'attristants témoignages de ce « naturalisme » qui devait bientôt bannir de l'art allemand ce qu'il avait excellé à rendre : la noblesse et la dignité humaines revêtues d'une beauté surnaturelle. Le nouvel esprit apparaît surtout dans les dessins composés par Ilolbein pour VÉloge de la folie. d'Érasme. Là, nous voyons Jean-Baptiste avec l'Agneau de Dieu, et en regard ce
' Das Buch Weinsberg, t. II, p. 87. 91.
- Deschamps, p. 201.
3 Voy. ScHUCHARDT, Cvanach, t. I, p. 1Ö4-15S, et t. II, p. 35, 40; Lindau, p. 220, Seibt, t. I, p. 23. note 1; Deschamps, p. 201; Michiels, t. III, p. 40. p. 368. 371; Waagen, Malerei, t. I, p. 296; Canditto, p. 148. 291, 476-477, 479-481, 504; Rath- GEBER. Annalen, t. II, p. 294; Garrièue, p. 97. Lecky dit (t. I, p. 188) : « Aussitôt que la manière catliolique d'envisager la religion commence à s'eflacer, l'idée religieuse disparait de la peinture: la peinture devient mondaine, sinon sensuelle. La religion, autrefois reine et maîtresse de l'art, est maintenant sa servante. Autrefois le peintre mettait tout son effort à faire resplendir une pensée religieuse; maintenant, un sujet religieu.x n'est pour lui que l'occasion de mettre en son plus beau jour une beauté mondaine. Il donne généralement à la Vierge les traits de sa maîtresse; il la revêt des plus riches vêtements, il l'entoure de tout l'éclat possible. »
* Musée de Bâle.
5 Hegner, Holbein, p. 165, 167; Woltmann, Holbein. t. II, p. 61; Grimm, über Künstler und Kunstwerke, t. II, p. 128. Au sujet de la Mise au tombeau d'HoIbein, tableau si naturaliste, Janitchek dit (Gesch. der deuisclten Kunst, t. III, p. 430) : « Le reflet idéal a disparu ; nous avons sous les yeux une tête absolument défigurée par la souffrance, la bouche grande ouverte, les paupières gonflées et closes, lefront sillonné de rides, les cheveux humides de la sueur de l'agonie et collés aux tempes. C'est ainsi que nous apparaît le Christ. La destruction du corps est exprimée avec un réalisme encore plus saisissant dans le Jésus au sépulcre. Là aussi la bouche est largement ouverte, le nez pincé, les joues pendantes, les paupières gonflées, les cheveux, bruns et mous, descendent en mèches humides le long de la tête. Le corps décharné est fortement raidi par la mort. Les mains et les pieds sont gonflés à cause des plaies qui les ont meurtris. Les doigts et les orteils sont écarquillés par l'elfort des nerfs. On pourrait croire qu'Holbein a reproduit avec la dernière exactitude le corps d'un noyé porté à la morgue, tant l'ensemble et le détail sont d'un réalisme horrible. »
« V. Zahn, lahrbiicher, t. I, p. 161 : t. II, XIII.
T Woltmann, Holbein, t. I, p. 161, et t. II, XIII.
commentaire : « Le mouton est le plus stupide des animaux, et pourtant Jésus-Christ se compare souvent à un agneau '. »
Un grand nombre dartistes vont jusquà tourner en dérision les sujets religieux. Urs Graf représente en caricatures la Sainte Famille, Jésus chargé de liens, saint Georges et le dragon*, l'Ange du dernier Jugement ^ Le Portement de croix, de Pierre Breughel lancien, n'est qu'une scène de kermesse*. Sébastien Franck représente le Sauveur et les disciples d'Emmaûs dans une auberge où sont attablés des joueurs et des ivrognes*. Dans le Jonas du graveur Etienne Hammer, quand on regarde obliquement la gravure, on voit un homme qui satisfait un besoin naturel ^.
La suprême ambition d'un grand nombre d'artistes de cette époque. c'est de produire quelque chose de neuf, de singulier ''. L'un d'eux nous montre le Christ, aux plaies saignantes, terrassant un diable cornu': un autre arme la Sainte Vierge d'une massue dont elle frappe violemment Satan '. Dans un tableau du plus mauvais goût, de Luc de Leyden, la Vierge couronnée s'agenouille avec l'Enfant Jésus devant sainte Anne '".
On mêle aux sujets chrétiens des souvenirs mythologiques : près de Jésus crucifié, on place des colonnes hermétiques et des cariatides ; à côté de sainte 3Iarguerite, on place Diane chasseresse, l'Amour et Psyché qui s'embrassent ". Une néréide se tient aux côtés de saint Christophe '-. Ici, la chaire chrétienne est ornée de colonnes supportant des têtes de satyres 'V: là, sur une cloche d'airain, on grave des faunes dansant ou des bacchantes nues '*. Sur le tombeau
' W'oLTMANN, Holbein, t. I, p. 283.
'- Ibid.,t.l,p.2Q6.
^ « L'ange montre en riant la balance où les âmes sont pesées, tandis que de petits diables traînent dos meules de moulin. Tous semblent s'amuser beaucoup du rôle qu'ils jouent «(Woltmaxx, t. I, p. 207). « Parmi les nombreuses gravures sur bois dont Urs Graf orna l'apostille de Guillermus (édition de Bàle), il en est une qui témoigne tout particulièrement du réalisme vulgaire dont l'artiste se plut à donner des preuves à dater de 1569. Le Sauveur se rendant à Emmaüs porte une valise à la main. Il est coiflV- d'un béret qui produit le plus singulier effet entre sa tête et lauréole » (Meyer. Geistliches Schauspiel, p. 165).
* MiCHiELs. t. IIL p. 339. 340 : " C'est un tableau facétieux, une kermesse plutôt qu'une scène tragique. »
5 B.\RTSCH. t. in. p. 188.
« Heller, p. 298.
'' Ein Erkierung des Vater Unsen, f. O*".
* Gravure sur cuivre sans monogramme, portant la date de 1563. Legs de Bühner.
* Deschamps, p. 170.
'«MiCHIELS, t. III, p. 119.
" Voy. LvBKE, Renaissance, t. II, p 149, 478 '* Antiresex, t. II, p. 262.
"KuGLER, Kleine Schriften, t. 1, p. 829. '* LüBKE, Renaissance, t. II, p. 117.