‹ L'Allemagne et la réforme (volume 5)Chapitre 387 sur 573 · VI · texte numérisé non relu

VI

de lÉlecteur Maurice, dans la cathédrale de Freiberg, les Muses et les Grâces sont surtout admirées ' ; sur la pierre tombale d'Alljert de Brandebourg, archevêque de Mayence^ un Christ théâtral et mondain est entouré d'anges joyeux qui dansent % et le dieu Pan, accroupi, sert de piédestal à la statue ^ Sur un des plus fastueux tombeaux de l'époque, dans la chapelle funéraire des Fugger, à Augsbourg, deux satyres sont agenouillés de chaque côté du sarcophage *. Le tombeau du duc Philippe de Poméranie est orné, dans tous les espaces laissés vides par larc^hitecte, de génies ou de masques grotesques ^ Dans l'église de Jever, un monument funèbre, orné de riches sculptures, nous offre, à côté de Moïse, de saint Pierre et de saint Paul, Jupiter, Mercure, Vénus et beaucoup d'autres dieux et déesses (loOî^j. Représentant le cortège funèbre, l'artiste le fait suivre de guerriers, de faunes, de satyres, de monstres, de nains grotesques. Les Heures et les Grâces se mêlent aux Vertus autour du Sauveur ressuscité. Jésus- Christ portant létendard de la victoire apparaît fréquemment au milieu d'armoiries, dans les épitaphes du temps. Balthazar Jenichen, artiste de Nuremberg, peint le blason du Christ et le surmonte do cette inscription : Jéstis de Nazareth, roi des Juifs, notre Bédempteur ^ . La plupart des grands personnages du temps semblent avoir à cœur de rempUr le précepte légué par Christophe de Schallenberg à ses descendants (f 1595) : « Si l'un de vous commande un tableau d"église. qu'il ait soin d'y faire toujours placer ses armes ■. » Les murs, les piliers des églises se couvrent de blasons. Un syndic de l'église Saint-Nicolas, à Réval, écrit en 1603 : « On ne devrait permettre à aucun seigneur de suspendre son blason dans l'église, à moins qu'il nen fasse bénéficier la maison du Seigneur. Quel avantage l'église tire-t-elle de toutes ces armoiries? C'est pour elle un méchant ornement et, chez les seigneurs, c'est la marque d'une grande vanités i

L'auteur d'un recueil d'instructions chrétiennes alors très répandu signale comme la preuve la plus affligeante de la décadence de l'art et de l'abaissement des mœurs, l'indécence d'un grand nombre de tableaux religieux : « Une chose dont je me plains, » dit-il, « et dont

' Ehe, t. I. p. 245.

■^ LÜBKE, Renaissance, t. I, p. 437: Kugler, Kleine Schriften, t. II, p. 347.

■' Gesch. der deutschen Kunst, t. II, p. 186.

* Kugler, Kleine Schriften, t. I, p. 219.

^ LiJBKE. Renaissance, t. II, p. 294-296. Le monument d'un comte de Stolberg et de son épouse, dans l'église de Werlheim, est un exemple intéressant de la fantaisie luxuriante du style baroque, qu'on voit déjà paraître à la fln du seizième siècle (f 1578).

* Andresen, t. Il, p. oo6.

" Hormayeu, Taschenbuch, nouvelle suite, t. VIII, p. 224. •* Neumann, p. 159.

j'entends les bons chrétiens se plaindre de tous côtés, c'est que l'art, qui a pour mission de mettre en lumière ce qui est saint et divin, est tombé dans une étrange immodestie. Peintres, graveurs et sculpteurs semblent, en vérité, se plaire à nous scandaliser. Ils nous montrent les saintes femmes et les saints, non plus comm.e autrefois dans une attitude modeste, les membres couverts, de façon à ce que personne ne puisse, en les regardant, concevoir une mauvaise pensée, mais au contraire nus, indécents, de sorte que Ton pourrait vraiment croire que l'intention des artistes a été d'inciter au mal ' . » Lorichius, dans le Miroir des laiques (1593), s'élève également contre le scandale donné par les peintres, sculpteurs et ébénistes d'art qui représentent les sujets sacrés « d'une manière impudique, satirique et déshonnête - ». Le Christ lui-même était quelquefois représenté complètement nu'. Une gravure de 1603 nous montre Marie-Madeleine aux pieds du Sauveur, presque entièrement nue. < A celui qui est pur, » dit le texte explicatif, « tout semble pur et louable. » Plus fréquemment, sainte Madeleine la pécheresse, est représentée complètement nue, sans la moindre trace de pudeur féminine. Urs Graf fait flageller par des soldats une sainte entièrement nue: un autre représente la même sainte également nue, tentée par le diable. Les vertus chrétiennes, comme les vices, apparaissent toujours sous la forme de femmes nues. Lucas Cranach représente même la Religion sous les traits d'une femme couchée, complètement nue. Hans Sebald Beham, Barthel Beham et Georges Penz*, surnommés « les petits peintres ». se plaisent à multiplier les nudités dans les sujets bibliques et chrétiens, choisissant de préférence les scènes qui se prêtent le^ mieux à leur dessein : Suzanne et les vieillards, Bethsabée au bain observée par David, Loth et ses filles, la femme de Putiphar et Joseph, Judith nue, Abraham et Agar. Avec une h\^ocrisie révoltante, ils ne manquent jamais d'accompagner de sentences morales des tableaux qui blessent la morale : quelquefois aussi, ils les accompagnent de maximes d'un tout autre genre ^ Gornelis Cornelissen peint une Bethsabée au bain, servie par des femmes nues '^. Tobie Stimmer, dans l'édition de la Bible de Bàle, place des

' Ein Erklerung des Vater Uiisers, 1'. 10*; MoL.\Nrs, t. XVIII, p. 71-72.

- Partie II, chap. xxiv, p. 117.

» Voy. ScHUCH.\RDT. Cranack, t. II, p. 12, 232; Bartsch, t. VI, p. 286.

■* Vrs Graf; voy. Woi,tm.\nn, Holbein, t. I, p. 207: B.\rtsch, t. X, p. 128.

'■> Une gravure de Georges Penz, Agar et Abraham (1583), est accompagnée de la réflexion suivante : « Optimus est ludus cum virgine ludere nudus. » Passav.wt, le Peintre-graveur, t. IV, p. 264, n» 2. Le crayon de Jacques Barbari, que Penz imitait, était déjà extrêmement indécent. Voy. De Canditlo.

* Förster, t. III, p. 38.

nudités presque à chaque pa.se fi 576) '. A plus de vingt reprises, Eve, à demi nue, reparaît dans les vignettes auprès du serpent tentateur. Un grand nombre de gravures sont plus indécentes encore. Il faut convenir que de telles images n'étaient guère faites « pour entretenir une pieuse joie dans les âmes saintes et craignant Dieu * » . Jusque dans les catéchismes destinés à la jeunesse des écoles, on rencontre souvent des gravures fort peu édifiantes ^

On ornait les ouvrages profanes de dessins pieux, et les livres chrétiens de sujets mythologiques grotesques et même indécents. Dans un traité de Luther sur la Gène, Lucas Cranach présente, dès le frontispice, une biche et trois cerfs dans un pâturage, puis un grand nombre de figures nues, plus ou moins mythologiques*. Le frontispice des Chants spirituels anciens et nouveaux, illustré par Jean Spang et publié en 4544, représente une femme nue portant un sablier. Jahel tuant Sisara. puis une femme nue qui senfonce un poignard dans le sein*. Le frontispice du livre de Jean Dietenberger sur les vœux religieux, réfutation d'un écrit de Luther, nest pas moins inconvenant (1524). On y voit quatre fois les Grâces nues. En haut de la page, elles dansent devant Apollon, lequel, royalement paré, la tête couronnée de roses, joue de la guitare; sur les côtés. elles conduisent une ronde; en bas, elles prennent la fuite en apercevant Vénus au bain ^. Le libraire Proben intercale jusque dans des traités de théologie des lettres majuscules, dessinées par Hans Holbein, dun caractère souvent obscène''. En 1603, un graveur va jusqu'à représenter le Sauveur embrassant l'une des saintes

' Voy. plus haut, p. 90-91.

* Voy. n"" 2-5, 8. 9 Cham, 15 Loth et aes filles. 31 Joseph et la femme de Puiiphar, 81 David et Befhsabée. 135 Suzanne. Dans les traductions catholiques de la Bihle de Dietenberger (1'^'^^ éd., 1534), on ne trouve aucune gravure sur ces sujets, à l'exception de David et Belhsabée; Bethsabée est assise, les pieds dans un bassin, le corps couvert d'un drap. En revanche, l'initiale I (f. i'), ornée de l'image de nos premiers parents, est assez indécente (Voy. Wedever, p. 456, et f. 3* et 3'' la Création et la chute).

' Loschke dit à ce sujet (p. 50-51) : « En beaucoup de catéchismes, la descente du Saint-Esprit sur les Apùtres, expliquée d'après les'paroles du Nouveau Testament : <' Et l'on vit descendre sur eux des langues de feu qui se partagèrent, » est représentée d'une manière indécente. D'autres faits bibliques interprétés dans le même esprit sont mis sous les yeux des enfants. Dès le premier article, on voit fréquemment Eve encore dans l'état d'innocence. Elle donne la main à Adam ; tous deux se tiennent près de l'arbre défendu. Cham, qui ne couvre pas la nudité de son père endormi, doit faire comprendre aux enfants les devoirs prescrits par le quatrième commandement.

* BtiTscH. t. I, p. 71, pi. 93.

* Wackernagel, Bibliographie, p. 475. Voy. ce que dit Wedever, p. 483, au sujet du frontispice du livre de A. Corvi.nus, Von der Coneilien Geivallund Autorität.

* Wedever, p. 451.

" BuTscH, t. I, planche 59. Dans un ouvrage de Pierre Martyr, l'S de l'Alphabet des morts, d'Holbein. se trouve, avec une image aussi horrible qu'obscène, en tète de la dédicace à Charles-Quint(WoLTMANN./fo/öf in, t. II, p. 18). «En ce temps-là, »

femmes, tandis que la Sainte Vierge détourne les yeux. On lit ces mots au bas de la gravure : « L'amour^ suivant saint Paul, triomphe de tout; lamour purifie tout. ' »

L'art, évidemment, n'était plus, comme au moyen âge, « le contemplateur des joies célestes. »

On s'en aperçoit particulièrement dans la manière dont est traité le plus solennel des sujets, « les fins dernières de l'homme. » La foi la plus ardente avait inspiré l'admirable dessin de Dürer : le Chevalier^ la Mort et le Démon (1513;. où l'on sent la ferme confiance du chrétien dans la victoire qu'il ne peut manquer de remporter sur les puissances des ténèbres. Les Images de la mort, achevées vers 15:26 par Holbein, ont déjà une teinte d'amère ironie, mais aussi une profondeur émouvante, surtout celle où l'artiste nous ■montre la Mort servant de clerc à un prêtre qui apporte le saint viatique à un mourant. La Mort tient la clochette et le cierge, mais elle précède le prêtre dans la maison du moribond et éteint la lumière de vie avant qu'il n'ait reçu les dernières consolations de la religion-. Ici, Holbein fait triompher la Mort de la Vie, et son sentiment artistique est encore très élevé; au lieu que la Danse des moiis, de Nicolas Manuel, n'est que lugubrement grotesque. Quant au Triomphe de la mort, de Breughel le Paysan, c'est un effroyable cauchemar ^ Dans un dessin de Jérôme Bosch, la Mort, montée sur un cheval fougueux, renverse tout sur son passage, et répand l'épouvante parmi la foule de personnages de tout état, de tout sexe et de tout âge qu'elle disperse brutalement, tandis qu'une voiture de foin, où sont assis, jouant de la trompette, la Vanité, la Gloire et le Démon passe, traînée par sept monstres moitié bêtes et moitié hommes*. Hans Sebald Beham ne représente la Mort que pour trouver prétexte à une scène indécente. Henri Aldegrever la symbolise par une femme nue^ Dans la représentation du Jugement dernier, aucun

dit A. Kirchhof (.4 /-c/u'i; für Gesch. des Buchhandels, t. X. p. 124), «dans la littérature, l'art et l'ornement, dans les mots comme dans l'image, on accepte tout tranquillement des clioses qui, de nos jours, provoqueraient l'énergique répression de la censure et de la police. On s'étonne, en étudiant de près l'ornementation des livres au seizième siècle, de leur extrême indécence, de la naïveté ou de l'insouciance avec lesquelles des images d'un certain genre sont employées même pour des ouvrages de théologie. Mais cette naïveté, cette candeur tant vantées de ce qu'on est convenu d'appeler le bon vieux temps, est un peu suspecte, du moins à nos yeux, lorsqu'on étudie avec soin les volumes de la bibliothèque de Leipsick. »

' Voy. ce que dit Malaxus à, propos d'un dessin, lib. II, cap. ii.

- Voy. Hist. pol. Blatler, t. LXIV, p. 693 et suiv.

^ Voy. Waagen, Malerei, t. I, p. 258; Woltu.kss, Holbein, t. II, p. 129; Becker, Kunst,\. 386-387; Carrière, p. 216-217; Ere, t. I, p. 73; v. Zah.x, lahrbücher, t. I, p. 53. Les squelettes d'Holbein ont quelque chose de satanique (Woltmanx, t. II, p. 107).

^ J.-D. Passavant, dans Eggers, t. IV, p. 223.

^ Bartsch, t. VIII, p. 173-177, n»' 146-147, 150-152, et t. VIII, p. 404.

peintre de la Renaissance n'atteint cette grandeur, cette élévation sublime que nous admirons dans la célèbre toile de Dantzig, ou dans le tableau, composé vraisemblablement en 1470 par Hans Schühlein, pour la cathédrale d'Ulm '. L'art semble avoir perdu le secret d'exprimer (juelque chose de la félicité du ciel. Quant au Jwjement dernier de Lucas de Leyden, bien dessiner le nu paraît avoir été l'unique préoccupation de l'artiste. « Dans ces corps nus d'hommes et de femmes, » dit van Mander, le peintre a merveilleusement étudié la vie, particulièrement dans les corps féminins-. » Nulle trace de paix céleste dans cette composition. Le Jugement dernier de Jean van Ileemsen et celui de Bernard van Orley ne valent pas mieux ■■.

Mettre en relief et sur le premier plan le vice et la laideur, c'est la fâcheuse tendance commune à tous les peintres de l'époque *. « Artistes et amateurs ne veulent plus de l'art religieux, mais de l'art effroyable. Ils se complaisent dans la pourtraiture des diables et des spectres, » dit un contemporain, « à tel point que, de nos jours, l'art inspire de l'effroi plutôt qu'il ne console ^ »

Pour répondre à ce goût du temps, on se sert surtout de la gravure sur bois ou sur cuivre, et « tout un monde de diableries" » sort des cartons des artistes. Jost Amman dessine pour le Theatrum diaboiicum quatorze démons à formes humaines, mais qu'on reconnaît aisément à leurs tètes d'animaux, à leurs divers attributs'. Les trois diables de Jérôme Niitzel ridiculisent le luxe extravagant des femmes*. Hans Burgkmair imagine sept diables hideux". Dans un dessin d'Urs Graf, le démon, horrible, tirant la langue, la tête surmontée de grandes cornes, ayant des ailes de chauve-souris et une

' Voy. sur ce dernitT Lïbke, Bunle Blâller, p. 338-348.

- Van Maxdeu, f. âlSi*. Il est vrai que dans le célèbre tableau de Dantzig on voit aussi des nudités; mais l'attitude et la composition en sont très chastes. Les ressuscites qui entrent dans la céleste Jérusalem sont reçus au seuil du paradis par les anges qui les revêtent du vêtement de la grâce.

-Voy. Scu'SAK&E, Nirderltnidiitche Briefe, t. LXIII, p. 228; Wa.\gen, Malerei, t. I, p. 150-131; MicHiELs. t. III, p. 95-96.

* « Non que le bien soit honni ou que le mal soit triompliant, mais la victoire du bien semble en i|uelque sorte atténuée par la grande importance donnée au mal. Dans les représentations du Jmjeinent dernier, il reste, en général, fort peu d'espace pour un très petit nomlire d'élus. Souvent le bon principe ne brille que par son absence: d'autre part, les formes de ceux qui le représentent ont presque toujours quelque chose do raide, d'étriqué, dans lequel on devine le frein à grand'peine imposé aux élans désordonnés d'une imagination dépravée >• (P. M., dans Eggers. t. VII, p. 358).

5 Von der Werlte Eitelkeit, f. c.

•'Andresex, t. I. p. 317.

• Ibid., t. II, p. 108.

>" Bartsch, t. VII. p. 218; voy. t. VII, p. 212 et t. IX. p. 399. '<• WoLTMANN, Holbein, t. I, p. 209.

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