LE BIZARRE ET LE VULGAIRE DANS L'ART
Son compatriote Jérôme Bosch recherche comme lui les sujets vulgaires. Son Mangeur de saucisses est populaire; dans l'un de ses tableaux^ on ne compte pas moins de trente et un estropiés'. Même quand il représente des créatures absolument inofl'ensives : poules, canards, crabes, poissons, l'artiste a le talent de les rendre répulsifs, non qu'ils nous inspirent de l'ellroi, non qu'on ait la pensée du mal qu'ils pourraient faire, mais seulement parce que leur aspect est repoussant. De tout ce qu'il imagine, l'horreur se dégage; les couperets ébréchés se dressent, et semblent menacer; des griffes sortent des cruches ventrues. Les cabanes en ruines, aux fenêtres rondes et grillées, semblent loucher: quelquefois, sur le toit, une lanterne pend sinistrement tout près du chaume qu'elle menace d'incendier; des vaisseaux difformes s'avancent vers le rivage; des arbres creux ouvrent des gueules béantes et fantastiques; les collines élèvent dans les nues, à travers la robe déchirée du gazon qui les recouvre, un gros nez d'ivrogne, ou bien quelque autre imagination grotesque. Tout ce qui a forme humaine se transforme chez lui de la façon la plus bizarre : les mains marchent, les pieds saisissent, pour ne rien dire de ce qui est encore plus repoussant -. Un graveur sur bois d'Augsbourg, Daniel Hopfer. croit faire œuvre de maître en représentant sous toutes les formes imaginables le hideux, le répugnant, l'horrible'.
Henri Goedig, peintre et graveur de la cour de Saxe, compose quatre dessins dont voici les sujets : un chasseur dans lequel on découvre, en le regardant très attentivement, toutes sortes de gibiers et d'engins de chasse (le nez, vu d'une certaine façon, forme une tète de cerf); un oiseleur dans lequel on retrouve tout ce qui concerne la chasse aux oiseaux (le nez forme un hibou) ; un pêcheur dont le nez est une grenouille, etc. Pierre Breughel, avec les produits des quatre saisons, compose quatre têtes énormes : le prin-
' P. M., dans Eggeus, t, VII, p. 3o6-357.
- Voy. Falke, Geschmak.. p. 119-120. «Même dans la représentation des monstres et des spectres, notre pays üllre un redoutable exemple du peu que la simple fantaisie est en état de produire lorsqu'elle est destituée de force créatrice. Il n'y a rien de plus antipathique, de plus insipide que les dessins que nous venons de voir (les longues processions de Bohémiens de Wendel Diettcrlcin) (voy. plus liaut, p. 54). Celte absence de force créatrice, qui représente peut-être à elle seule la différence souvent méconnue qui sépare le pur bizarre de la vraie fantaisie, est sans doute le plus grand et le plus sensible défaut de cette période qui, dans d'autres branches de l'art, par exemple dans la tecimique, dans la fidèle imitation de la nature, a produit des œuvres si remarquables » (Eggers, t. VIII, p. 141).
3 AxDRE.sEN, t. I, p. 93-94. On employait aussi le fantastique, le monstrueux, pour décorer les armes. Le duc Henri de Saxe fit orner ses armes d'après des dessins de Cranach. Son secrétaire et biographe Freydinger blâme leur indécence et leur grossièreté.
LE BIZARRE ET LE VULGAIRE DANS L'ART i2:5
temps tout en feuilles et en fleurs; lété et l'automne en fruits et en céréales; l'hiver en épines et en pailles entremêlées. Regardées de près, ces têtes ont je ne sais quoi de sinistre'. Le Bacchus de Baltliazar Jenichen, est vêtu en paysan ; son haut-de-chausse est déchiré; sa tête est couronnée de pampres, de pommes et de raves; il tient à la main un broc de vin; à sa ceinture pend un saucisson; de sa bourse trouée s'échappent des pièces d"or-. Cornélius Tenissen-, comme caricature de l'intempérance, imagine un homme à tête de porc, entouré de pampres, de cartes et de dés, dont le corps a la forme d'un tonneau'.
On avait alors la passion de l'étrange, du nouveau; on s'attachait à inspirer l'horreur, l'effroi, l'angoisse, à flatter le goût du jour pour le bizarre, le merveilleux, et toutes ces images malsaines étaient répandues à profusion parmi le peuple. On se plaisait aussi à reproduire « les prodiges » signalés à Nuremberg, Worms, Cologne. Leipsig et ailleurs; par exemple, un combat acharné livré dans les airs; vine tète d'homme aux cheveux de serpent trouvée, prétendait-on, dans un œuf; un dragon ailé à travers les airs; la source ensanglantée de Beyelstein; des ceps de vigne aux racines bizarres, découverts dans le Palatinat, et qui présageaient les châtiments du Seigneur; les nouveau-nés prodiges de la Saxe; les apparitions célestes, les apparitions infernales, les démons et « autres signes de la colère divine récemment signalés dans la Marche du Brandebourg ; des harengs merveilleux capturés dans le Holstein ; des poissons miraculeux porteurs de sentences admirables, glorifiant « la toute-puissance de Dieu et sa sagesse, incompréhensibles à toute intelligence humaine' ».
En 1567, Jean Herold, prédicant de Bàle, compose, « pour réjouir les pieux chrétiens, » des centaines de « belles images, » reproduisant les œuvres merveilleuses et incompréhensibles de Dieu dans des créatures extraordinaires; de plus, les prodiges de toutes sortes qui se sont récemment produits sur la terre et sous les eaux. On voit dans ce recueil un veau et une chèvre à tête d'homme, un enfant né avec des cornes sur la tête: un autre à tête de singe; un enfant né avec un museau et des naseaux de bœuf, et portant marqués aux coudes des têtes de chien: une jeune accouchée dont le ventre jette des
' V. DER Hage.n, Briefe in die Heinsatli, t. I, p. 104-10Ö.
- Andresen, t. II, p. 168.
■• Heller, p. 864.
*Voy. sur ces sujets et d'autres analogues les feuilles citées par Drogulin, p. 19, 24. 30, 31. 32, 38, 44, 53, 59, 60, 61, 68, 69, 70, 71, 74, 78, 83, 85, 86. 87, 96. 10b, 106, 114, 116, 117. Bugeneiiagen parle d'un monstre, né d'une vache, qui donnait à tout le monde des pensées abominables. Le dessin était de Granacli (1547). Voy. ScHucH.\RDT, Cranack, t. I, p. 184. note.