CHAPITRE IV
LA MÜSIQüE, LE CHANT d'ÉGLISE ET LE CANTIQUE SPIRITUEL
A la fin du quinzième siècle, la musique allemande-flamande s'était élevée à une merveilleuse hauteur '. L'influence des maîtres du passé domine presque tout le seizième siècle. La littérature musicale fait ai'ssi de notables progrès *.
Henri Isaak, « symphoniste » de la chapelle de Maximilien I", fut l'un des plus grands musiciens de son temps. Ses deux motets à six voix, glorifiant les deux autorités suprêmes, le Pape et lEmpereur, sont encore regardés aujourd'hui comme des chefs-d'œuvre de premier ordre. Son remaniement des offices des dimanches et jours de fête pendant tout le cours de l'année chrétienne off're les plus pré. cieux modèles à quiconque étudie le choral grégorien et le contrepoint fleuri. Ce grand ouvrage passe aux yeux des connaisseurs pour l'un des plus précieux monuments de notre art national. Louis Senfl, élève d'Isaak, partage avec son maître l'honneur de ce grand travail. Pendant de longues années, et jusqu'à sa mort, Senfl fut maître de chapelle du duc Guillaume de Bavière. Ses motets, non seulement par le sentiment profond et pénétrant qui les anime, mais aussi par leur valeur technique^, semblent le sommet de ce que le principe polyphonC;, dans son rigoureux enchaînement, a produit de plus achevé en x\llemagne pendant la première moitié du seizième siècle et au delà, h' Ave, rosa sine spinis, hymne à la Vierge écrit pour cinq voix, est l'un des plus admirés. Ses Magnificat^ composés dans les huit tons liturgiques, renferment la forme devenue classique de ce genre de composition. Senfl était profondément religieux, modeste, fervent, plein d'honneur. Son motet à quatre voix commençant par ces mots : Dieu éternel, Dieu créateur, exprime une foi si ardente, un sentiment religieux si pur et si profond qu'à peine en
' Voy. notre premier volume, p. 200-210.
5 Dans les catalogues pour les foires de Francfort publiés à dater de 1564, on compte jusqu'en 1610 : 482 ouvrages allemands sur la musique, 136 italiens, 49 franr'ais (Zchwetschke, p. 1-69).
MUSIQUE — ORLANDUS LASSUS 133
pourrait-on trouver l'équivalent parmi les compositions de cette époque '.
Roland de Lattre (Orlandus Lassus), originaire du Hainaut, d'abord directeur de la musique de chambre d'Albert V, succéda à Senil dans ses fonctions de maître de chapelle (1562). Albert était célèbre pour la protection généreuse qu'il accordait aux musiciens. Il attirait à sa cour les plus excellents chanteurs, et la musique de sa chapelle était en grande réputation -. Orlandus est l'un des compositeurs les plus féconds qui aient jamais existé. Il fit faire à la polyphonie de très sensibles progrès, et son influence dans le nord égale celle de Palestrina en ItaUe. Ses Psaumes de la pénitence sont d'une incomparable profondeur, pureté et beautés Ses messes^ au nombre d'environ cinquante, ont un caractère de grandeur, une élévation de pensée qui se soutiennent constamment. Pénétré d'un filial amour pour la Vierge Marie, il composa en son honneur plus de cent Magnificat. « Il semblC;, » écrit son fils^, « qu'il ait voulu épuiser toute sa science, tout son génie pour célébrer dignement la Mère de Dieu, s Il eût voulu attirer les âmes à l'amour et à la dévotion envers la Sainte Vierge par la pieuse et douce harmonie de ses chants. Ses motets à quatre^ cinq et six voix : Notre Ph-p, qui êtes au deux. Du fond de la souffrance. Au milieu de nos douLnirs, sont des modèles achevés de musique religieuse. D'un caractère pacifique et doux^ plein de modestie^, simple et droite Lassus menait une vie sans tache. A la cour de Bavière, il était honoré à légal des plus grands personnages. Il entretenait des relations amicales avec les plus hauts dignitaires de l'Empire. Grégoire XIII le nomma chevalier de l'Eperon d'or; Maximilien II lui conféra la noblesse d'Empire. « Mais l'estime et l'admiration dont il recevait tous les jours les témoignages, une réputation qui s'étendait dans l'Europe entière, » écrit son biographe français de Thou, « n'altéra jamais son humilité, qui subissait comme à regret tant de gloire. » Tout en s'acquittant de son laborieux service à la chapelle ducale, il écrivit plus de 2,000 compositions. Parvenu à un âge avancé, il avait coutume de dire : « Aussi longtemps que Dieu m'accorde la santé, je ne puis ni ne veux me
' Ambros, t. III, p. 380-389, 405-409; Naumann, t. I, p. 404. Sur le compositeur Paul Hofheimer (f 1537), Ottman Luscinius écrivait : « Son œuvre est d'une clarté admirable. Rien n'y est sec, rien n'y est froid. On ne se lasse pas de cette musique véritablement angélique; au milieu de la plus savante harmonie, le style reste limpide, l'inspiration pleine de feu »(Bäumkeu Tonkunst, p. 161).
2Voy. K.TRAVTJAA^y, Jahirbuch fur Münchener Gesch. ,t.l, ]>. 2i8-2i9 ; voy. p. 285.
3 « Ces messes, >> dit Ambros (t. III, p. 355), peuvent être rangées parmi ces grandioses monuments de l'art que le torrent du temps, qui engloutit tout ce qui est médiocre, ne saurait ébranler. Dès qu'il est question des chefs-d'œuvre de la musique au seizième siècle, on pense immédiatement aux psaumes de Lassus et à la Missa Papœ Marcelli de Palestrina.