LE CHANT RELIGIEUX AVANT LUTHER
compositeurs anciens, citons d'abord Henri Isaak, Louis Senfl^ mais en premier lieu, Henri Finck. Son cantique à cinq voix, le Christ est ressuscité, et son Chant des pèlerins à quatre voix. Partons au nom de Dieu, nous soulèvent encore aujourd'hui par leur puissante énergie. Le cantique des pèlerins s'achève par le Kyrie eleison clmnic à l'unisson, et fait songer aux sublimes chorals de Hœndel. Dans les chants d'église à plusieurs voix, publiés par Erhard OEgUn en 1512, et par Pierre Schöffer en 1313, nous trouvons les premiers et solides fondements des merveilleux édifices symphoniques élevés plus tard par Sébastien Bach.
Les jours de fêtes solennelles, pendant les représentations dramatiques, enfin unis aux séquences, dont la liturgie du moyen âge était si riche, on chantait, à léglise, des cantiques allemands; on en chantait aussi aux messes basses, pendant l'élévation, la communion, aussi bien qu'avant et après la prédication, qui, en général, surtout dans les grandes paroisses, suivait la grand'messe. On les entonnait aussi toutes les fois que se manifestait au dehors la piété populaire, alors si portée à célébrer avec solennité la Passion de Jésus-Christ, le Saint Sacrement, la Vierge et les saints; on les chantait surtout pendant les processions et les pèlerinages, qui jouaient un rôle si important dans la dévotion de cette époque'.
Mais on n'eût admis que ces cantiques pussent être substitués au chant liturgique grégorien.
Luther change cette règle*. Aussitôt qu'il le peut, il met le cantique en langue vulgaire au même rang que le chant latin liturgique, et plus tard il en fait le chant liturgique des paroisses nouvelles ^ Le plain-chant ne tarde pas à disparaître. C'est que Luther regardait les cantiques en langue vulgaire comme le meilleur moyen de propager ses nouveaux dogmes; aussi ne se lassait-il point d'exhorter ses disciples à en composer de nouveaux.
' Dit Ambros, t. m, p. 366-37Ü. Le protestant Arrey de Dommer dit dans son Manuel hùlnrique de la musique (2« éd., Leipsick, 1878), p. 181 : « Il est à peine nécessaire de faire remarquer que le développement de la mélodie par le contrepoint est aussi peu une invention protestante que l'introduction du cantique populaire allemand est nouveau dans l'Kglise catholique. Les compositeurs de la Réforme prirent los chants usités dans les paroisses pour base de leur travail polyphoniste, absolument comme les Catholiques s'étaient servi avant eux du chant grégorien. Longtemps avant Luther on avait écrit pour plusieurs parties des mélodies populaires. »
-B.iuMKER, Tonkunst, p. iSQ-lZä, et Kirchenlied, l. Il, p. 8-14. Voy. A Schachlei- TER, dans h' Kalhulik de Mayence, 1884, livraison de juillet, p. 54 et suiv.
'En 15:23. Luther, dans son livre sur l'Ordonnance du culte divin, (a,\i cette recommandation : « Qu'on ne touche pas à la liturgie de la messe et des vêpres, car elle est admirable, et tout entière tirée de l'Écriture. » Mais trois ans plus tard paraissait : la Messe allemande et le Règlement du service divin, qui ne retenaient de l'ancienne liturgie que le Kyrie: tous les autres chants latins ne trouvèrent grâce à ses yeux que remaniés en allemand (t. II, p. 48-49.)
142 LUTHER ET LE NOUVEAU f.FIANT D'EGLISE
Quant à la part qui lui revient comme poète dans la composition dos nouveaux cantiques, parmi les trente-sept qui lui sont attribués, douze ne sont que des remaniements ou amplifications danciens cantiques; huit sont des traductions d'hymnes et de cantiques latins; huit autres sont des paraphrases de psaumes; trois des paraphrases de divers textes de la Bible; par conséquent très peu sont absolument de lui ' . Mais dans son adaptation d'anciens cantiques à de nouvelles doctrines, dans ses paraphrases des psaumes, il n'est pas rare que Luther ne se montre véritablement poète. Citons, en premier lieu, le cantique si connu : Eiue fester Burg ist unser Gott. Bien que les quatre premières lignes suivent presque mot à mot le psaume, c'est une œuvre vraiment personnelle, et dune puissante énergies Le cantique : 0 Dieu du ciel, regarde-nous, publié en d52i, est dune grande profondeur de sentiment; Luther y donne libre cours à la douleur que lui causent les divisions, déjà trop évidentes, de ses disciples. Leur doctrine, selon lui, est pleine de mensonge et de vanité;
I1.S prêchent ce que leur dicte le propre esprit;
Leur cœur n'a point de droiture,
Ils ne se fondent pas sur la parole de Dieu,
L'un prêche ceci, l'autre cela,
Ils multiplient les sectes,
Leurs dehors doucereux séduisent les âmes.
Un grand nombre d'anciens cantiques catholiques ont passé dans les recueils de chants de la nouvelle Église. Citons entre autres : Nous croyons tous en un seul Dieu; Notre Père, qui êtes aux deux; Une rose s'est épanouie: Le Christ est ressuscité: Prions maintenant le Saint- Esprit; Le Christ sort vainqueur des tourments; Béjouis-toi, noble Chrétienté; Le Christ s'élève dans les deux. On trouve aussi dans les manuels protestants nombre de cantiques à la Sainte Vierge « chrétiennement corrigés », c'est-à-dire adaptés à la nouvelle doctrine ^
Comme le culte protestant ne consistait guère que dans le prêche, les cantiques prirent de bonne heure un caractère essentiellement doctrinal, ce qui n'est pas dans la nature du cantique. Il devinrent peu à peu de petits poèmes didactiques et moraux, empruntant le
' C'est ce qui ressort des recherciics de Biiuniker; voy. le premier et. le second volume de son livre sur le chant d'église. 1. 1, p 19. « La plupart de ses cantiques religieux ne sont et ne veulent être que les remaniements d'un texte allemand populaire, en usage dans les paroisses, et suivant plus ou moins fidèlement l'original dans la forme comme dans la pensée, >> dit J. Wagenmann. Voy. Gœ- DECKE, Gediclile von M. Lullier XXXIII
■^ *' Sur l'époque où parut ce cantique de Luther, voy. Knaacke, Zeitsch.fiir kirchl, Wissenscltafl und kirchlichen Leben, t. L P- 39 et suiv. Ellinger (Zeitscher, für deutsche Philologie, t. XXII, p. 252 et suiv.) combat son opinion.
^ Voy. V. WiNTEllFELD. t. I, p. 98-123.
ton et le langage des prédicants ' . On y chercherait vainement quelque élan lyrique, quelque vestige de réelle poésie. L"un des plus fréquemment chanté, et avec enthousiasme, au dire des contemporains, c'est
' Voici comment s'expriment sur ce sujet les historiens et les littérateurs protestants ; « La liberté accordée à la liturgie, » dit Gervinus, « permit à tout pasteur réformé d'introduire dans sa paroisse ses propres élucubrations ; aussi Georges Witzel disait-il en raillant que dans une grande partie de la Germanie, il n'y avait point de curé de village, point de savetier qui ne se crût capable de composer un cantique ou deux, tout en buvant sa bière, ravi de pouvoir ensuite l'entonner à l'église avec les paysans. » Luther ne tarda pas à se plaindre « de ces rustres qui cachent des crottes de souris sous le poivre ». « L'erreur fut de vouloir inlluencer les opinions et les manières de voir à l'aide du chant. La poésie adaptée à la musique est déjà, à strictement parler, un art amoindri, puisqu'elle n'accorde qu'un champ limité à l'imagination: mais la poésie didactique est, sans contestation possible, un art dégénéré. Et voilà que toutes deux devaient s'unir pour ne plus en faire qu'un! Aussi, dés les premiers temps du Protestantisme, il est impossible de le nier, la musique religieuse est en pleine décadence. On s'en convaincra aisément en comparant les nouvelles compositions aux hymnes de l'ancienne Eglise. Nous n'hésitons pas à mettre ces dernières, comme poésie et comme musique, bien au-dessus de nos hymnes allemandes; et cela non d'une manière générale, mais en comparant les meilleures d'entre elles aux meilleures des nôtres » (Gehvinus, t. III, p. 10-12, 22-23;. Voici comment Charles-Adolphe Menzel juge le chant d'église protestant et le nouvel office divin (t. II, p. 300) . « Le culte avait été presque entièrement dépouillé de tout ce qui peut élever l'ùme à la contemplation des clioses divines; il avait pris à tàclie d'édifier en instruisant; mais ce but, il l'atteignit de moins en moins, à mesure que la doctrine et les docteurs s'éloignèrent davantage de la source des idées vivantes, et que la prédication, après la mort de Lutlier. se fut abaissée jusqu'à se faire l'écho de stériles querelles tliéologiques. A la vérité, la grande importance donnée au chant religieux semblait favoriser les élans de l'ùme et de l'imagination; mais en réalité, le chant religieux n'avait obtenu que la permission de suivre la th('ologie et le prêche dans la voie fausse d'une exposition raisonnée de ce qui reste à jamais inexplicable. Il était impossible que la vraie poésie pût s'épanouir sur ce terrain : après avoir coupé les ailes à l'imagination, on prétendait monter au ciel sur l'échelle de l'intelligence, comprimant toute la vie du sentiment pour s'enfermer dans l'étroit formalisme d'une foi sans élan et sans initiative, pour lui faire adorer la charité infinie dans le dogme de la prédestination! C'était tuer l'art! Si l'élan de l'esprit humain ne fut pas complètement paralysé par un pareil système, c'est uniquement parce que les nouveaux docteurs étaient incapables de suivre logiquement la conséquence de leurs principes, et de les mettre en pratique dans la vie de tous les jours. » Wolfgang Menzel (Deutsche Dichtung, t. II, p. 203 et suiv.) écrit : « Les cantiques les plus beaux, les plus anciens recueils de chants évangéliques ne sont que la traduction des vieilles hymnes catholiques. » « La plupart des cantiques attribués à Luther ne sont pas autre chose. » « Ce qui nuisit extrêmement au chant luthérien, si médiocre dans son ensemble, c'est qu'une masse de poètes incompétents se mêlèrent de poésie sacrée. Tout individu, pourvu qu'il eût bonne intention et fût capable d'accoupler deux rimes, se prenait au sérieux comme poète religieux. Les Calvinistes, sous beaucoup de rapports plus logiques que les Luthériens, prévirent les inconvénients d'une pareille liberté, et n'admirent dans leurs manuels que la traduction des psaumes en vers allemands. Quant aux Luthériens, ils continuèrent à rimer; déjà, au siècle passé, on évaluait le nombre de leurs cantiques à soixante mille. » « Marie et tous les saints furent bannis des manuels luthériens et réformés; la tradition religieuse était rompue, l'architecture religieuse du moyen âge déclarée déchue. Au sublime idéal auquel, à cette date même, la poésie catholique s'élevait avec Calderon, la nouvelle Église n'eut à opposer que la rigide et dure pauvreté d'un réalisme sec, s'attachant toujours plus à l'Ancien qu'au Nouveau Testament.
144 LE CHANT DEfiLISE PROTESTANT
celui de Paul Speratus, qui n'avait pas moins de quatorze strophes, de sept lignes chacune, et roulait tout entier sur le dogme, alors si controversé, de la foi sans les œuvres '. Il débute ainsi :
« Le salut est venu jusqu'à nous par la grâce et la pure miséricorde de Dieu. Les œuvres ne nous servent de rien, car le Christ a surabondamment satisfait pour tous les hommes -. »
C'était retomber dans le judaïsme. Flus tard le chant d'église protestant fut chargé de définir la doctrine. Du moment où le prêche devenait la partie la plus importante du service religieux, le cantique, où le comprend, devait de\enir didactique. La parole de Dieu fut morcelée en d'innombrables sentences morales. Sur des textes rimes, on composa des cantiques. Le catéchisme passa dans les recueils de chant. Joachim Alberlin donna, en 1534, un court résumé de toute la Bible « en trois cantiques » (Wackernagel, Bibliographie, p. 551). Scandalisé de voir avilie « la belle et divine science de la musique », Wolfgang Figulus, « afin que la jeunesse apprit à en l'aire meilleur usage, » donna au public une nouvelle édition corrigée de la Musique alleuiamle et du Recueil de cantiques de Martin Agricola (Wackernagel, p. 606). Ambroise Lobwaiscr (1565) s'attira les plus grands éloges et aussi les plus vifs reproches pour avoir mis les psaumes en vers, non d'après le texte luthérien, mais à l'aide d'une traduction française (Gervinus, t. 111, p. 41-42). Pour combattre ce psautier calviniste, Cornelius Becker donna au public une traduction rimée des psaume? « strictement orthodoxe ». Dans la préface de ce psautier, Polycarpe Leiser disait ; « Nous autres Allemands, nous avons la triste faiblesse d'être toujours guidés par la curiosité et l'amour de ce qui est nouveau : Quod shvdis ndmiralori'sreruyn exoticarui» etcontempiores propriaruvi. Ce qui est étranger, nous le prisons très haut; au contraire, ce que Dieu nous a dévolu, même quand cela est meilleur et beaucoup plus digne d'admiration, nous le méprisons. Nous l'avons bien vu à propos des psaumes de David. Parce qu'Ambroise Lobwaiser les a accommodés à la mode française, en paroles qui charment l'oreille des délicats, ces psaumes sont portés aux nues publice et privatim, comme si rien de semblable ne pouvait exister parmi nous, bien qu'à dire le vrai, les rimes soient médiocres, très souvent tirées par les cheveux, incompréhensibles et point du tout dans notre tradition allemande, mais plutôt à la manière française » (Wackernagel, p. 447. Voy. la préface de Becker, p. 680-683, et Goedeke, Grundriss, t. II, p. 172-175. "Voy. Reissmann, t. II, p. 66 et suiv.) « Bien que le nombre des cantiques luthériens allât toujours en croissant, le manuel de cantiques do Luther (Wittenberg, 1525) contenant « trente-deux cantiques pour le service divin des dimanches et fêtes suivant l'ordre liturgique établi «, était toujours repris et préféré à tous les autres. Dans les écoles, les enfants les apprenaient par cœur. Jusqu'au dix-neuvième siècle, l'usage des manuels de cantiques fut inconnu dans les paroisses de campagne » (Tholuk, Dan Kirchliche Leben, p. 128). « Au seizième siècle, les recueils de chants, dit Cartze (Gesch. des evang. Kirchengesangs im Fiürstenthum Waldeck), ne servaient aux fidèles que dans la vie privée. Prédicants et chantres devaient les faire entendre au peuple jusqu'à ce qu'il les sût par cœur. » Tholuk (p. 129) rappelle que « les prédicants se plaignaient souvent qu'à l'église les hommes, mais surtout les femmes, ne chantassent pas ». En réalité, le chant religieux allemand, chez les protestants, n'était pas d'un usage aussi général qu'on le prétend. Cyriacus Spandanberg s'étonne de n'entendre aucun cantique avant et après le prêche dans un grand nombre de paroisses {Von der Ahisica, p. 153). Georges Bruchmann dit, en revenant sur les souvenirs de sajeunesse (vers 1600), qu'alors à Zullichau, pendant le service divin, on entendait rarement un cantique allemand, si ce n'est au moment où le curé se disposait à monter en ciiaire; encore ne savait-on pas ce ({u'on entendait, tant ces cantiques étaient bizarres (Loschke, p. 113-114).
' Voy. Baumker, Kirchenlied, t. I, p. 549, 551.
* Wackernagel, Kirchenlied, t. III, p. 31-32. « On se servait souvent du can-
Le zwinglien Jean Zwick, dans son cantique sur la loi de Dieu, dit de même, au sujet de cette loi :
€ Le Christ s'est soumis à la loi afin de nous en affranchir. L'Enfant Dieu, encore au berceau, verse son sang pour mettre un terme à sa tyrannie ' . »
Barthélemi Kingwalt, auteur d'un grand nombre de cantiques spirituels, composa une prière, qu'on trouve encore dans beaucoup de manuels de chant protestants, pour demander à Dieu « le pain quotidien » . II. implore, de la bonté divine, le soutien de la vie présente;, mais rien de superflu. Cependant il ajoute :
Ne nous mesure pas trop le pain;
Agis avec sagesse, de peur que, par pure nécessité,
Nous n'abandonnions ta loi sainte.
Épargne-nous l'emprunt à l'usurier,
Car l'usurier fauche la meilleure herbe
Sur un pré qui n'est point à lui.
Délivre-nous de sa rapacité * ...
Hans Ober n'avait pas une moins bonne intention quand il exhortait les chrétiens à fuir « l'avide Mammon » .
Nous lisons dans saint Matthieu, dix,
Que personne ne peut garder fidélité
A deux maîtres à la fois,
Et rester dans les bonnes grâces de tous deux,
Car le serviteur travaille avec ardeur
Pour celui que son cœur préfère;
Il se donne à lui sans réserve,
Et laisse l'autre dépourvu de tout.
Ainsi, tu ne peux servir à la fois Dieu
Et le rapace Mammon.
Abstiens-toi du commerce, conseille saint Paul
Dans Timolhée, six: et rappelle-toi
Ce qu'on lit dans saint Matthieu, dix :
N'amasse point de trésor sur cette terre d'un jour *.
Dans le Cantique pour toutes les conditions, de Gaspard Lönner, on
trouve cette strophe :
N'irritez pas contre vous
Les enfants que Dieu vous donne;
Ne les punissez pas sans prudence,
De peur que la crainte ne domine dans leur cœur.
Faites-les croître dans le Seigneur,
Bien conseillés et bien élevés*.
tique pour contraindre un prédicateur catholique à descendre de chaire (Kunz, 1. 1, p. 52-53, 166; Wagenmann, Gesch. des evang. Kirchenlied, p. 167).
• Wackernagel, t. III, p. 607.
^Ibid., t. IV, p. 955. Voy. Wagenmann, p. 237. Voy. aussi Scheuer, Geieh. der deutschen Literatur, p. 290.
'Wackernagel, t. III, p. 516, 517.
* Ibid., t. III, p. 639.
VI tO
146 LE CHANT D'ÉGLISE FlîOTESTANT
On trouve dans les manuels de Zurich un cantique spirituel, tiré des proverbes de Salomon, qui célèbre les vertus d'une maîtresse de maison vraiment chrétienne :
Elle prépare quantité de vêtements
D'écarlate ou de lin;
Elle se réjouit avec raison
A la vue de tout le lin qu'elle a filé,
Elle brode des ouvrages précieux.
Elle prépare le drap, elle trouve un débit facile.
Pour tout ce qu'apprête sa main,
Elle en touche le prix comptant '.
Un grand nombre de cantiques louent le zèle des bons prédicants; ainsi celui d'Érasme Alber pour le jour de l'Ascension :
Le Seigneur ne nous abandonne jamais,
Il nous envoie de bons pasteurs!
Ilsïveillent sur nous en cette vie,
Ils nous maintiennent dans la parole de Dieu ;
Quiconque a mission de prêcher
Doit bien se persuader
Que si le Seigneur ne touche son cœur,
Jamais il ne s'acquittera bien de sa tâche *.
Barthélemi Ringwalt compose pour ses ouailles la prière suivante :
Seigneur, ne nous laisse pas dans la disette,
Envoie-nous de bons prédicants;
Fais qu'ils s'occupent de nous avec zèle;
Préserve-nous de ces apothicaires
Qui déchirent à belles dents, cruels comme des chiens voraces,
Et vantent, avec de douces paroles,
Leur marchandise empoisonnée 1
Ceux-là trompent pajs et gens !
0 Seigneur, gouverne toi-même
Ta communauté bien-aimée'!
Citons encore cette prière pour les prédicants :
Seigneur, daigne les préserver, dans ta bonté, Ci'
De l'ambition, de l'orgueil, de la haine et de l'envie; **|
Que le scandale qu'ils causent ne nuise pas
A ton Eglise bien-aimée !
Que leurs disputes ne rebutent pas les âmes,
Comme la chose n'arrive que trop souvent
Quand ils ne vivent pas en Iréres *.
' Wackernagel, t. III, p. 852-853. « Il est intéressant de comparer ce cantique à celui de Paul Gerhardt : la Femme qui aime le Seigneur. »Nous reporterons dans un autre volume dos cantiques pleins d'onction, de chaleur et d'élan de Paul Gerhardt (né en 1607).
^Ihid., t. III, p. 881-882.
'Ibid.. t. IV, p. 96i.
'Ibid., t. IV, p. 964, 967.
Ilans Sachs et Jean Fischart, les deux poètes préférés des Protestants, se mêlaient aussi d'écrire des cantiques, et plusieurs recueils du temps en contiennent de leur composition. On trouve dans un manuel publié en 1527 à Nuremberg, des « psaumes rimes » de Fischart qui nous semblent peu propres à s'adapter à la musique :
Les paysans sont toujours engloutis
Dans l'abîme qu'ils ont creusé;
Leur pied se prend dans le piège
Qu'eux-mêmes ils ont tendu.
Dieu prépare aux impies
Les potences, les bûchers, les supplices.
II leur donne pour salaire
Le vent et la tempête.
Alors le juste, voyant venir la vengeance du Seigneur.
Confiant dans les promesses dit'ines,
Se réjouit de toute son àme !
Il se baignera dans le sang de l'impie ' !
Parmi les poésies spirituelles de Fischart insérées dans les recueils de chants protestants du seizième et du dix-septième siècle ^, on trouve, retouché, le ravissant noël du vieux temps :
In dulci jubilo Chantez Noël et soyez joyeux!
Voici la version de Fischart :
0 Jésus, descends parmi nous.
Depuis longtemps nous soupirons après toil...
Console mon àme
Dans la divine miséricorde!
0 petit Enfant plein de charme,
0 prince de la paix.
Attire-moi, appelle-moi !...
Que je puisse un jour te contempler au ciel ".
Le cantique catholique avait dit :
0 cher petit Jésus,
Nous voulons demeurer prés de loi!
Dans la bonté infinie,
Console notre âme!
0 cher petit Enfant,
Tu es notre unique Maître,
Accorde-nous ton secours *!
Dans le Psaume de consolation pour les chrétiens persécutés (ps. 58j, Fischart dit. parlant des impies :
' Wackernagel, t. III, p. 62-66.
- Voy. KocH, Gesch. des Kirchenlieds, t. II, p. 282.
' Wackernagel, t. IV, p. 826-827.
* Kehrein, t. I, p. 252.
Ils se mettent en fureur et ne savent pourquoi;
Ce qui est grave est pour eux raillerie;
Pleins de haine, ils ferment l'oreille aux bons conseils ;
Ils sont sourds comme le serpent :
Brise, dans la mâchoire des lionceaux,
0 Seigneur, les dents qu'ils aiguisent contre nous M
Le psaume 49 : 0 peuples, écoutez, est sur le même sujet :
Ils mugissent dans l'enfer
Comme le vil bétail dont on n'écoute point les cris,
Parce qu'ils ont vécu comme la brute.
Parce qu'ils n'ont songé qu'aux choses de la terre,
Leur corps attend le châtiment dans la tombe.
Comme le mouton attend l'abattoir.
Qu'ils aillent grossir la troupe infernale!
Qu'ils servent de pâture à la mort
Dans le lieu des gémissements et des pleurs I
Pour que la jeunesse pût retenir plus facilement le symbole de saint AthanasC; Fischart le versifia :
Le Père est infini,
Le Fils est infini comme lui,
Le Saint-Esprit est également infini,
Et cependant il n'y a qu'un Dieu.
Il n'y a pas trois dieux incréés,
Ni trois dieux infinis,
Mais un seul Dieu incréé.
Un seul Dieu infini.
Ainsi le Père est Dieu,
Le Kils est Dieu comme lui.
Le Saint-Esprit est Dieu.
Mais il n'y a qu'un seul Dieu.
Un Benedicite en treize strophes, du même auteur, implorait
Celui qui a nourri au désert
Avec cinq pains seulement, cinq mille hommes
Qui venaient de bien loin pour entendre sa parole,
Car celui qui cherche Dieu trouve tout.
Que nos âmes ne soient jamais accablées
Par l'excès du manger ou du boire;
Mais qu'ainsi que ton Fils l'ordonne,
Nous attendions à toute heure son avènement.
Un cantique de vingt-cinq strophes, composé pour les funérailles (àirétiennes, n'est pas moins prosaïque :
Le corps, tandis qu'il vit ici-bae.
Est l'auberge de l'âme,
' "'^''acker.vagel, t. IV. p. 84Û, 841.
LE CHAiNT D'EGLISE l'ROTESTANT 149
Dieu l'y laisse habiter un certain temps, Jusqu'à ce qu'il vienne l'en déloger'.
Erasme Alber, dans un cantique sur la Cène, n'est pas plus heureux dans ses expressions :
Voici le véritable Agneau pascal Rôti sur l'arbre de la Croix ! Mangeons-le dans l'allégresse, C'est le cher Seigneur Jésus-Christ*!
Un poète dont la langue est souple et élégante, le talent pour le cantique spirituel incontestable, Nicolas Selnecker, mérite d'arrêter un moment notre attention. Ceux mêmes qui condamnent sa théologie', l'apprécieront comme poète après avoir parcouru son Psautier et Manuel de prières, dédié aux pères de famille, et ses Psaumes, cantiques et chants d'église. Sa piété grave, sereine, sincère, louche et édifie. Mais ses cantiques ont encore un autre mérite, ils ont un véritable intérêt au point de vue de l'histoire de la civilisation. Lui aussi, comme c'était alors la coutume, tonne contre le Pape; mais ce qui afflige le plus profondément son âme, c'est le spectacle des déchirements de l'Église nouvelle, les haines acharnées qui séparent théologiens et prédicants, et la dépravation des mœurs, dont il constate les progrès.
Où trouver maintenant la justice,
Le respect de la loi, la lovante,
La foi, la fidélité, la charité?
Qui se soucie du prochain, qui voudrait le servir sans salaire?
La crainte de Dieu est bannie de ce monde,
La foi disparaît, l'amour s'éteint!
Voici venir les derniers temps,
La foi, la charité périssent;
Partout régnent le mensonge,
L'envie, la haine, l'intérêt, la trahison.
A la fin du psaume 142, le poète, parlant des faux docteurs, s'écrie :
Si je regarde autour de moi.
Je ne vois que déloyauté, présomption.
Ambition, discorde, orgueil, envie!
Seigneur, ils ont oublié ta parole!
Quand j'élève la voix, personne ne m'entend!
Oh! Seigneur, tu sais ce que je souffre !
Je m'en plains à toi seul, à toi seul j'ose confier ma peine I
11 corrige comme il suit le cantique si connu de Luther :
' Wackernagel, t. IV, p. 8H, 814, 825, 839-840. -Ibid., t. m, p. 883.
* Dans notre quatrième volume, nous avons parlé de lui comme théologien i plusieurs reprises. Voy. les pages indiquées dans la table des personnages.
Maintiens-nous, Seigneur, dans lu sainte parole, Préserve-nous de la ruse et de l'homicide du démon: Donne à ton Eglise ta grâce et ta protection, La paix, l'unité, le courage et la patience! Éloigne de nous ces esprits orgueilleux Qui s'élèvent avec tant de violence.
Inventant sans cesse de nouveaux pièges. Falsifiant la doctrine pure.
Il faut encore citer de lui ces belles et consolantes paroles :
Va ton chemin.
Suis la voie droite,
Persévère et souffre.
Ne porte envie à personne;
Prie, espère en Dieu;
Dans toutes tes épreuves
Reste calme, attends le Seigneur!
Sois attentif, ouvre les yeux!
Bientôt tu verras de grandes merveilles ' !
Toutes les fois que les poètes nous font entendre encore le langage énergique et pieux^, laccent simple et profondément sincère des cantiques du moyen âge, ils nous charment et nous font du bien Ainsi Benedict Getting, dans l'un de ses cantiques :
Dans le jardin de mon Seigneur,
Les fleurs croissent en abondance :
La foi les surveille,
L'amour les cultive
Dans la patience et l'affliction.
Fidèle à travers tout ^ !
Tel aussi Paul Eder, dans sa Prière à Jésus-Christ pour obtenir une bonne mort :
Quand viendra ma dernière angoisse, Quand je lutterai contre la mort:
Quand tout mon être s'effondrera.
Que mes oreilles n'entendront plus rien: Quand ma langue n'aura plus de paroles Et que mon cœur se brisera de douleur: Quand mon esprit ne se rappellera rien Et que tout secours humain s'évanouira.
Viens. Seigneur Jésus, hàtc-toi!
Viens en aide à ma dernière heure.
Conduis-moi hors de la vallée d'angoisse! Abrège pour moi la suprême agonie !
'Wackernagel, t. IV. p. âl6, 235, 241, 243, 272, 274, 286. ^Ibid., t. IV, p. 160.
nbid., t. IV, p. 4.
Nicolas Hermann, organiste de Joachimsthal (j 1561), exprime aussi avec bonheur l'humilité et la confiance en Dieu dans ses Cantiques du soir et du matin. Son Cantique pour obtenir une bonne mort, dont la mélodie est si belle, a trouvé place dans plus dun manuel catholique ' :
Quand mon heure sonnera
Et que mon chemin finira,
Sois à mes côtés, Seigneur Jésus,
Que ton secours ne me manque pas *!
Citons aussi le cantique si beau, si profond, de Nicolai" : Chant nuptial de l'âme fidèle :
Qu'elle est brillante et belle, l'étoile du matin! Qu'elle s'élève avec grâce vers le Seigneur La douce tige de Jessé^ !
Le cantique du prédicant Martin Schalling* a consolé et relevé d'innombrables âmes :
De toute mon âme, je t'aime, ô mon Seigneur!
Je t'en supplie, ne l'éloigné pas de moi!
Le monde n'a rien qui me séduise,
Je ne demande ni le ciel, ni la terre,
Pourvu que je te possède un jour!
Bien que mon cœur se brise souvent de douleur,
Tu le sais, tu es mon unique espérance !
Tu es mon partage, tu es la consolation de mon cœur,
Toi qui m'as racheté de ton sang *!
Le souffle dune conviction ardente passe dans plus d'un cantique anabaptiste, ainsi que dans les chants religieux des frères moraves de Bohême*. Citons celui du cordonnier Georges Griienwald, « emprisonné en 1530 à Kopfstain pour la vérité divine, condamné à mort et brûlé vif. »
' Wackernagel, t. III, p. 1211.
2Voy. B.KU.MKER, t. II, p. 305-306.
3 Ibid., t. I, p. 92-93, 97, q" 327.
* Wackernagel, t. III, p. 258. Sur la mauvaise iulerprélation donnée à ce cantique par le peuple, qui comprenait l'union spirituelle avec le Sauveur d'une façon charnelle, voy. Kunz, t. I, p. 433, 437.
* Voy. le recueil do cantiques publié à Dresde en 1590. Voy. Wackernagel, t. IV, p. 788.
^ Sur les cantiques anabaptistes du seizième siècle, voy. v. Wintebfeld. Zur Gesch. heiliger Tonkunst, t. II, p. 1-27. Voy. aussi B.\chtold, Deutsche Literatur, p. 415, et dans les annotations, p. 128 et suiv. Wolkan a donné au public un excellent travail sur le chant d'église allemand des frères de Bohème au seizième siècle (Prague, 1891). Il a prouvé qu'un très grand nombre de leui's cantiques passa plus tard dans les recueils allemands de cantiques protestants (Bäumker, Leter Handweiser, 1892, p. 204 et suiv.).
162 LE CHANT DEGt.ISE PROTESTANT
Le monde voudrait bien du salut,
Si l'opprobre et la soufTrance n'en étaient la condition,
Mais tous les chrétiens doivent souffrir;
11 ne peut en être .uilrement!
Donc, que chacun le comprenne,
Il faut savoir se résigner pour éviter la peine éternelle!
Que reviendra-t-il aux savants de toute leur science?
Qu'est-ce que la gloire de ce monde?
Elle est vaine, tous doivent mourir!
Celui qui ne se donne pas au Christ
Tandis que le temps de la grâce lui est offert,
Périra pour touiours.
Le monde frémit quand vient la mort;
Quand s'approche la grande angoisse,
Il consent à devenir pieux;
L'un fait ceci, l'autre cela,
Et pourtant, durant toute leur vie.
Ils ont oublié leur âme!
Mais lorsqu'ils sentent la vie leur échapper,
Alors ils poussent un grand cri vers Dieu!
Oh ! maintenant ils veulent se donner à Lui !
Mais je crains que la grâce de Dieu
Dont ils n'ont jamais fait que rire,
Ne descende point en leur cœur '.
Le frère morave Michel Weiss, poète de grande réputation, publia en 1531 le premier manuel de cantiques anabaptistes allemands. Luther a loué son cantique pour les funérailles chrétiennes :
Maintenant ensevelissons ce corps; N'en doutons nullement, Il ressuscitera au dernier jour, Il se relèvera incorruptible!
Le cantique suivant;, qui est bien connu, est du frère morave Georges Vetter :
Seigneur, cesse de t'irriter Contre tes faibles créatures! Oublie ton courroux.
Tourne-toi vers nous-
A côté de ces chants pieux qui tous se rattachent encore à la tradition du moyen âge, il en est dautres qui affectent une forme nouvelle. Jean Mathesius inaugure « les cantiques de berceau^ doux comme le miel i. Il s'adresse ainsi au Sauveur dans un de ses cantiques (1562) :
' Wackernagel, t. III, p. 128-129.
2 Ibid., t. IV, p. 462.