‹ L'Allemagne et la réforme (volume 5)Chapitre 415 sur 573 · VI · texte numérisé non relu

VI

Les Protestants avaient pour principe immuable de se servir du cantique pour combattre leurs adversaires religieux. « Il serait très utile, » écrivait Cyriacus Spangenberg, « de chanter par exemple le cantique Le salut nous a été donné, en le tournant contre les papistes et tous ceux qui prêchent lefTicacité des bonnes œuvres pour le salut. >< Ce qu'il trouvait très regrettable, c'est que l'autorité refusât quelquefois de laisser chanter ces cantiques spirituels. Au temps de l'Intérim, en beaucoup de pays, on avait, en effet, interdit de chanter publiquement le cantique : Maintiens-nous, Seigneur, dans ta parole. On avait alors substitué au mot Pape celui de Satan^ « afin que tout bon chrétien pût se faire une idée juste du Pape et de sa sainteté, sans que les papistes eussent aucun droit de se plaindre '. »

Du côté catholique, on essaya parfois de combattre l'influence des cantiques polémistes en en changeant le sens; c'est ainsi que le fameux cantique de Luther,

Maintiens-nous, Seigneur, dans ta parole, Et confonds riiomicide du Pape et des Turcs,

est corrigé comme il suit dans le manuel de Leisentritt :

Maintiens-nous, Seigneur, dans ton Eglise,

Garde-nous de toute doctrine d'erreur ;

Ton Église est une, indivisible,

On la reconnaît à sa tunique sans couture.

La doctrine des sectes est une invention humaine,

Elles sont divisées, elles n'ont point de racine;

Elles ont entraîné plus d'un cœur pieux

Au crime de l'apostasie.

Montre, ô Dieu, ta toute-puissance!

Que le Turc ne l'emporte pas sur nous!

Viens à notre aide, anéantis les sectes

Par la vertu de ta divine parole^!

Le recueil de cantiques publié à Spire en 1599, et le manuel de Mayence (1605). modifient comme il suit le cantique de Paul Speratus, Le salut nous a été donné ^ :

Le salut nous vient sans nul doute

De la grâce et de la bonté gratuite du Seigneur,

Le Christ, par d'amères souffrances,

Nous a rachetés de son sang.

Sa croix ses mérites et sa mort

Sont notre unique espoir de salut,

Notre seule espérance !

' Vonder Muiica,^. 28, 154.

* Six strophes. Wackernagel, t. V, p. 1002. Voy. les variantes dans le recueil de cantiques du Palatinat rhénan (1666). dans B.^umker, t. II, p. 293-296. Voy. les cantiques pour et contre Luther dans Goedeke, Grundriss,i. II, p. 156-158, § 121.

' Voy. plus haut, p. 148-144.

Mais ce n'est pas la foi seule, c'est la foi agissant dans la charité qui sauve et justifie devant Dieu :

Premièrement, la foi doit être dans le cœur

Et nous établir dans la confiance;

Ensuite la charité divine

Edifie ses actes sur ce fondement;

Tu peux étreindre le Christ de tes deux bras.

Et ces deux bras sont la charité et la foi.

Par elles tu peux tendrement embrasser ton Sauveur.

De ces deux vertus nait l'espérance:

Grâce à elle, nous ne serons jamais confondus.

Elle fortifie notre cœur

Durant notre passage ici-bas;

Mais les trois vertus sont inséparables;

Et la foi seule ne suffit pas '.

Un autre cantique commence ainsi :

La foi doit agir dans la charité.

Selon la parole de Dieu, La foi peut seule, par Jésus-Christ, Apaiser la colère du Père -.

Un cantique sur l'Eucharistie, inséré dans le recueil de cantiques de Vehe, afflnne le droit qu'a lÉglise de distribuer la communion sous une seule espèce, et donne ce conseil :

Ne disputons pas i)lus longtemps De peur de perdre la charité!

C'est le bon conseil que je donne.

Pi'ouvons notre foi par nos actes, Et Dieu nous fera la grâce De ne pas contredire l'Eglise, Nous maintenant dans cette unité Qui doit subsister à jamais ^

La dernière strophe d'un cantique sur les sept sacrements, publié à Inspruck en 1587, est plus agressive :

Oh! loin, bien loin de nous

Luther et ses partisans impies !

Par leur orgueil

Ils ont dérobé traîtreusement

Le trésor de l'unité.

L'un veut une chose,

' Wackernagel, t. V, p. 1154-llo6. Voy. Baumker, t. I, p. 156.

- Kehrein, t. II, p. 365; Wackernagel, t. V, p. 1003 ; voy. Baumker, t. II, p. 203. En opposition au cantique de Lazare Spengler : Tout a été corrompu par la faute d'Adam (voy. Wackernagel, t. III, p. 48-49), voy. le cantique catholique : Le péché originel vient d'Adam, dans Wackernagel, t. V, p. 988; t. III, p. 393-394, t. V, p. 913-917.

3 Wackernagel, t. V,p. 947-948.

L'autre n'en veut point,

Le troisième en veut trois ou quatre!

Que l'on juge par là

De iesprit d'hérésie !

C'est l'esprit du serpent

Qui dès le commencement

A été homicide;

Que Dieu nous assiste

Afin que promptement

Nous soyons guéris de toute erreur ' !

Ces sortes de cantiques polémistes sont peu nombreux en comparaison des cantiques protestants composés contre le Pape et les Catholiques. Les manuels de Nuremberg, d'Erfurt, de Zwickau (1525-'! 528), les recueils de Strasbourg (4525-1343) et beaucoup d'autres en font foi. Un cantique composé par Michel Styfel, cantique qui n'a pas moins de dix-huit strophes de six lignes, est tout entier dirigé contre le Pa])e Antéchrist :

Il veut trôner en docteur suprême!

Il se fait un jeu de l'assassinat!

Le glaive, les foudres de l'excommunication

Sont chargés de protéger sa cour.

Quiconque songe à lui résister, il l'écrase;

Sans la violence, son siège n'aurait point d'appui.

Aussi dès le matin le voit-on soucieux et sombre

Comme un lion dans sa tanière ;

Quiconque lui barre le chemin

N'échappe pas à son courroux;

Quiconque s'oppose à lui, périra,

Son filet le lui amènera tôt ou tard -.

On trouve les vers suivants dans un cantique de Thomas Blarer (1540) :

Que je hais l'Église,

Que je hais les papistes, le laïque et le clerc,

En un mot tous les tisons d'enfer du Pape ' !

Et dans le manuel de Strasbourg (1582) :

Les papistes ont une langue trompeuse,

Ils ont un cœur double :

Leur doctrine est relâchée, elle n'a point de base,

Elle opprime les consciences.

Avec le purgatoire, l'indulgence, la messe, l'excommunication.

Elle abuse le monde entier !

' Wackernagel, t. V, p. H 34-1133.

^Ibid., t. III, p. 79-80.

' Ibid., t. III, p. Ji99.

Seigneur, aie pitié de nous !

Car là où règne la troupe impie, Ton peuple est entraîné Dans un culte idolâtre '.

Le cantique de onze strophes, longtemps en usage à Greifswald, Le? Pape a fait une chute mortelle, exalte Luther, dont le courage a détruit l'Empire du diable et du Pape -. Le Cri de joie, de Martin Schrod, n"a pas moins de trente-sept strophes, et se termine par Valleluia; il insulte ainsi au Pape :

Maintenant nu, dépouillé, tu gis à terre,

Ton sacerdoce est méprisé.

Il est proscrit ou vaincu.

Tu n'as pu soutenir la lutte !

Tu as vécu comme un bandii,!

Comme la sy bille l'avait prédit.

Pareil à Lucifer tombant du trône du ciel,

Tu as reçu ta récompense !

Comme Pharaon, tu as été englouti dans la mer M

Pour combattre lïnfluence d'innombrables cantiques de ce genre, répandus par milliers par les sectaires dans le dessein d'avilir et d'insulter le Pape, les évêques, les prêtres et tous les Catholiques, Jean Nas composa plusieurs chansons » qui n'avaient pas la prétention d'être douces et tendres ». » Mais si je voulais être délicat, » écrivait-il.« les prédicants impies ne me comprendraient point t » En 1569, Nas publia l'Échu ou contre-écho des injures et des calomnies des prédicants écangéliques qui de nos jours troublent la paix chrétienne par leurs images, leurs écrits, cantiques et catéchismes. En voici le début:

Par compassion pour vous, je vais vous dire.

Je vais révéler à chacun

Le scandale actuel

Inventé par Satan et propagé aujourd'hui

Par tous ses apôtres.

Et afin que vous reconnaissiez bien

Les serviteurs de l'Antéchrist pervers.

Les enfants de Lucifer, je ne vous dirai qu'une chose :

Hier ils étaient catholiques,

Depuis peu, ils sont tous renégats !

De telles infractions à la charité, à la modération chrétienne, sont regrettables et répréhensibles; mais elles paraissent bien inoffensives en comparaison des productions de ces innombrables prédicants poètes qui s'imaginaient accomplir un devoir sacré, obéir au testament de Luther en jetant l'insulte à la Papauté.

' Wackernagel, t. III. p. 6.o0.

2 Ibid.,i. m, p. 789. Vov. t. IV, p. 742, n» 1098.

Ubid.,t.m,p.91i.

Le prédicant Juste Jonas eût voulu faire chanter la strophe suivante sur un air très connu :

Répands ta colère sur la ville de Rome, Qui dès longtemps a trahi le Christ!

Châtie les moines, les prêtres impies!

Répands ta colère sur le peuple sacrilège Qui te méconnaît, Seigneur mon Dieu !

Châtie les papistes, le peuple du démon. Qui accuse ta parole d'erreur, Qui ignore la prière, Qui se confine dans le mensonge w ehhe Dans les sortilèges du Pape et des prêtres ' !

Le prédicant Barthélemi Ringwalt apprend aux enfants^ dans le cantique suivant^ ce qu'il faut penser de l'Antéchrist de Rome :

Il veut passer au fil de l'épée

Les brebis du Seigneur,

Tous ceux qui refusent d'adorer

Sa personne et sa loi et de le regarder comme un Dieu !

Ringwalt conjure le Seigneur de protéger son Église

Contre la Babjlone impie.

Qui a calomnié ta gloire !

Précipite-la, mon Dieu, avec ceux qui lui obéissent,

Au plus profond abîme d'enfer.

Ainsi que l'a annoncé Jean,

Éclairé par le Saint-Esprit ^.

Dans un autre cantique, le môme poète demande à Dieu de confondre le PapC;, « la prostituée de Babylone » :

Ah! Seigneur, souviens-toi de ton alliance,

Souviens-toi de ta misèricoi'de,

Et confonds la femme dissolue !

Abolis ce pain ridicule

Qui lui sert chaque jour à t'outrager !

Abolis cette messe, qu'elle appelle un sacrifice

Pour la délivrance des âmes!

Ne souffre plus que les tiens tolèrent

Une semblable abomination!

Fais tomber le feu du ciel

Sur l'antique cité de l'homicide

Fière de ses richesses impies !

Que chacun dise : Elle souffre, elle expie,

La ville autrefois si magnifique,

L'orgueilleuse Babjlone ^!

Le diacre et maître d'école Louis Helmbold, de Muhlhausen, dans

' Wackerxagel, t. III, p. 44.

- Die lauter Waltrheit (éd. de 1588), p. 443 et suiv,

3 Wackernagel, t. IV. p. 991.

ses Cantiques spirituels dédiés aux pieux chrétiens (1575), adressait à Dieu, contre les papistes, des prières du même genre :

Ordonne aux autorités chrétiennes

De ne plus tolérer dans leurs possessions

Les prophètes d'idolâtrie!

Car il est criminel

De souffrir l'homicide papiste, etc.

Il répandait aussi cette prière qui se chantait sur un air connu : 0 Christ tu as révélé à Luther Par ton saint Évangile, Ce qu'est la Papauté antichrétienne Qui a trompé le monde ' !

Dans le Te Deum laudamus, dédié au Pape Paul III, Érasme Alber s'écriait :

Ta sainteté menteuse est maudite, Homme de péché, ennemi du Christ.

Satan, ton chef ou ton complice, Ne sait que mentir, qu'égorger !

Toute la bande des tondus T'acclame et te répète tous les jours :

« 0 saint !

0 Très saint!

Tu es plus saint que Jésus crucifié!... » Tes prêtres enseignent que l'indulgence Efface les péchés plus sûrement que le sang du Christ! Ton culte païen, ton idolâtrie, Nous en sommes affranchis, grâce à Dieu! Et chaque jour, Ane-Pape, nous te maudissons Et nous louons le nom du Christ!...

Une prière pour « l'abolition du royaume satanique de TAntéchrist » suivait ce cantique -.

Et tandis que la poésie religieuse, et. à la même date, la poésie profane, inondaient le marché de librairie de morceaux didactiques ou polémistes dun mérite poétique plus que douteux, le ruisseau jadis si vif. si limpide de la poésie populaire s'enfonçait de plus en plus dans un aride désert de sable.

' \Vackern.\gel, t. IV, p. 645 et suiv., p. 668-669.

- Ibid., t. III, p. 892-893. Nous avons omis les vers les plus injurieux contre le Pape, « le plus e.vécrable des scélérats. » Le nouveau Pater, du même poète, commence ainsi : Pape, père de tous les chrétiens renégats, que ton nom soit honni, que ton régne arrive dans l'enfer, que ta volonté diabolique soit confondue, etc., p. 894-895. — Philippe Wackeraagel, l'hymnologue protestant le plus zélé des temps modernes, se montre ravi de ces sortes de cantiques : « A la vérité, » dit-il (Kirchenlied, t. III, ch. xii), « ils ne sont pas toujours composés dans ce style élevé qui convient au chant d'église ; souvent le langage en est trivial, bas ; mais ils n'en sont pas moins d'une noble gravité, souvent même d'une gravité terrible, comme lorsqu'il s'agit de flétrir les artifices et les pièges de « l'homme de péché », c'està-dire du Pape. Alors les poètes protestants s'expriment avec cette intrépidité de langage propre aux Allemands d'autrefois ! »

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