‹ L'Allemagne et la réforme (volume 5)Chapitre 416 sur 573 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LE CHANT POPULAIRE. — POÉSIE DE CIRCONSTANCE POÉSIE DE COUR. — LES MAITRES CHANTEURS . — HANS SACHS

Le peuple allemand, au sortir du quinzième siècle, était encore en possession d'un don poétique plein d'originalité, de fraîcheur et de sève. Toutes les classes de la société puisaient avec joie dans le trésor de ses chants populaires, et l'héritage du passé était le bien commun de tous. Le chant égayait, idéalisait la vie de tous les jours, et donnait plus d'éclat, plus d'animation aux fêtes, aux solennités civiles'. Même après que la terrible révolution politique et religieuse du seizième siècle eut détruit l'union des citoyens entre eux^ affaibli les énergies nationales, la jeunesse, élevée au milieu de tant de violentes secousses, continua longtemps encore à prendre « un noble plaisir » aux chants aimés des aïeux, et les vieux lieder trouvaient encore de profonds échos dans tous les cœurs -. Tandis que l'ordre social commençait à chanceler sur ses bases et que l'on déplorait tous les jours les dissensions intestines qui trop souvent ensanglantaient l'Allemagne, tandis que la détresse du peuple devenait toujours plus affreuse, un chant joyeux venait encore, de temps à autre, accroître l'antique trésor populaire. Il en fut ainsi jusqu'au milieu du seizième siècle, et même au delà. Pourtant la poésie, pour s'épanouir, ne trouvait qu'un sol bien ingrat, aune époque qui n'offre guère qu'une suite ininterrompue de scènes de désordre, alors que les partis politiques, acharnés les uns contre les autres, troublaient journellement la sécurité publique, et que la haine, l'envie, la méfiance, la délation, l'injure, la calomnie, étaient devenues les forces dirigeantes de la nation ■'. Les douces harmonies de la nature, les

' Voy. notre premier volume, p. 212 et suiv.

« Von der Werlle Eilelkeit, i. A. i.

^ Prutz (Vurlesungen. p. 49) dit à ce sujet : « La Réforme fit éclore un renouveau de poésie. » " Mais quels chefs-d'œuvre peut-on citer à l'appui de cette assertion? » se demande Frédéric-Guillaume Arnold, l'un de nos érudits non catholiques les plus éminents. « En quoi consiste ce prétendu renouveau de

172 LE <;HANT POPULAIRE

sentiments profonds et délicats du cœur, qu'autrefois la poésie populaire avait exprimé dans un si délicieux langage, n'avaient naturellement plus d'écho dans une société aussi profondément troublée. La chanson ne tarda pas à devenir triviale^ grossière. Dans ses meilleures inspirations, elle adopta ce genre didactique, terre à terre;, destitué de tout charme, qu'on retrouve chez tous les poètes de cette époque, et jusque dans leurs cantiques. Ou licencieux, ou pédants, ces « poètes », avec une prolixité fastidieuse, ne faisaient guère autre chose que rimer une prose lourde et vulgaire. Citons quelques exemples :

Toujours joyeux, c'est ma devise!

J'y serai fidèle toute ma vie !

J'entends me soûler toute la nuit, Boire à ma soif dés le matin !

Il était une fois une femme,

Larida !

Qui sortait pour aller boire,

Larida!

Mais elle voulait y aller sans son homme,

Larida !

Si tu vas au cabaret sans moi,

Larida!

Eb bien, j'irai cbercber une autre femme',

Larida ' !

Un ivrogne se plaint d'avoir la cervelle toute embrouillée. Est-il devenu fou? Il chancelle en marchant, et n'en peut deviner la cause :

Hélas, bêlas! je ne peux plus me traîner! Que m'est-il donc advenu?

Je ne tiens plus sur mes pieds!

Comment en suis-je venu là?

Je suis tout étourdi.

Je vais me laisser tomber sur ce banc!... Ob! misère, je ne puis m'asseoir!

L'estomac déborde, il est trop plein!

Le vin ne veut pas rester avec moi *!

la poésie populaire pendant la première moitié du seizième siècle? L'âge d'or de la bourgeoisie allemande et du Volkslied était loin. Il serait plus juste de dire que la Réforme jeta au milieu du peuple allemand une torche aux flammes folles qui faillit mettre tout en cendres. Les fondements de l'Église et de l'État furent ébranlés et toutes les institutions du passé menacèrent ruine. Cela est tellement vrai que tout le monde crut alors que la fin du monde était proche. De semblables époques ne sont guère propices aux accents tendres et naïfs de la poésie populaire » (Chrys.wuer, Jahrbücher, t. II, p. 21, 169).

' HoFFM.-vxN vox F.^LLERSLEBEx , GesellschnflsUeder . p. 155-155; GœnEKE und TiRTTM.\NN, Liederbuch aus dem sechzehnten Jahrhunderl, p. 129, 133. Voy. Me.vzel, Deutsche Diehtungen, t. II, p. 348.

- HoFF.M.\xN vox Fallersleben, GesellsckaftsHeder, p. 174. Voy. le Sehtemmer Vorzalz, p. 156.

Page 1