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LES MAITRES CHANTEURS

Contrastant avec la simplicité du lied populaire, la poésie savante, la poésie des cours, n'avait cessé de se développer dans la période brillante de la poésie du moyen âge; elle n'avait pas borné son ambition à la simple expression d'un sentiment vrai, elle avait cherché à rendre les plus nobles pensées dans des strophes savamment construites en même temps quharmonieuses et expressives. Tenté par de véritables maîtres, cet effort avait échappé à l'écueil d'un formahsme aride et sans âme. La pensée dominait la forme, la forme s'adaptait avec naturel, grâce et souplesse à la pensée, les strophes subissaient la loi du mètre; pourtant la chaleur et la vie y abondaient quelquefois tout autant que dans les lieder populaires, et lorsque ce lyrisme savant pénétra dans les cercles bourgeois des corporations, le sens poétique y était encore assez fort pour ne pas se laisser étouffer par la forme. Néanmoins, le péril était réel et ne fit que grandir avec les années. Dans un milieu où la règle et l'exactitude étaient tout, où les divertissements mêmes avaient leurs heures marquées, où la loi, strictement obéie, était la plus solide assise du métier, la poésie courait grand risque de devenir elle-même un produit mécanique. Bientôt des écoles spéciales se fondèrent; on établit des règles précises pour la construction des strophes et des vers. La technique de l'art fut fixée jusqu'en ses plus minutieux détails, et cette rectitude inexorable qui est la règle de tout art industriel fut appliquée au plus indépendant de tous les arts, à la poésie lyrique.

Indubitablement, môme dans ces conditions, le génie de la poésie aurait pu triompher du formalisme. La cordialité la plus fraternelle régnait dans les assemblées corporatives. L'été, toutes les fêtes se passaient en plein air, et la poésie populaire aurait aisément trouvé de l'écho parmi les honnêtes artisans qui y prenaient part. Les lieder des maîtres chanteurs du quinzième siècle n'avaient pas subi la loi d'un art pédant, didactique et froid. Mais lorsque les cités, et les corporations avec elles, eurent été entraînées dans les luttes passionnées et sanglantes de la révolution politique et religieuse, lorsque les bases de la foi eurent été ébranlées, et que presque toute la sève de la vie populaire eut péri dans la discorde sauvage et l'ardent combat des partis, les maîtres chanteurs perdirent le sens délicat de la poésie artistique, et le métier prit chez eux la haute main. A l'innocente ambition de l'emporter sur un condisciple, un poète, un maître, un patron, se mêla la dangereuse envie de sortir

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