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LES MAITRES CHANTEURS — HANS SACHS

d'une condition modeste, et ce désir se masqua sous l'apparent devoir de défendre « l'Évangile ». Les artisans se mêlèrent à la grande comme à la petite politique ; l'ancienne cordialité fit place à la haine amère qu'engendre d'ordinaire la polémique religieuse, et la sécheresse des prédications polémistes introduisit dans les corporations la morale didactique. Enfermés dans de plats lieux communs, les maîtres chanteurs et leurs élèves enveloppèrent de rimes insipides les plus sublimes vérités de la foi et les préceptes les plus beaux de la morale chrétienne. Pour combattre le papisme, tout était bon; les accents de la haine la plus passionnée, les plus grossières injures, les termes les plus bas. même les plus obscènes, étaient admis. En dépit d'un souci continuel de la forme, le mauvais goût prévalut, et lorsque le sens poétique se fut complètement perdu, la prose la plus sèche passa pour poésie, pourvu quelle fût rimée selon les règles établies. L'habile facture remplaça l'art dans les innombrables pièces (le vers, d'une platitude parfaite, qui inondèrent les villes et les campagnes. Nulle critique, d'ailleurs, n'entreprenait jamais de séparer le bon grain, parcimonieusement jeté çà et là, de la paille ou de l'ivraie. Ce qu'il y avait de plus fâcheux, c'est que les prétendus « poètes » du temps se donnaient tous pour les héritiers directs, les continuateurs des maîtres d'autrefois, pour les seuls interprètes de la « divine poésie ». lis s'éloignèrent toujours plus du naturel, qui est l'essence même de la poésie populaire, et dont elle ne peut se passer.

Le poète qui caractérise le mieux l'art des maîtres chanteurs de cette période est, sans doute pour cette raison, devenu presque légendaire : c'est l'honnête cordonnier de Nuremberg. Hans Sachs. Sa verve poétique le met incontestablement bien au-dessus de tous les rimeurs de son entourage : c'est le rimeur le plus fécond, le plus prompt à la besogne qui ait jamais existé.

Hans Sachs était fils d'un tailleur, et naquit à Nuremberg le 3 novembre 1494. Dès l'âge de sept ans. il suivit les leçons de l'école latine et. lorsqu'il eut atteint sa quinzième année, ses parents lui firent apprendre le métier de cordonnier. Il fit en voyageant ses deux années d'apprentissage, et parcourut ainsi une grande partie de l'Allemagne. A Inspruck. le tisserand Léonard Nonnenbeck l'admit au nombre des maîtres chanteurs. A Francfort, il dirigea pendant quelque temps une de leurs écoles. De retour à Nuremberg (1315). il composa ses premiers vers. Devenu maître dans sa corporation, il se maria (lol9) et. pendant plus de quarante ans. jouit du plus parfait bonheur domestique. En 1360. il perdit sa femme. "Vieillard de soixante-seize ans, il épousa en secondes noces une jeune fille de dix-sept ans, et mourut en 1376, aimé et con-

sidéré de tous ses concitoyeas. Ses enfants^ deux fils et cinq filleS; lavaient précédé dans la tombe ' .

Hans Sachs a composé environ six mille pièces de vers^ en tout à peu près cinq cent mille vers -. Ces chiffres paraîtraient prodigieux s'il s'agissait devers perfectionnés et ciselés; mais le secret dune fécondité si extraordinaire est indubitablement dans le moule uniforme et commode adopté par les maîtres chanteurs du seizième siècle. Le jour où Hans Sachs sut rimer, il le sut pour toute sa vie. Il ne se creusait pas longtemps la cervelle pour trouver ses sujets, ou pour vaincre les difficultés qui pouvaient s"y rencontrer. H n'idéalisait rien; à ses yeux, un sujet netait jamais plus difficile quun autre, et jamais il ne le trouvait rebutant, ou peu propre à la poésie. Il mit successivement en vers tous les livres de la Bible; puis, avec une égale facilité, presque toutes les fables de la mythologie, des contes, des légendes à l'infini. Pour rimer un fait historique, une fable antique, un conte d'Italie, une farce de carnaval, une anecdote du jom', il n'avait pas besoin de réfléchir longtemps : parfaitement maître de la rime, il se bornait à lui soumettre son sujet. Une table, un encrier, une plume, il ne lui en fallait pas davantage. Son élève Adam Puschmann a laissé de lui ce portrait aimable :

« A sa table est assis un vieillard ; ses cheveux sont gris et blancs comme le plumage de la colombe, sa longue barbe blanche lui donne un air vénérable, il lit dans un beau livre aux fermoirs dor -K »

Ce que le maître venait de lire dans ce beau livre, il se hâtait de le mettre en vers; en un jour ou deux, il avait terminé sa besogne et conté son histoire, et cela d'une main aussi prompte que s'il se fût agi de tailler ou de coudre une paire de bottes. Strophe et anti-

' *' Nous sommes redevables à un écrivain français de l'ouvrage le plus complet que nous possédions sur Hans Sachs. Voy. Charles Schweitzer, Un poète allemand au seizième siècle, étude sur la vie et les œuvres de Hans Sachs (Paris, 4887); voy. aussi Rachel, Zeilschr. für deutsche Philologie, t. XXIII, p. 263et suiv., où l'on trouvera les titres des ouvrages récemment parus sur le poète de Nuremberg.

- GoEDEKE, Grundriss, t. II, p 412. Le i" janvier 1567, il lui prit envie de savoir combien jusqu'à ce jour il avait composé de pièces de vers, et voici quel fut le résultat de ses recherches ; « 16 livres de chants pour les maîtres chanteurs, contenant en tout 4,27o numéros, adaptés à 27ö mélodies, dont 13 de sa compO" sition; 18 livres de proverbes et un nou achevé; 208 comédies joyeuses, tragédies tristes, jeux divertissants, la plupart joués à Nuremberg, quelques-uns en différentes villes; 1,700 dialogues pieux ou profanes, fables, farces, etc. Outre cela. 7 dialogues en prose, quantité de psaumes et de chants religieux; des cantiques spirituels, des vaudevilles, des chansons de soldats, des chansons d'amour, en tout 73; « tous sur des airs très simples, " dont 16 étaient de lui. D'après son calcul, on peut évaluer à 6,048 environ, le chiflre de ses compositions, et ce chilfre est sans doute au-dessous de la vérité.

3 Sur la bibliothèque extraordinairement riche de Hans Sachs, voy. l'article de R. Gênée, dans la Beil. Zur. Allgemeinen Zeitung, 1888, n» 50.

strophe s'ajustaient aussi exactement l'une à l'autre que les deux jambes d'une culotte de cuir '. Toutefois on ne saurait nier que, dans son œuvre, n'apparaissent çà et là quelques traits de vraie poésie.

« Recueil de très admiiables et nobles poésies, sacrées et jirofmies, sérieîises ou divertissantes, comédies agréables, drames curieux; dialogues amusants, élégies touchantes, fables merveilleuses ^ farces, etc., au nombre de trois cent soixante-seize. De plus, trois cent soixante-dix pièces, lesquelles jusqu'à ce jour n ont jamais été imprimées, et qui paraissent maintenant pour le profit et l'édification du monde entier; par le savant, ingénieux et très célèbre Sachs, ami de la poésie allemande, composées et mises en ordre de 1510 à 1558.

Tel est le titre du premier grand recueil du maître. Il caractérise à la fois la variété de son talent, son honnête gravité, son formalisme, son geniiis populaire et gai, sa magistrale conscience de lui-même. La nature de Sachs était essentiellement saine, et le bon sens était sa qualité maîtresse. Sorti du peuple, il avait Tâme chaude et vaillante. Son premier recueil de poésies, comme il l'annonce lui-même dans sa préface, est tout entier consacré « à la louange et à la gloire du Très-Haut, et à l'édification du prochain, qu'il veut conduire à une vie toute chrétienne et vraiment pénitente » . Dans le Miroir des blnsphémateurs, il s'élève avec force contre les horribles blasphèmes qui deviennent tous les jours plus fréquents^ Il flétrit énergiquement les vices de son temps; il tonne contre le mépris de Dieu, l'oubli de ses commandements, l'extrême licence des mœurs ^ La profanation du dimanche lui est un sujet de vive

' « Au fond, ce siècle n'avait aucun attrait pour la poésie; on ne se servait alors do l'expression poétique léguée par la tradition que pour traiter des sujets appartenant exclusivement au domaine du raisonnement. Les poésies de Sachs confirment celte vérité. Aussi est-il impossible de dire à la louange de Sachs, des maîtres chanteurs ou de la bourgeoisie du seizième siècle, qu'ils aient jamais eu un point de vue esthétique quelconque. Ce qui est à louer dans Hans Sachs, c'est sa droiture d'intention. Le sentiment moral qui le possède, qui le presse de travailler au perfectionnement de ses contemporains, ennoblit incontestablement sa prose rimée. Cette flamme douce et égale lui a mérité le nom de poète » (Cholevius, t. I, p. 289). « L'avidité avec laquelle Sachs se jette sur tous les sujets n'en est pas moins excessive et peu naturelle. Tout lui est bon, il ne choisit pas, et c'est avec raison qu'on lui a reproché d'avoir fait de la poésie allemande une marchandise de pacotilles. Comme poète passif, Hans Sachs fut l'un des plus grands que le monde ait connus; comme poète actif, l'un des plus médiocres. Sa faculté inventive est des plus faibles. Ce n'est que dans les farces qu'il montre quelque originalité, un enjouement naïf plein de bonhomie (?). Sa langue est presque toujours d'une rudesse insupportable, et frappe désagréablement l'oreille. En revanche, il y a quelque chose de respectable et de sympatliique dans son zèle patriotique, dans son honnête franchise, dans sa verve facile et abondante » (Me.nzel, Dichtung, t. II, p. 12-14). « De gravité, de sentiment délicat, il n'en possédait que juste assez pour ne pas tomber dans un bavardage puéril, ou dans un genre de plaisanterie niais » (Wackernagel, Drama, p. 125).

- Hans Sachs, t. I, p. 190.

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