HANS SACHS SUR LA FAUSSE INTERPRETATION DE L'ÉCRITURE
abritent leurs vices sous le manteau de la sainte Écriture : « Ils se raillent de la Bible, ils la tournent en dérision, ils y mêlent des fables et des dictons vulgaires; ils sont tellement grossiers, si impudiques, qu'on les prendrait pour de vrais païens. La sainte parole de Dieu nest plus qu'un masque qui sert à couvrir les vices '. »
Dès 1524, Sachs adresse à ses coreligionnaires ces rudes vérités : « Dans votre troupeau, beaucoup de bêlements, mais peu de laine ! Du moment où vous ne regardez pas lamour du prochain comme indispensable au salut, comment pourrait-on vous reconnaître pour les disciples du Christ ? » « Si vous étiez évangéliques comme vous vous vantez de l'être, vous feriez les œuvres de l'Évangile. » « Ce qui est certain, c'est que si vous, Luthériens, vous meniez une vie chaste, exempte de tout scandale, votre doctrine trouverait plus •de partisans, elle entrerait plus avant dans les âmes. Ceux qui vous traitent d'hérétiques diraient alors du bien de vous; ceux qui vous méprisent recevraient votre doctrine. Mais en supprimant l'abstinence, en provoquant des émeutes, en outrageant les prêtres, en multipliant d'interminables discussions, par vos sarcasmes, vos injures, en vous livrant à toutes sortes d'impudicités, vous avez vousmêmes déshonoré votre cause; cette vérité éclate à tous les yeux-. »
Sachs, personnifiant TEvangile. lui fait dire- :
« Mes amis m'ont sur les lèvres, mais ils me renient par leurs actes. On voit peu de charité, peu de loyauté chez la plupart d'entre eux. Ils répètent : « Le Christ a tout fait pour nous, ne nous préoccupons plus des bonnes œuvres, vivons en toute sécurité, car l'esprit d'autrefois a cessé de nous opprimer. Déjà lenfer est vaincu, le diable est enterré depuis longtemps, la mort est enchaînée, le jugement rigoureux est passé ! » Ces hj-pocrites ne m'ont acclamé que dans l'espoir que je les aiderai à conquérir ce qu'ils convoitent si ardemment : libertés, honneurs, richesses. (Chaque fois qu'ils offensent Dieu, ils soutiennent que je le leur permets ' ! »
Le poète se montre aussi profondément aftligé de la décadence croissante des sciences et des arts, de l'abaissement des caractères, de la ruine de la prospérité publique, de la désorganisation de l'Empire, et de sa complète impuissance en face des agressions de l'étranger. Mais ce qui l'attriste surtout, lui. le chantre enthousiaste de la lutte libératrice engagée par la chrétienté contre les Turcs *, ce sont les querelles des princes entre eux, les mœurs corrompues
- Ein Gesprech eines evangelischen Christen mit einem lutherischen etc. (1324), Voy. Gœdeke, Grundriss, t. II, p. 416, n" 12, f. 4^. 3 Haks Sachs, t. I, p. 338-344.
* Voy. t. II, p. 404-418, 419-433, 434-439.
de la noblesse^ fautes qui rendent presque impossible toute résistance sérieuse et persévérante. Ce triste état de choses, Sachs le peint sous les plus sombres couleurs :
« La nation et les citoyens sont entièrement corrompus. En vérité, je crois vivre au milieu des bètes féroces dont Ezéchiel menaçait, de la part de Dieu, le peuple d'Israël en châtiment de ses crimes, car Isaïe a dit : < Lorsque le peuple s'endurcit dans le péché. Dieu, « pour le punir, lui envoie de mauvais rois, des tyrans féroces. » Presque dans tous les pays allemands, parmi les princes et dans la noblesse, on ne rencontre qu'orgueil, cupidité, amour désordonné pour tout ce qui éblouit les yeux. Aussi voit-on tous les jours les seigneurs engager, hypothéquer ou vendre villes, villages, châteaux et domaines. Ils ne rougissent point de l'usure; partout les denrées renchérissent; les droits de douane, les impôts, les redevances, les taxes accablent les pauvres gens: ou suce sans pitié le sang des misérables; les veuves et les orphelins sont délaissés; le plaisir favori des jDrinces, la chasse, fait le plus grand tort aux récoltes. Les princes nont aucune loyauté, point dhonneur; ils trompent, ils mentent sans scrupule, ils se jouent les uns les autres les plus méchants tours; ils sont cruels, ils ourdissent des complots sanguinaires, de sorte qu'on tremble à chaque instant de voir éclater la guerre civile. Un tel état de choses sert les intérêts de l'ennemi héréditaire! Aussi, sans rencontrer d'obstacle, il pousse toujours plus avant ses entreprises dans les pays allemands. » « La noblesse est plus dépravée que jamais. La paillardise, l'adultère, le viol, l'orgie bestiale, l'ivrognerie, la passion du jeu, le blasphème sont plus fréquents aujourd'hui qu'hier. L'indigent ne trouve plus d'appui. On n'a plus d'égard au bien public. Ne le constates-tu pas tous les jours? Aussi ma conscience me presse-t-elle de faire entendre ces reproches aux princes et aux nobles. Puissent-ils les prendre à cœur! A peine pourrait-on nommer quelques princes, quelques seigneurs qui aient un peu compassion de leurs sujets, qui s'appliquent à les gouverner selon la justice'. »
Mais malgré ses excellentes intentions, son désir sincère d'apporter quelque remède à tant de maux, Ilans Sachs ne s'aperçoit pas que lui-même contribue à les augmenter, en livrant au mépris public le culte et les pratiques de l'Église romaine, en accusant les Cathohques d'idolâtrie -, en pressant l'autorité chrétienne « d'extirper l'erreur papiste ^ » . Un grand nombre de ses pièces de carnaval, de ses farces et satires sur les moines et les prêtres, surtout celles qu'il écrivit
' Hans Sachs, t. III, p. 569-571.
2 Voy. par exemple t. I, p. 398, 40Ü.
^ Voy. t. 1, p. 236.
vers la fin de sa vie, étaient faites pour entretenir les haines et les préjugés plutôt que pour servir les intérêts de la morale'. Ses dernières compositions prouvent qu'il n'avait pu se soustraire aux influences malsaines d'un siècle où la corruption était si générale. Dans une longue série de farces et de soties qui lui fit le plus grand tort auprès des Catholiques, voici les sujets qui reviennent le plus fréquemment sous sa plume - : Le curé et sa cuisinière — Le curé et la paysanne séduite — Le moine et le chapon — Le moine et le poulet dérobe
— Le curé et les jeunes paysannes — Le ménage du curé et de sa gouvernante
— Comment le curé monta ivre à l'autel — Le moine profanateur îles choses saintes". Tous ces petits récits sont rarement comiques; la plupart sont d'une grossièreté tout à fait rebutante.
Pour ces farces grossières, aussi bien que pour l'histoire rimée de la papesse Jeanne *, Sachs pouvait compter sur le succès; mais elles nuisent à l'impression aimable que font éprouver les poésies de sa première manière, et se rapprochent quelque peu de ces pasquinades auxquelles le satiriste Fischart devait ravaler la poésie allemande.
' « Autrefois, entre 1530 et 1540, ses arces étaient volontiers allégoriques, maintenant il nous conduit dans les bas-fonds les plus abjects, au milieu des orgies les plus dégoûtantes. Ses petits poèmes suivent la même voie que le chant populaire, que nous avons vu lui aussi descendre de ces liauteurs. » Dans les dernières années de Hans Sachs, ses poésies subissent un notable changement. Il se plaint à diverses reprises de la décadence de l'art. « Jadis, » dit-il. « l'art était en honneur ; maintenant il est méprisé. Les rares amis des beau.\-arts sont regardés comme des extravagants; le monde se précipite vers le plaisir et l'argent; les muses désertent la patrie » (Gervi.mus, t. II, p. -i24-42ö).
- Voy. Corner, dans la préface de son recueil de chants; Baumker, Kirchenlied, t. I, p.226.
•■• Haxs Sachs, t. IX, p. 5, 7, 17, 74, 91, 338, 396, 406, 412-415, 420, 478, 493.
*T. VIII, p. 652-655.