CHAPITRE II
Lorsqu'on étudie la vie religieuse, morale, sociale et politique des peuples, on constate que les époques de décadence ont toujours été des époques de satire. Alors que s'affaiblit rattachement confiant aux traditions des ancêtres^, que le doute envahit et trouble les esprits; lorsque les luttes religieuses engendrent les haines amères, que les bases morales de la vie populaire semblent chanceler^ que la mauvaise administration des intérêts provoque le mécontentement universel et que le gouvernement des chefs spirituels et temporels soulève de justes indignations, l'ironie^ le mépris, le sarcasme sont des armes bienvenues, et quand une grande force morale, respectée de tous^ n'est plus là pour tenir en bride les passions des masses, le sens esthétique tout seul est impuissant à les réprimer.
En Allemagne, vers la fin du quinzième siècle, la Nef des fous, de Sébastien Brant, avait frayé une voie nouvelle aux poètes satiriques. Brant avait flagellé avec indépendance et vigueur les travers de son temps, les folies et les vices de toutes les conditions; mais une conviction religieuse profonde et grave empêcha toujours, dans ses vers, Texplosion de cette haine, de ces ressentiments amers qui, plus tard, à dater de la révolution politique, religieuse et sociale du seizième siècle, devinrent les traits caractéristiques de la satire allemande.
Le moine franciscain Thomas Murner reprit l'œuvre de Brant et le dépassa de beaucoup par la hardiesse de son langage populaire, l'àpreté de ses invectives, les saillies de son esprit et les vives couleurs de ses tableaux. Il est beaucoup plus mordant, plus acerbe que Brant. Il commence déjà à rendre un culte à cette nouvelle sainte dont Brant avait prédit la gloire, disant qu'un jour elle régnerait dans les mœurs comme dans la littérature, et qu'elle s'appellerait sainte Grossièreté. « Hélas! » avait-il écrit, « dame Bénignité est morte! dame Grossièreté a maintenant toute liberté
de prendre la clef des champs ! Elle est ""^enue frapper à toutes les portes, elle a été reçue dans presque toutes les maisons ' î »
Murner, né à Strasbourg en 1475, fit. dans sa première jeunesse, de longs séjours en France, en Allemagne et en Pologne. 11 étudia la théologie à Paris, le droit à Fribourg en Brisgau, et reçut, en 1506, la couronne des poètes des mains de lempereur Maximilien. A Cracovie, il enseigna la logique; à Berne, il fut longtemps lecteur au couvent des Carmes. Le chapitre général de son ordre l'appela à Home; plus tard, Henri VIII le fit venir en Angleterre pour combattre la doctrine de Luther. Délégué par lévèque de Strasbourg, il assista en 1324 à la diète de Nuremberg, et prêcha dans un grand nombre de villes allemandes, à Trêves, à Francfort, à Strasbourg, etc. Chassé d'Alsace à l'époque de la guerre des paysans, il occupa longtemps, à Lucerne, une chaire de théologie et prit part, en 1326^ à la Dispute de Bade. Lorsque le parti révolutionnaire eut triomphé, il s'enfuit de Lucerne et fut bien accueilli par l'Électeur palatin Frédéric, auquel il était venu demander asile (1529). Il finit par obtenir un petit bénéfice à Oberehnheim, et c'est là qu'il mourut, en 4537 ^
Murner s'était assimilé dans une large mesure la culture de son temps. Il savait le grec et l'hébreu, et ses poésies grecques et latines lui attiraient de grands éloges. Il professa longtemps la théologie et la philosophie, et publia plusieurs traités estimés de théologie, de philosophie et de jurisprudence. C'était un publiciste mordant, un prédicateur très goûté ; peut-être était-il surtout poète, mais, dès ses débuts, il avait été entraîné vers la satire par la force des événements, par l'impétueux courant qui emportait alors tous ses contemporains ^ La Nef des fous n'avait pas réformé le monde, il était même devenu beaucoup plus fou. Murner entreprit de le fustiger avec plus de vigueur et de rudesse et, dans ce but. il écrivit la Conjuration des fous et la Corporation des vauriens (ioi^), ainsi que plusieurs autres satires moins importantes. Dans une satire publiée en 1519, il raille « la conduite en amour des jeunes galants. les ruses des coquettes », afin, dit-il, « de corriger les hommes-femmes de son temps et l'extravagance de la mode. » Certes il était sincère quand il écrivait : « Je me suis toujours proposé de flétrir les vices; laissez-moi les nommer comme il me plaît! C'est la pensée de l'enfer
' Braxt, Narrencliiff, n" 72. Voy. sur la Nef des fous, dans notre premier volume, p. 243-255.
-BÄCHTOLD, Deutsche Literatur, Amiotalions, p. 136. Dans cet ouvrage, les nouvelles publications relatives à Murner sont très bien résumées.
^ Voy. dans Gckdeke (Grundriss, t. II, p. 215-220) la liste complète des écrits de Murner. Sur le Voyage aux eaux de Murner, voy. Kawerac, Münchener, Aligem. Zeitung, 1889, n° 277, doc.
qui me presse d'écrire, car les pécheurs devront un jour expier leurs folies. Voilà donc quelle a été ma pensée : Ce que je sais, je le dirai très haut, pour avertir ceux qui se livrent au vice, pour que chacun sache bien ce qui l'attend au terme de sa vie, s'il ne quitte le péché. »
« Mais comme le monde, » dit-il en terminant sa prélace, i en est venu à ce point qu"il ne souffre plus qu'on le corrige, comme les avertissements, les exhortations ne l'améliorent aucunement, il s'ensuit que ceux qui voient plus clair que lui se trouvent comme obligés de lui parler sa langue, de manière à se faire entendre. Il faut donc maintenant rire avec le monde, et Dieu sait qu'il serait plus de mon goût de lui parler sérieusement! Mon unique intention, en mélangeant la satire aux graves vérités, c'est, je le jure sur l'honneur, de lui faire du bien, car c'est maintenant la marotte générale du monde de ne vouloir être repris que par un censeur qui l'amuse. Force m'est donc de lui parler à sa mode, et non à la mienne. »
Murner dit avoir composé plus de cinquante traités spirituels. « Mais, s ajoute-t-il, l'imprimeur ne s'est pas montré disposé à les publier, prétendant qu'ils ne trouveraient aucun débit » :
Cela ne se vendrait pas, cher seigneur!
Le monde veut être maintenant instruit par la satire!
L'imprimeur doit prépai'er ses livres au goût des jeunes blondins,
Et refuser les œuvres sérieuses !
Il réclame à grand cri des satires,
Car ainsi son coffre s'emplira '.
Dans la Conjuration des fous et dans la Confrérie des vauriens, satires qui s'attachent, en grande partie, à corriger les mêmes travers, l'auteur présente au clergé comme aux la'iques, aux grands personnages comme « à la gent menue », le tableau de leurs vices et de leurs folies, et cela avec une franchise plus hardie, plus rude, plus indépendante que celle de Brant. Il tremble pour l'avenir de l'Eml^ire, en dépit des loyales intentions de Maximilien :
« L'Empire menace ruine; c'est la faute de l'insubordination des princes, de l'égoïsme des cités et des brigandages de la noblesse. Oui, je vous appelle fous, et cela doit vous faire comprendre que
' Gejtchmatt, Epilogue. Voy. aussi sa préface. Quand on reproche à Murner le ton de ses écrits comme peu compatible avec sa vocation religieuse, on devrait se souvenir que lui-même a dit : « Si je me suis tant servi de l'injure, tu ne dois pas. lecteur, te scandaliser de m'entendre tenir un tel langage, car, de nos jours, celui qui veut être compris des ignorants doit nécessairement injurier. Je veux dire le bien, mais aussi le mal, et je me tire d'alTaire comme je peux. Selon l'occasion, je change le sérieux en plaisanterie, et ce qui est plaisant je le rends grave. Je donne mes leçons de deux manières. Puisque je voulais peindre la folie du monde, il me fallait emprunter son langage » (Sclielmelzunft, n" 10 et n" 52).
je vous tiens tous pour pécheurs ! Par une insigne folie, vous allez contre Dieu et sa loi, et vous en porterez la peine ! J'appelle fous, et avec raison, quiconque persévère dans le péché, sacrifiant son âme à la joie qui passe, et qu'il devra éternellement expier'. »
Brant, par un trait d'humour amusant, après avoir embarqué, dans sa nef des fous, les avares, les fats, les ambitieux et tant d'autres, s'était mis en personne à la tête des passagers en qualité de « fou écrivain ». Murner franchement déclare que les fous savants sont les fous les plus dangereux :
Dieu n'envoie, Dieu ne donne
Nul châtiment pire au monde.
Je vous le dis, en vérité,
Qu'un fou savant !
C'est une tâche ardue
Que d'essayer de le peindre !
En vérité, c'est une besogne bien difficile,
Car les savants ne veulent pas être fous,
Et cependant ils se tiennent au milieu des fous
Et les dépassent, sur ma parole, de toute la tête - !
Il ne parle qu'avec respect du Pape et de l'Empereur; mais il les exhorte à prévenir la révolution religieuse etpolitique qui s'approche :
Que les grands, les autorités spirituelles et temporelles Aient soin de réprimer sévèrement le mal ! Il me semble qu'il en est vraiment temps. Si cela n'a pas lieu bientôt, il sera trop tard, . Surtout pour le clergé !
« Si la barque de Pierre^ suivant la parole du Christ, ne doit jamais être engloutie, on doit avouer qu'il ne manque pas de fous pour affirmer par serment qu'elle est prête à sombrer. Donc, puissent la Papauté, et aussi la majesté impériale comprendre et sentir combien lamentablement dépérissent la discipline, l'honneur, la justice, la nation et les pauvres sujets ^ ! »
Ailleurs il s'écrie :
N'est-il pas singulier de voir que, de nos jours, La foi clirétienne marche comme sur des échasses? Un beau jour, elle se cassera le cou!
Sans user d'aucun ménagement, il signale les vices du clergé. La licence des mœurs, la cupidité, la profanation des choses saintes, le scandalisent chez les prêtres plus que partout ailleurs. A force de
' Narrenheschwörung, n° 97.
^ Ibid., n» Ö.
3/6irf., n« 92.