SATIRES DE THOMAS MURNER — LES PAYSANS
révolution sociale, et trace un trop fidèle tableau de la détresse des paysans en beaucoup de contrées. Leur situation était, en effet, devenue presque intolérable à la fin du quinzième siècle. Écrasés dimpôts, ils étaient d'autant plus misérables que, parmi eux. la dépravation des mœurs allait toujours croissant :
« Les taxes dévorent tout ce que gagne le paysan, le pauvre homme en est écrasé ! Il ne peut presque plus respirer, il faut maintenant qu'il paye même pour sa peau ! A peine est-il en état de garder sa charrue. Lïmpôt, la dîme dautrefois ne suffisent plus; sa porte, son lit, tout est imposé, tant l'autorité invente de charges nouvelles! Quelle variété de corvées, hélas ! et qu'elles font de veuves et d'orphelins! J'ai même entendu dire que, lorsque la mort survient, le paysan doit encore payer l'amende ' ! '
Une des plus grandes plaies des paysans, c'était ce que Murner appelle « le bénéfice de la selle », c'est-à-dire le vol à main armée des nobles sur les grandes routes :
Le seigneur enseigne à ses enfants
A remplir sa marmite !
Nos petits seigneurs apprennent de bonne heure
Comment il faut battre les rustres.
Opprimer terres et gens,
Entrer en vainqueur dans les villages,
Ravager lés moissons et les vignes *.
Les juristes romains, selon Murner, sont des larrons d'un autre genre. Ils altèrent le sens de la loi, ils exploitent le pauvre peuple '.
En regard de ce tableau, le satiriste expose les vices des paysans, leur passion pour la bonne chère; il dit comment ils mangent souvent en un jour ce qu'ils ont amassé en une année. Ensuite il faut emprunter au voisin et, lorsque tout est dévoré dans de honteux plaisirs, il leur prend envie de lever l'étendard de la révolte et d'organiser le « bundschuh » .
Quand ils sont réduits à l'extrémité, Ils menacent de se servir du poing.
De chasser les nobles du pays, De massacrer tous les prêtres * !
Après l'explosion de la terrible révolution politique, religieuse et sociale, Murner renouvelle les avertissements qu'il a donnés tant de fois, flétrissant les nombreux abus, les scandales qui, malheureu-
' I^arrenbescli wärung, n° 35.
^Ibid., n° 33.
' Ibid., n»24.
* Voy. notre premier volume, p. 472-473.
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sèment, abondent dans le clergé, accusant les prêtres d'être en grande partie cause des malheurs publics. Il n'en reste pas moins très solidement attaché aux principes et à la constitution de l'Église, et s'élève avec force contre lassant livré par les novateurs révolutionnaires à tout l'ordre établi.
La complainte intitulée : La ruine de la foi chrétienne retrace, avec l'accent d'une douleur profonde, les malheurs de l'Allemagne. Cette complainte est une des pages les plus émouvantes qui aient été écrites en ce siècle :
L'I'jvangile était un joyeux, un bienheureux message! Le Seigneur était descendu du ciel pour nous apporter la paix, Mais voilà que des intrus l'ont changé en poison ! Ils l'ont souillé de sang, Ils y ont mêlé du fiel !
Il avait été donné dans l'allégresse, 11 est devenu une source d'angoisses !
Je ne puis m'en prendre à la parole de Dieu, Mais je souffre de voir que les méchants l'ont altérée! Au nom de cette parole d'éternelle vie, ils ont fait couler le sang! Jésus nous l'avait donnée, C'était un commandement d'amour, Et maintenant il porte partout avec lui
La sédition et la mort !
Depuis que le Christ a expiré sur la croix,
Je l'affirme par serment, Il n'y a jamais eu pire détresse, Pire désolation parmi les chrétiens !
La belle couronne de notre foi gît à terre, Notre couronne est dans la fange, Le passant l'insulte et s'en raille' !
Parmi tous les défenseurs de la Papauté, Murner était l'un des plus instruits, des plus littéraires; en même temps, il maniait avec un rare talent la langue populaire; aussi fut-il ha'i et calomnié plus que personne. La satire qu'il publia en 1522. Legrand fou luthérien exorcisé par le docteur Murner, satire qui répond à plusieurs virulents pamphlets dirigés contre lui, est la plus mordante réplique qui ait jamais été donnée aux révolutionnaires religieux du seizième siècle-. Relatant les faits avec une spirituelle ironie, une observation juste et pénétrante, Murner burine avec verve et entrain le portrait des « nouveaux séducteurs du peuple ». « Leurs mots de passe, »
' Voy. notre 2« volume, p. 426-427.
- Voy. ViLMAR, Gesell, der deutschen National Litteralur (7'= édition), t. I, p. 377. Kawerau lui-même (Th. Mnnier, p. 69) dit « que Le grand fou luthérien est incontestablement la satire la plus mordante, allant mieux à son but que toutes les satires composées ou écrites, à cette époque, contre la Réforme ».
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dit-il, < sont invariablement : Évangile, Liberté, Vérité! Ces mots, ils les ont sans cesse sur les lèvres, et cependant ils n'ont qu'une pensée : bouleverser TÉglise et l'État, accaparer les biens du clergé et renouveler le Bundschuh ! >- « Toute leur doctrine, je vais vous la dire en deux mots : Ébranler jusqu'à ce quïl s'écroule l'édifice qui est debout, dans l'espoir que bientôt on pourra se croiser les bras et dire adieu au travail! » •< Bien comprendre leur évangile^ c'est piller sans scrupule couvents, évêchés, territoires ' ! » Pour séduire le peuple, ils répandent une masse de pamphlets anonymes tous remplis de leurs mensonges ! Ils profèrent les injures les plus grossières contre le Pape, les évêques et les prêtres, et cependant ils ont toujours à la bouche la sainte Écriture, qu'ils interprètent selon leur caprice, et qu'ils falsifient à plaisir^. Chacun, chez eux, entend cette divine parole suivant que son intérêt personnel le pousse. Les meneurs persuadent à l'homme du peuple qu'on va partager tous les biens, qu'il en aura sa bonne part, mais les choses ne se passeront pas en Allemagne autrement qu'elles se sont passées en Bohême, au temps des Hussites :
Quand les chefs auront pris tout l'argent
Et l'auront rassemblé en un tas,
Alors il arrivera au pauvre d'Allemagne
Ce qui est arrivé au pauvre de Bohème !
Là aussi les simples s'imaginaient
Qu'ils auraient part à la curée !
Mais le riche s'empara du butin, el laissa
Le pauvre se morfondre, et crier misère ^ !
' Vom. Grossen lutherischen Narren., n° 7.
^ L'adversaire de Murner, le président Utz Eckstein, fait lui-même cet aveu dans ses Dialogues (1527) : « Tout le désordre que l'on voit maintenant, je vais vous en dire la cause : Dieu, de notre temps, avait fait annoncer en tous lieux sa divine parole. Mais chacun voulut l'interpréter à sa mode. On se servit delà parole de Dieu comme d'un manteau commode, sous lequel on pouvait abriter ses vices. On ne songea qu'à remplir son sac; on chercha dans la loi du Seigneur le droit de prendre ce qui est à autrui; puis, chose plus grave, on a tourné l'Ecriture sainte en plaisanterie. On se vantait orgueilleusement d'être seul à en comprendre le vrai sens, et l'on n'avait en vue que le bien-être de son corps » (Voy. ScHEiBLE, Bas Kloster, t. VIII, p. 329).
^ N» 8, voy. n° 45. Ce n'est que tout récemment qu'on a rendu justice au caractère, à la loyauté, à l'œuvre du poète catholique Murner, l'adversaire littéraire le plus redoutable des novateurs religieux du seizième siècle. Après Wachler. Laube et Vilmar, Henri Kurz, dans l'introduction du Grand fou luthérien (Zurich, 1848, t. XVIII), s'efforce de réhabiliter l'écrivain tant méconnu et calomnié. « On ne peut refuser à Murner. » dit-il, « le sentiment profond du juste et du vrai. » « Murner appartient au peuple. S'il lui arrive d'employer des termes qui choquent quelque peu notre délicatesse, il ne le fait jamais pour exciter les passions, mais tout simplement pour dire ce qu'il pense avec plus de relief et d'énergie. » Kurz rappelle que Lessing s'était déjà préoccupé de réhabiliter Murner : « Lessing s'était proposé de défendre non seulement son caractère, mais son œuvre de poète et d'écrivain, contre d'injustes attaques. >> « Du côté