‹ L'Allemagne et la réforme (volume 5)Chapitre 434 sur 573 · ULRICH DE HÜTTEN — APPEL A LA GUERRE DE RELIGION · texte numérisé non relu

ULRICH DE HÜTTEN — APPEL A LA GUERRE DE RELIGION

« Je puis compter sur cent mille soldats; à leur tète^ j'aperçois Franz^ mon hôte généreux, mon ami ! » Hütten, dans les nombreux dialogues réunis plus tard sous le nom d'Entretiens, met dans la bouche de cet « hôte généreux », Franz de Sickingen, le programme complet de la révolution si passionnément désirée : Les marchand?;, exploiteurs du peuple, doivent être chassés; les juristes, corrupteurs du droit;, à jamais expulsés; mais avant tout, l'Allemagne doit être délivrée des prêtres, « cette [horde de brigands impies. » Aux yeux de llutten, le chef des Ilussites, Jean Ziska, est l'idéal du libérateur. Dans un ordre du jour daté de 1423, Ziska, se donnant pour un envoyé de Dieu, avait dit ouvertement : « Nous nous proposons de châtier tous les impies, de massacrer, de décapiter, de pendre, de noyer, de dresser les bûchers, de faire périr dans les supplices, comme la loi de Dieu nous y autorise, tous les contempteurs de sa loi sainte ! Ceux qui nous résisteront, nous les frapperons aussitôt, sans avoir égard au sexe ni au rang. » Peu de temps après la publication de ce manifeste, d'innombrables couvents avaient été pillés et détruits; des bibliothèques entières, dos archives précieuses, d'inestimables œuvres d'art avaient été anéantis: moines et prêtres avaient été massacrés. Toutes ces horreurs, le peuple allemand ne les avait pas oubliées; Hütten lui-même, dans ses Entretiens, fait dire à l'un de ses « sages conseillers » que Ziska, au dire de bien des gens, était un homme féroce et impie. Il n'en est pas moins vrai qu'il se proposait de recommencer en Allemagne l'horrible campagne autrefois dirigée par Ziska en Hongrie. Ce n'est pas un crime, assurait-il, de punir des brigands et de reprendre à des hommes orgueilleux, cupides et lâches, ce qu'ils ont injustement acquis. On a le droit de les chasser de leur patrie, où leur troupe rapace cause renchérissement et la famine ! Pourquoi Sickingen ne suivrait-il pas l'exemple de Ziska ' ?

Un autre recueil de dialogues, publié dans le cercle des deux amis, et intitulé : Le nouveau Karsthans, célèbre encore Ziska, et le pose en héros. Le clergé trompait le peuple par ses « grimaces et ses jongleries »; Dieu voulait être adoré en esprit et en vérité; aussi devaitété sans aucun doute victime dans la scène Jionteuse de l'assaut de son couvent par les troupes évangéliques, assaut qui eut lieu avec le plein consentement du conseil, si, par liasard, peu de jours auparavant, il n'eût quitté la ville pour aller faire un court séjour à Oborhcnheim. — Murner n'a jamais été réfuté, mais toujours et pour tout argument, criblé d'injures. » Kawerau (Th. Murner, p. 96) fait tous ses efforts pour avilir « le frocard », mais lui-même est obligé d'admirer les dons extraordinaires qu'il avait reçus de Dieu, et son incomparable ténacité dans la lutte.

' Voy. notre 2-= volume, p. 94 et suiv.,t06 et suiv.. 120, 121, 126. 127, 398, 402 et suiv. Pour comprendre à quel point l'âme de Hütten était remplie de haine et de désirs de vengeance, même envers des adversaires littéraires, voy. t. II, p. 63-65.

on^ comme cela s'était fait en Bohème^, démolir la plus grande partie des églises^ car tant qu'elles resteraient debout^ l'esprit des prêtres subsisterait, continuerait à tromper et à séduire, et la superstition ne pourrait être vaincue. Pour la même raison, tous les ordres religieux devaient être supprimés. Ziska avait été bien inspiré en ordonnant la destruction des églises.

Mais surtout Hütten ne pouvait assez louer Ziska d'avoir chassé les moines. » Si les prêtres crient à l'injustice, s'ils parlent de liberté, il ne faut pas beaucoup s'en émouvoir, mais s'en tenir à l'épitre de saint Paul aux Corinthiens, où il est dit : « Là où est l'esprit de Dieu, là est la liberté. " Dans les trente articles qui font suite aux Entretiens, et que jurent de maintenir le jeune gentilhomme Helferich, le chevalier Heins, Hans le laboureur et tous leurs adhérents, on lit :

« Le Pape sera tenu pour l'Antéchrist, les cardinaux pour les apôtres du diable, les viles courtisanes romaines et tous leurs amants seront mis à mort. On humiliera les prêtres. Si les nonces de Rome se présentent, on leur coupera les oreilles, et s'ils ont l'audace de revenir, on leur crèvera les yeux ' . »

Les forfaits atroces commis par Sickingen entre 1515 et 1517, dans la ville libre de Worms, laissaient déjà présager ce qu'on avait à attendre de lui, dans le cas où le plan formé pour le renversement de tout l'ordre établi viendrait à réussir. « Franz de Sickingen et ses hordes sauvages, » lit-on dans une lettre circulaire adressée par le conseil de "Worms à ses administrés (4 mars 1517), '< ont ravagé, en l'espace de deux ans. les vignobles et les moissons, coupé les mains ou les oreilles de centaines de pauvres paysans, surpris au milieu de leurs travaux, frappé et déshonoré les femmes, dont ils arrachaient les vêtements malgré leurs protestations et leur honte; de jeunes garçons ont été jetés en prison, rançonnés, frappés, blessés; quelques-uns même ont été mis à mort. » Des pèlerins, des messagers, des marchands ont été dépouillés, maltraités; on a taillé des croix sur leurs fronts: les prêtres et les moines ont été accablés de coups, dévalisés, grièvement blessés-. A son retour de Trêves (1522j, Sickingen, à l'exemple de Ziska, fît raser les églises et les couvents ^

Les pamphlets, en vers ou en prose, se multiplièrent bientôt tellement qu'ils forment la branche la plus considérable de la production littéraire à cette époque*. Dans les pamphlets en prose, de

• Voy. notre :2« volume, p. 192-194.

-Feuille volante, datée du 4 mars 1.317. Voy. Niemüller, Rhaien Sickingens (Francfort, 1898), p. 3-4.

^ Voy. notre 2= volume, p. 24-5.

* « Pour les chansons satiriques, pamphlets ou pasquins, le temps de la réfor-

beaucoup les plus nombreux, la violence, la grossièreté des attaques masquent mal la pauvreté de la pensée; mais à cette époque on ne poursuivait qu'un but : porter à son comble la haine populaire, exciter toutes les passions contre le culte catholique et les institutions de rÉglise, le Pape, le clergé et « toute Tengeance papiste « . Pour atteindre cette fin. tout était bon : injures, sarcasmes, calomnies, plaisanteries basses, ignobles bouffonneries. Les pamphlétaires ne faisaient en cela quïmiter Luther qui, le premier, avait ouvert cette voie. En effet, dans ses écrits de controverse, Luther appelle la ^Messe « une invention de Tenfer, une exécrable idolâtrie ». Il traite les prêtres de voleurs, de vils calomniateurs, d"hypocrites, de brigands, de serviteurs du diable. A Tentendre, tous leurs écrits ne contiennent que le diable, et mieux vaut se faire bourreau, assassin, que prêtre ou moine. Le prétendu sacrement de l'Ordre imprime au prêtre « le signe de la bête dont parle l'Apocalypse »; le Pape est « le pourceau du diable » ; les évêques sont « des idoles ou des masques de carnaval, des singes impies, des ânes ignorants »: les Universités

matioD fut une ère brillante, » dit Jean Voigt (Pasquillia, p. 337). Cliarles Hagen, blâmé par un critique d'avoir reproduit quelques passages extrêmement grossiers d'écrits de ce genre, dit pour se justifler (t. II, XIII, XIV) : « Ce sont précisément ces passages qui nous font le mieux comprendre le vrai caractère de cette époque. Si la science historique veut réellement devenir objective, elle ne doit pas se laisser dominer par la mode jiassagère. ou par ses propres impressions et répugnances, mais pénétrer dans l'esprit de l'époque qu'elle se propose de décrire, sans jamais laisser de côté ce qui peut servir à rendre sa vraie physionomie. Or il se trouve que la rudesse et la crudité sont justement les caractères distinctifs de l'époque de la Réforme. » Oscar Schade (t. IV-VI) constate, parmi les innombrables pamplilets qui inondèrent à ce moment l'Allemagne, beaucoup de vulgarité et do passion. Le mot « parmi » semble ici peu approprié, car il serait difficile de citer un seul de ces écrits où l'injure la plus atroce, la haine la plus violente ne se livre carrière. Les auteurs de dialogues satiriques, comme Mathias le fait remarquer (Ein Pasquill aus der Zeil des schmalkalsdischen Krieges), choisissaient de préférenee leurs interlocuteurs parmi les gens des plus basses classes : c'est qu'il était plus facile de mettre dans la bouche de personnes sans éducation, les propos les plus grossiers contre la Papauté. Le dialogue reproduit par Mathias (novembre 1546) respire, du commencement jusqu'à la fin, une haine fanatique contre la Papauté. Saint Pierre y est appelé « vieille tête chauve, vieillard imbécile ». Paul III est traité de scélérat, de dogue français, méchant et hargneux: le Pape Clément VII n'est qu'une « vieille ordure tondue ». Le protestant Ri'ipell dit, au sujet des pasquins cités par Voigt : « On n'y trouve nul esprit, aucune valeur littéraire, mais ils nous montrent de quels moyens on se servait alors pour agir sur la disposition générale du peuple. Tous les écrits de ce genre étaient accueillis avec faveur, et trouvaient un grand débit dans les régions les plus reculées de l'Allemagne, chez les princes comme dans les basses classes. Ce goût pour des pamphlets écrits dans le style le plus violent, pour ne pas dire le plus cynique, sans aucun égard, sans le moindre respect pour tout ce qui avait été tenu pour saint auparavant, sans le moindre souci de la vérité qui pouvait se trouver de son côté, nous révèlent de la faion la plus brutale, parfois la plus rebutante, la rupture définitive des Protestants avec la morale du passé » (Voy. l'article sur Baumer, Hist. Raschenbuch, 1838, n» 230).

sont « les temples de Äloloch et le repaire des assassins ' >•. D'innombrables feuilles volantes^ publiées pour la plupart sans nom d'auteur, tenaient un langage à peine moins violent. L'une d'elles déclare, par exemple, que « les idoles cornues qu'on appelle évêques ne sont pas des évêques, mais des masques de carnaval » . Une autre ne voit dans les abbayes et les couvents que des « ânes couronnés, des porcs engraissés, des bacchantes, des impies, des rustres ignorants » ; une troisième attribue le droit canon à Cerbère, le « chien de l'enfer, car l'esprit des docteurs de ce droit est semblable à un chien; ce qui se voit bien par leurs actes, car ils déchirent à belles dents les brebis du Christ ». « Il faut entendre par un prêtre, »écrivait en 4522 l'ancien moine franciscain, Eberlin de Giinsbourg (l'un des pamphlétaires les plus ardents, les plus féconds de son époque), " un impie, un paresseux, un être cupide, querelleur, adultère plein de fiel. » « La colère de Dieu est suspendue sur la tête des prêtres, et c'est miracle que le peuple ne les lapide pas dans nos rues. Tout bon chrétien doit mépriser les prêtres du fond de son cœur et, s'il le peut, en purger la terre-. » Dans les écrits populaires, comme dans la littérature théologique du temps, le diable jouait un grand rôle : on le représentait tantôt comme le serviteur, tantôt comme le chef suprême du papisme; c'était lui qui rédigeait les bulles; ou bien on représentait Satan s'entretenant avec le Pape, et l'accablant d'injures et de sarcasmes '.

Et ce n'est pas seulement dans les premières années de la révolution religieuse, c'est durant tout un siècle que libelles, pamphlets, pasquins, farces, chansons bouffonnes insultèrent à lenvi l'ancien culte. L'Allemagne en fut inondée, surtout dans les pays où depuis longtemps les derniers vestiges du Catholicisme avaient disparu. Le surintendant de Hesse, Georges Nigrinus. prétendait reconnaître, dans tant de manifestations de la haine la plus acharnée, « l'action de l'ange de l'Evangile. » et disait éprouver en son cœur la joie la plus vive toutes les fois qu'il constatait le zèle toujours croissant de ce « messager du ciel ». « De nos jours, » écrivait-il, « Rome a vu le tonnerre et les éclairs sillonner les nues! La terre s'est émue de cette llarame, allumée par la parole divine. » <« Si l'on ne trouve rien de bon à dire du Pape, c'est qu'il n'est que corruption et péché; c'est l'Antéchrist, c'est un tyran cruel qui surpasse en férocité tous les tyrans réunis; c'est un menteur, plus menteur que tous les hérétiques ; c'est un homicide pire que tous les assassins ! » « Combattre

' Voy. notre 2« volume, p. 198 et suiv.

- Voy. sur ces invectives et sur d'autres analogues, H.\gen, t. II, p. 176, 227 et suiv.; voy. aussi notre second volume.

^ Voy. ces écrits dans Schade, t. II, p. 8.d, 104; Voigt, Pasquill., p. 397-398.

les Papes en se confiant en DicU;, attiser les charbons ardents sous leurs pieds afin quils grillent plus promptement^, voilà ce que Dieu nous ordonne de faire ! C'est ainsi que le Dieu de justice et de vérité sera glorifié et que son Église sera édifiée ! Maudit soit celui qui fait l'œuvre de Dieu avec négligence ! Maudite soit à jamais toute paix entre la femme et le serpent, entre le Christ et l'Antéchrist! Que celui qui prend à cœur mes paroles dise maintenant de tout son cœur : Amen ! Venez, Seigneur Jésus ! Amen !» — « Ce qu'on dit du Pape, il faut l'entendre de tous ceux qui ont part avec lui. Donc, révélez sa honte, découvrez son ignominie! Ce ne sont pas seulement les prêtres papistes qui sont les serviteurs de leur ventre, mais tous ceux qui leur sont attachés, dans les hautes comme dans les basses classes, car tous ont fait leur Dieu de leur ventre, comme dit Paul. Dans les choses spirituelles, les papistes n'ont point d'intelligence; ils sont aussi incapables d'en juger que les animaux sont incapables de raisonner sur les choses humaines; ce sont de véritables brutes, plongées dans les vices les plus dégradants, débauchés, homicides, sodomites. » Aussi Nigrinus, « prédicant de l'Évangile de la charité, » eùt-il voulu voir se déchaîner contre tous les Catholiques une guerre d'extermination '.

Les Rimes burlesques, au nombre de plus de neuf cents, publiées « dans l'intérêt de la jeunesse », par l'ancien moine franciscain Burckhard Waldis (1555), et rééditées en 1556,1560, 1564, 1575, appartiennent aux pamphlets les plus violents de l'époque. Le livre est intitulé : Le royaume papiste, livre plaisant à lire, dédié à tous ceux qui aiment la vérité. — Le Pape, ses mœurs, sa foi, 'ion culte, ses forfaits, ses cérémonies, sont décrits dans cet ouvrage de la manière la plus claire et la plus véridique-. C'est la traduction d'un ouvrage latin que le prédicant Thomas Kirchmaier avait composé en 1553 sur l'ordre du landgrave Philippe de Hesse. L'auteur l'avait dédié « à la très illustre et très vertueuse dame Marguerite de la Salle, la noble épouse du landgrave ». Et Waldis se disait « son pauvre serviteur et son humble chapelain ».

L'ouvrage travestit à plaisir tous les dogmes, toutes les pratiques de l'Église catholique ; il les livre au mépris public, et ne voit en eux que les œuvres du démon. « Le papisme tout entier vit sous une telle loi qu'on devrait étouffer tous les serpents qui s'y tiennent J)lottis. Le papisme est une vieille loque pourrie, toute dégoûtante d'abominations hideuses. Le pain des papistes repose dans

' Nigrinus, Apocalypse, p. 238-3.54, 527, 546, 613, 63.5. Dans le second livre de notre 5« volume, on trouvera beaucoup d'expressions analogues, tirées des sermons des prédicants ou des écrits de laïques protestants.

- Voyez Gœdeke, Grundriss, t. II, p. 453.

un écrin d'or, il est enfermé dans la muraille,, on lentoure d une grille solide, munie de deux serrures; on le cache derrière une porte de fer, car on a peur que les Turcs ne remarquent cette grossière idolâtrie, et ne disent tout haut que les papistes sont des idolâtres, et non des chrétiens. » Au sujet de la communion, on lit : « Que Dieu nous soit en aide ! les papistes déraisonnent plus grossièrement que la brute :

Le diable qui les possède

Leur a donné la messe eu présent! »

Au sujet de la confirmation, l'auteur assure que pour de l'argent et de l'or reluisant, chacun peut acheter le Saint-Esprit à son enfant.

« Quand on confirme un enfant, on commence par lui badigeonner le front avec de l'huile; on soufflette ensuite le pauvre petit innocent, et les gens qui l'entourent d'éclater de rire ! Mais seul, l'enfant s'effraie et pleure. Bientôt survient un autre prêtre qui le panse avec un chiffon de toile, comme s'il était blessé mortellement : les assistants s'amusent beaucoup du spectacle. »

« Les papistes font mille singeries, ou plutôt mille diableries le jour de la Fête-Dieu. En vérité, il faut en convenir, le culte des Turcs est bien supérieur au culte des papistes. «

« Si Ton compare la religion du Turc à celle du Pape, on est obligé de convenir que le Turc a plus de respect pour Dieu que tous les papistes réunis. »

Ici, l'auteur lance une calomnie :

« Les papistes ont d'infâmes maisons où ils corrompent la jeunesse : oui, dans la noble cité de Florence, le Pape a fait publier un édit portant que quiconque se rendrait dans la maison publique, pour s'y comporter comme vous savez, aurait sa haute approbation, et en serait récompensé par une indulgence. »

« Chose non moins horrible : le Pape se fait adorer, comme s'il était le Maître du ciel et de la terre, par les monarques qui lui sont dévoués, et qui tiennent de lui seul leur royaume et leur couronne. Quand le Pape leur ordonne l'assassinat, ils s'élancent sur leur proie comme des bourreaux, comme des assassins féroces. L'eau, le feu, l'épée, tout leur est bon; peu importe que les victimes soient nobles, peu importent leur mérite, leurs talents ! On se hâte de frapper, sachant qu'on en sera récompensé papalement: on n'épargne ni père ni mère, nul n'échappe à la mort aussitôt qu'a parlé le saint homme de Rome ! »

Telle est l'idée que donne Waldis du « royaume du Pape > . Dans la dédicace de son livre, il déclare écrire « spécialement pour la jeunesse, encore ignorante de la doctrine diabolique et du culte

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idolâtro des Catholiques ! ». « Car elle n'y a pas été élevée, » dit-il, « et sa conscience n'a pas été souillée par cette erreur empoisonnée. Il est vrai que la jeunesse entend tous les jours répéter, dans la chaire, (jue le papisme est une doctrine satani([ue, qu'elle mène droit au diable et à l'enfer; il est vrai qu'elle sait le cas qu'il en faut faire; mais cela ne suffit pas; la plupart des jeunes gens restent, malgré cela, dans l'ignorance; ils nont pas encore pénétré jusqu'au fond les prit])héties qui concernent le papisme; en cas de danger, ils ne sauraient pas se préserver de son venin, parce qu'ils n'ont point l'expérience de ses abominations. Or, comme dit le commun proverbe, on ne peut aimer ni haïr ce qu'on ignore. Il faut premièrement savoir pourquoi, comment, une chose est bonne ou mauvaise. C'est donc pour instruire la jeunesse (jue ce livre a été écrit, avec beaucoup de soin et de véracité '. »

Un auteur inconnu se chargea de compléter et d'élargir cet enseignement en publiant le Manuel du papiste (1559j. Ce Manuel débute par le questionnaire suivant : '< D. Comment un éveque papiste, un prédicateur, un curé s' ucquitte-t-il des devoirs de son état 9 Que doit-il enseigner ? Quelle est sa vie? — R. Il doit être ignorant et de mœurs corrompues, rougir de l'Évangile et passer sa vie dans toutes sortes d'actions déshonnêtes et honteuses. Il doit falsifier la parole de Dieu, permettre et commettre lui-même le péché, être adultère, impudique, ne passer aucun jour sans faire ripaille, être connu pour un franc ivrogne et pour un joueur; s'adonner à toutes sortes de vices. — D. Comment cette race impie doit-elle se comporter envers les parents? — R. Le prêtre doit leur désobéir, les injurier, les maudire, ne jamais les assister dans leurs nécessités, mais au contraire se moquer d'eux, leur donner des croûtes de pain dur à manger et de l'eau seulement à boire; les chasser de la maison, ou bien se débarrasser deux en s'enfermant dans un couvent, sans s'inquiéter de la misère où il les laisse. » « Ceci, du reste, est imposé par la règle des couvents : car, là, il faut s'attacher à de nouveaux parents, le Pater prior ou la Mater domina, sans compter Satan en personne -. »

Un livre populaire, très apprécié des Protestants, et publié avec une préface de Luther par le prédicant Érasme Alber (1542), a pour titre : le Miroir des hiboujc, ou rAlcoran des moines déchaussés^. C'est le commentaire satirique du Livre de conformité, dans lequel les

' Ces passages se trouvent dans la dédicace et dans le livre ï"', cliap. iv, livre III, chap. V et vu, et livre IX, cliap. xix, x.xii, xxix, xxxi, xxxiii.

- Voy. Schade, t. H, p. 264-274; voy. p. 380.

^ GoEDEKE, Grundriss, t. II, p. 444, n" 16^ Voyez Mathias, Zeilschr. für Deutselie Philologie, t. XXI, p. 432.

Franciscains ont comparé la vie de saint François d'Assise à la vie de Jésus-Christ'. Alber va jusqu'à dire que les moines mettent saint François bien au-dessus du Christ^ en aorte que chez eux Jésus est comme le serviteur, et François comme le maître : « Les moines^ » dit-il^ « préfèrent de beaucoup François au Rédempteur. « Le livre franciscain ayant rapporté que saint François^ dans une de ses maladies^ refusa d'entendre aucune lecture, disant qu'il ne voulait savoir autre chose que Jésus crucifié, Alber s'écrie : « A ce trait, nous pouvons juger de ce que valait cet âne grossier, ce fou impie ! 11 ne veut pas écouter la lecture de la sainte Bible, il préfère à la parole de Dieu ses propres pensées! » Le passage où il est dit que la Sainte Vierge avait demandé à Dieu le Père d'envo^'er François dans le monde, pour le salut des pauvres pécheurs, est accompagné de cette note marginale : « La chose ne s'est pas passée ainsi : C'est la mère de Lucifer qui a fait une prière à Belzébuth. » — Le fait qu'un grand seigneur, au moment de mourir, s'est recommandé aux prières d'un pieux religieux, met Alber dans une sainte colère : « Tous ces moines, » dit-il, « ne méritent-ils pas d'être pendus ou noyés ? Voyez comme ils perdent les âmes ! » « Le frère Egidius », dit le Livre de conformité, « fut un jour ravi au troisième ciel, comme saint Paul. " Alber ajoute : « Le ravissement est un fait très commun, parmi les saints démons qui vivent en communauté. On devrait ordonner au bourreau de les mettre en extase sur la potence ! » L'auteur franciscain ayant cité une centaine d'ouvrages composés par les disciples de saint François, Alber s'écrie : « Tous ces moines appartiennent certainement au diable, puisque François voulait que les Frères mineurs n'eussent d'autre livre que leurs règles. Donc, tous les écrits de ces déchaussés viennent du diable, au dire de leur propre Dieu, François -. »

Le besoin d'injurier, si général alors, se donne libre carrière dans d'indignes parodies de la sainte Écriture ou des prières les plus usuelles, comme le Pater, VÀve Maria, le Benedicite, les Grâces. De bonne heure, les Protestants répandirent ces sortes de satires -. et

' Liber conformitatum vilœ S. Francisci cum vilœ D. N. Jesu Christi.

-Extrait de la plus ancienne édition (Viltenberg, 1.d42), p. 5-25, 42, 141-142, 436. « Le# oiseaux qu'on voyait voleter autour de François tandis qu'il prêchait étaient des dénions » (p. 147). « La Mère de Dieu n'apparut pas, comme on le prétend, à François; ce qu'il vit, c'était la mère du diable » (p. 219). une édition postérieure du même écrit est enrichie d'environ quatre-vingt-quinze notes marginales, consistant presque toutes en deux ou trois termes d'insulte (Wendeler, p. 104-191).

^ Voy. Schade, t. II, p. 105-113. 310 et suiv. Il arrivait fréquemment aux Protestants de s'approprier des ouvrages catholiques écrits longtemps avant la scission religieuse, et naturellement conformes à la doctrine catholique, pour les faire servir à l'apologie du Protestantisme. L'éditeur de Strasbourg Cammer-

malheureusement plus dun catholique imita ce triste exemple. Le satirique catholique Daniel de Soest parodie le Pater dans sa Coufe.'^sion gé)iérale\ Le Franciscain Jean Nas fait suivre sa cinquième Centurie du Requiem de Luther et de plusieurs travestissements burlesques des prières liturgiques -. Le juriste de Lucerne, Hans Salat, fait le même usage du Pater, de VAve et du Credo pour combattre la doctrine deZwingle (1532) ^

Salât, dans un grand nombre de ses satires, ne le cède en rien aux controversistes protestants sous le rapport de la passion, de l'invective et de la violence. En 1531, après la bataille de C appel, il fit paraître : Le beau récit de la guerre des cinq cantons catholiques. Il s'y élève avec violence contre les Zwingliens, et témoigne la plus vive allégresse de la défaite de Zwingle :

« Ce misérable, dit-il, avait entraîné une foule de bonnes âmes: aussi a-t-il perdu la vie en punition de son crime. C'est de Tami Zwingle que je vous parle. Lavez-vous connu? Son corps a été écartelé, puis brûlé, ainsi que l'ordonnait le droit impérial.

« On l'a retrouvé au lieu même où il tomba avec beaucoup de ses mauvais garnements; on devrait tous les mettre en pièces, je veux dire ces séducteurs qui ont entraîné tout un pays dans l'hérésie î » Le bourreau de Lucerne chante à Zwingle un Requiem :

Au milieu des rires et de la joie,

On a découpé son corps en quatre parties;

On a fortement salé le jambon,

Mais le bourreau l'a jeté bien loin,

Comme une vile carcasse de chien*.

Le Triomphe de l'Hercule d'Helvétie, nom qu'au dire de l'auteur, quelques partisans de Zwingle lui avaient donné, est une satire tout aussi âpre. Le poète transporte le lecteur dans la Forêt Noire. Le 11 octobre 1531, jour anniversaire de la mort de Zwingle, il s'y est égaré et la nuit l'y a surpris. Caché dans un arbre creux, il s'est endormi; mais, vers le lever du jour, il a été réveillé en sursaut par un grand tumulte et des cris sauvages. La terre en tremblait :

« Je vis alors descendre des rochers une troupe hideuse : le long de la muraille de pierre, des cavaliers défilaient devant moi. Ils étaient

lander réussissait merveilleusement dans ce genre de travail; il se faisait aider par le moine défroqué Vielfeld (Voy. B. Wexzel, Canunerlander und Vielfeld, ein Beitrag zur Litleratur Geschichte des sechzelmten Jahrhunderts, Berlin, 1891. Voy. aussi Kelchneb. Allgem. deutschen Biographie, t. III, p. 727. Voy. encore les articles de Falk, dans le Litleratur Handtceiser. 1892, p, .547-.d48).

'ZosTES, p. 210-2H.

- Schöpf, p. 28.

" Bachtold, Hans Salat, p. 13-14.

* Ibid., p. 117, note. Voy. le texte complet de cette chanson, p. 114-118.

montés sur des chevaux étiques ou sur des animaux étranges, ils étaient si difformes, si effrayants, que je me dis : Bien sûr, le diable en veut à ta peau! Mais ensuite il me vint une idée plus sensée, tandis qu'ils défilaient toujours devant l'arbre où je m'étais réfugié, passant à travers les roches, les ronces et les pierres. Je me dis: A'oilà un étrange cortège ! Sans doute le sabbat va commencer ' ! "

Vient alors toute l'armée des réformateurs religieux : d'abord les moines, les prêtres, les religieuses ; les hommes revêtus des habits sacerdotaux qu'ils ont dérobés aux églises : surplis, chasubles, étoles: ils se querellent, ils s'injurient les uns les autres. Un abbé se dispute avec « madame sa maîtresse » .

« Il s'élance sur elle, plein de rage : « Femme maudite ! » s'écrie-t-il, I adultère, courtisane impudique ! Si j'ai violé le serment fait à Dieu, « c'est toi qui en es cause ! Par ta faute je suis damné à jamais ! • Parlant ainsi, il la tire par les cheveux, l'égratigne et la roue de cou]3s. D'autres couples se comportent à peu près de même: leurs cris retentissaient à travers monts et vallées. Quelles sinistres clameurs! Courtisanes et ribauds s'injuriaient réciproquement. Tout à coup, ils se précipitèrent avec des cris de mort vers un personnage qui s'avançait en grande pompe, à la tête d'une longue procession: à celui-là, ils donnaient le nom d'Hercule. »

" L'Hercule allemand (Zwingle) était assis sur un char de triomphe ; il me fit songer à Nabuchodonosor et à Balthazar, ces autres pilleurs de temples: mais soudain un effroyable coup de tonnerre se fit entendre; Hercule fut précipité de son char. Ce char était suivi par une troupe de gens sordides, aux guenilles souillées de sang. Et voilà qu'une bande encore plus sinistre lui succède. Ceux-là n'avaient envie, je crois, ni de boire ni de manger! Hommes, femmes, riches, pauvres, tous étaient confondus, et poussaient des cris lamentables; bourgeois, paysans, ouvriers, auraient pris volontiers leur part autrefois, du grand butin ! Derrière eux, s'avançaient des cavaliers en furie qui refoulèrent le pauvre peuple avec des gestes féroces. A la fin, tout ce monde, d'un mouvement impétueux, remonta vers les roches avec de tels cris, de tels gémissements, une si horrible et si effrayante rage, se battant, se mêlant, hurlant, qu'on se fût cru au dernier jour du monde. Lorsqu'ils eurent passé, le rocher s'effondra derrière eux et se brisa en mille morceaux -. «

A propos des innombrables calomnies répandues contre le Pape Antéchrist, et des pamphlets qui le rendaient responsable de tous les maux de l'Allemagne. Jean Nas écrivait en 1388 :

' Bachtold. p. 123. note.

- Triumphus Herculig Helvetici. i 555, publié pour la première fois par B.icH- TOLD, Hatis Salât, p. 121-136.

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