VI
« Nos maux ne sont que la juste conséquence du crime qui a été commis, car un grand nomWre de chrétiens ont apostasie l'ancienne et véritable foi catholique. Les malheurs pul)lics nous avertissent d'une manière trop certaine que l'Antéchrist, maître et chef de tous les hérétiques, apparaîtra bientôt au monde épouvanté. Il renversera toute autorité, il éteindra toute piété, il dépouillera les autels de tout ce qui les pare, comme le fait déjà maintenant, avec une rage féroce, son précurseur et son fourrier, le valet de bourreau des sectes, le séducteur des âmes que vous connaissez tous! Déjà l'Empire est dévasté... le monde est rempli de faux prophètes qui veulent faire passer leurs sornettes pour paroles de Dieu. Que de sectes, que de cabales parmi nous! 11 n'y a plus d'orthodoxie; on entend journellement retentir des appels de guerre, on répand des bruits sinistres et sans fondement. Toute la terre est dans l'angoisse! Les pauvres sont accablés d'impôts; les courtisans du mal cherchent en vain à dissimuler la détresse publique; partout la famine, les lamentations, l'indigne tyrannie des princes : partout la ruse, la fraude, les paroles dorées qui trompent les gens, renchérissement des denrées, l'exploitation des malheureux, l'usure, le vice hideux, la déloyauté, la rébellion, la perversité, le parjure ! Là où l'appel de Luther a été entendu, voilà les fléaux qu'il apporte ! Il n'y a plus de discipline, la crainte de Dieu s'affaiblit. Voilà le beau résultat de la foi sans les œuvres ! Le monde semble succomber sous le fardeau de nos péchés! Chez nous, on ne sait que se gorger de chair et de vin! Et je ne parle pas de vices encore plus exécrables! C'en est fait de nous, nous périssons, corps et âmes! »
Et cependant le poète annonçait à l'Allemagne des maux plus affreux encore, et cela dans un avenir très prochain :
« Partout il y aura discorde et guerre : le monde entier s'armera; chacun saisira l'épée, l'arquebuse ou la pique; le sang coulera à grands flots, les citoyens s'entr'égorgeront '. »
Le prédicant Barthélemi Ringwalt peignit sous des couleurs tout aussi sombres l'universelle corruption des mœurs et le prochain cataclysme qui menaçait l'Allemagne dans un grand poème moral, intitulé : La vraie vérité. Entre 1585 et 1610, ce livre eut quatorze éditions -. « Voici venir, » disait l'auteur dans la préface de son poème, « les derniers temps du monde. Toute foi est éteinte, lâchante est refroidie, l'orgueil, les vices les plus honteux, le mépris de la parole de Dieu ont pris de telles proportions parmi nous que, presque dans toutes les classes, il n'y a plus d'amélioration à espé-
' Prœludium in centurias hominum sola fide perditarum (Ingolstadt, 1588), p. 35 et suiv. Voy. Schöpf, p. 66-76, n» 31. - GœriEKE, Grundriss, t. II, p. 515, n" 12.