‹ L'Allemagne et la réforme (volume 5)Chapitre 439 sur 573 · JEAN FISC H ART · texte numérisé non relu

JEAN FISC H ART

Les premiers écrits de Jean Fischart parurent vingt-cinq ans après la mort de Luther, et lorsque le poète n'avait encore que vingt ans. Déjà, dans le camp protestant, de graves dissentiments s'étaient élevés, les sectes se livraient des combats acharnés. Fischart allait devenir l'un des plus actifs et des plus féconds polémistes de son siècle. Né à Mayence vers 1550, il était venu, encore enfant, étudier à Worms, chez Gaspard Scheid qu'il se plaît à appeler

' Christliche, Warnung des trewen Eckarls, Francfort-sur-l'Oder, 1588, feuille H, 6''. Vov. GoEDEKE, Grundriss, t. II, p. 514-607; Hoff.man.\ von Fallerslebex, B. Ringvaldt, p. 23-28.

* Voy. plus haut, p. 166.

•'' Gœdeke prétend voir dans ces satires « une rectitude de jugement qui n'exclut pas la douceur «. Nous avouons ne pas avoir rencontré la douceur (Die lauter Wahrheit, p. 443-446).

* Voy. plus haut, p. 204-205.

^ Voy. le Thesaurus pictvrarum, Bibliot. rovale de Darmstadt, vol. Calumniœ, fol. 108.

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souvent « son bien-aimé précepteur et père ». Scheid, poète satirique de quelque talent, s'était fait un nom par sa traduction du Grobianus de Didekind. Fischart hérita de la verve comique et grossière de son maître, de sa prédilection pour les auteurs français, pour la poésie, la musique,, et le métier d'auteur. Une vie errante à travers ritalie, la Flandre, l'Angleterre et la France suivit ses années d'études. II obtint le grade de docteur en droit en 1574 à l'Université de Bàle. A dater de 1576, il habita Strasbourg, secondant, dans son commerce de librairie, son beau-frère Bernard Jobin. A Spire, il fut quelque temps greffier à la Chambre impériale. Élu plus tard bailli de Forbach, il mourut en 1589, à peine âgé de quarante ans.

Sa carrière littéraire fut, par conséquent, de courte durée; cependant, de son vivant déjà, mais surtout après sa mort, et jusqu'au dixhuitième siècle, ses écrits, petits ou grands, exercèrent une très grande influence sur les esprits. Son talent n'a pourtant rien d'original : la plupart du temps, il emprunte ses sujets à autrui, sans réussir à tirer de tous les matériaux dont il dispose une œuvre vraiment magistrale'. Plagiaire sans scrupule, il s'approprie Ce qui ne lui appartient pas ; il pille un jour un écrit de Jean Nas, publié sans nom d'auteur, sans se douter qu'il est de ce même Nas, tant raillé par lui jadis sous le nom de « Frère gris * » .

Bien qu'il n'eût point terminé ses études juridiques, non plus que sa théologie, Fischart, dans toute la présomption de la jeunesse, se jeta avec passion dans la polémique religieuse et cribla d'injures la <c Papauté fondée par le diable ». Ses premiers pamphlets 11570-1571) visent surtout deux nouveaux convertis : Jacques Habe et Jean Nas, mais aussi les Jésuites, les Franciscains, les Dominicains et, en général, tous les ordres religieux. Là déjà, mais surtout dans le Petit Inmnet carré du Jésuite, publié quelque temps après, il excelle à jouer avec les mots, les rimes et les incidents; mais il ne sait manier que le sarcasme ^ On chercherait en vain dans ses écrits une idée élevée, un élan religieux sincère. Jamais l'Église et ses institutions ne sont traitées avec quelque apparence de justice. Il traîne dans la boue les deux convertis; il poursuit de ses injures les trois ordres religieux qui lui semblent menacer l'avenir du Protestantisme. Ce qui conduit sa plume, ce n'est pas l'honnête indignation qui ne se sert

' « Zincrefditde Fischart qu'au fond il n'a été qu'un manœuvre » (Gokdeke, Dichtungen Fischart, t. VI). « Tout ce que publie Fischart est le fruit du labeur. Personne ne s'est jamais avisé de le prendre pour un génie créateur, ce n'est même pas un esprit inventif. Ce qu'on admire le plus dans son œuvre n'est que richesse empruntée » (E. Schmidt, Fis^chart, p. 35-40).

- Voy. GoEDEKE, Pamphilus, Gengenbach, p. 415 et 526. et Dichtungen Fischart's, t. XIV; «CHÜPF, p. 34-35.

^ Voy. notre 5« volume, p. 372-373,

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du sarcasme qu'en passant, c"est une haine vulgaire qui n'a d'autres arguments que le mépris, l'outrage, la calomnie, et semble s'y complaire. On pourrait appliquer à ses poésies ce que lui-même a dit d'une certaine musique de chasse, bruyante et grossière, qui finit par exaspérer les oreilles :

Où est la douceur, où est la joie Qui doivent toujours nous accompagner?

On crie, on hurle, on s'appelle, on jure! Comment un esprit bien réglé Pourrait-il se plaire à tant de vacarme ' ?

Ce que Fischart a l'audace d'offrir au peuple allemand, en fait de basses calomnies contre le culte catholique, n'a pas été surpassé dans les âges suivants-. •< Il est de foi parmi les Catholiques, » dit-il gravement, « que le Pape est un Dieu visible, qu il peut, de la manière qui lui plaît, transformer les créatures et qu'il a pouvoir sur les anges. Les papistes le mettent bien au-dessus de saint Paul, et soutiennent qu'il a été constitué impeccable par saint Pierre ^ « « Le Pape, -' dit-il ailleurs, « comme un vil charlatan, un vulgaire arracheur de dents, vend aux âmes son orviétan :

Eau bénite, pain et vin.

Huile, sel, graisse, cire, os des morts*. »

Tant de fiel et d'animosité n'empêchaient pas Fischart, pour gagner sa vie, de collaborer à des publications glorifiant la Papautés

II affecte la plus vive compassion pour le pauvre peuple crédule, avide de merveilleux, que le clergé catholique dupe sciemment; il cite le dicton alors à la mode : « L'imprimeur a besoin d'argent, vite, inventons un nouveau miracle! » Il raille les pauvres niais, tellement avides de fables merveilleuses qu'ils se fâchent contre les libraires qui ne leur en servent pas à pleines corbeilles. Il les traite de niais, d'ignorants, d'idiots". Et pourtant, quand il s'agit d'avilir la Papauté ou les Juifs, il exploite lui-même à plaisir la curiosité du peuple et son goût pour le merveilleux.

Il affirme que, « dans les îles nouvelles, on vient de découvrir de nouveaux phénomènes de mer : une tête de Méduse symbolisant la

' Ein arlliehes Lob der Lauten. Voy. Kurz, Dichtungen Fischarl's.

2 Voy. notre 5« volume, p. 372-378.

•' Erklärung des uralten gemeinen Spriichivortes : Die Gelehrten, die Verkehrten. Voy. Kurz, t. II, p. 343 et suiv.

'' Gorgoneum Caput. Voy. Kurz, t. III, p. 115.

^ Voy. notre d'' volume, p. 360, note 1.

'■' Dans la préface du livre intitulé : Aller Praclik Groismulter , voy. Scheible, Das Kloster, t. VIII, p. 546-552.

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Papauté, un évèque de mer, un moine de mer, un prêtre de mer, des crapauds diseurs de messe et des singes pèlerins, portraits monstrueux et très ressemblants des membres du clergé séculier de Rome, «t L'Écriture n'appelle-t-elle pas le monde une mer. et ne dit-elle pas que la mer enfante des monstres? Or aujourd'hui, nous n'en connaissons pas de plus redoutables que ceux qui prétendent régir la chrétienté, qui font rage dans la mer de ce monde, qui couvent et font éclore une infinité de démons. » Mais « la vraie archimerveille » récemment découverte et décrite : « C'est cet agneau.de mer, c'est la Bète assise sur un trône, c'est cette prostituée de Babylone, établie à Rome par l'enfer! C'est Méduse 1 infâme, que le dieu de la mer, Phorcien, a eue de Ceto, et que Neptune a violée dans le temple. C'est Circé, la reine de la mer, l'araignée venimeuse, la magicienne fatale, qui a le pouvoir de changer en bête, par un breuvage magique, les malheureux qui lui demandent asile. Cette impudique multiplie les bûchers, les incendies, le poison, le meurtre, les foudres de 1 excommunication; elle sait se parer, pour éblouir les hommes, de toutes sortes d'ornements bizarres. Elle excelle en mômeries; elle fait commerce déjeunes, de confessions, d'indulgences, de messes pour les morts. Ces sortes de comédies sont ses parures favorites. C'est ainsi qu'elle trompe ses amants et séduit la moitié du monde. Aujourd'hui, son fard commence à pâlir; voilà que tout le monde sait ce que valent les faux joyaux dont elle se couvre, et quelle a empruntés au judaïsme, au paganisme et au dragon infernal. Mais, selon la coutume des prostituées, cette fille publique veut maintenant contraindre tout le monde à la suivre: elle lame l excommunication, elle ordonne les supplices; elle interdit la lecture de la sainte Écriture, elle exige des serments de ceux qui se vendent à elle et qui, pour de l'argent, font l'éloge de tous ses crimes; elle dissout les ligues, elle annule les serments, elle pousse les autorités à la guerre contre leurs propres sujets, elle n'épargne ni le rang ni la naissance '. » Le suisse Bodmer n'avait pas tout à fait tort lorsqu'il écrivait : « A Brand succéda le proche parent de Rabelais; son nom était Fischart, le favori des bacchantes -. »

Pour combattre les Juifs, Fischart, en 1575, annonce au public « un grand prodige ». Une juive de Einzwängen, petite ville située à quatre milles d'Augsbourg, avait mis au monde, le 12 décembre, non pas deux enfants, mais deux petits cochons. Voici le début de cette répugnante satire :

« L histoire semble si merveilleuse que, si je n'en étais pas bien

' Kurz, t. IIÎ, p. 117-121.

2 Voy. GoEDEKE, Dichtungen Fischart's, t. VIII.

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informé, j'hésiterais quelque peu à la publier, car un pourrait penser que, pour nous débarrasser des juifs, nous n'avons d'autres arguments que des contes bleus; mais le Dieu de vérité a voulu rendre ce prodige évident, afin que le monde entier pût s'y instruire, et comprendre qu'il a plu au Christ, le vrai Messie, de choisir ce moyen, avant son second avènement, pour tourner en dérision la génération aveuglée des juifs, et montrer à l'univers entier, puisqu'ils ne veulent pas célébrer sa gloire, ce qu'ils sont en réalité à ses yeux : Et ([ue sont-ils donc? Un vil troupeau de porcs. »

Après tant de secousses et de révolutions religieuses, ce siècle de Fischart ressemblait « à un cimetière ravagé par des sangliers ». Partout éclataient la discorde et la haine. Le poète en donne lui-même la raison :

« De nos jours, tout le monde déplore les discordes sans nombre qui nous troublent. Le plus souvent le mal vient de ce qu'avec un zèle mal éclairé, ou bien par orgueil, par ambition, nous nous jetons réciproquement lanathème à la tète; nous nous damnons les uns les autres avec une passion inconsidérée et criminelle. Chacun veut dominer, contraindre le monde entier à penser comme lui; chacun cherche le moyen de défendre sa doctrine par la violence et la calomnie. La sainte Écriture est devenue semblable à un sac de jongleur : tous s'en servent pour leurs tours de passe-passe; chacun l'interprète comme il lui plaît; on l'altère çà et là, selon que l'intérêt le demande. On colore le tout adroitement; ce qui passe par la cervelle du premier venu doit être tenu pour volonté divine et parole de Dieu, et l'homme du peuple, simple et peu instruit, ne sait plus ce qu'il doit penser'.«

Dans une autre satire (1575), Fischart trace le portrait « difforme et bigarré » de la société de son temps. Il veut en désabuser ses contemporains, et leur inspirer l'horreur de ses vices *. Le ton, le style de la satire ne servent guère ses bonnes intentions; mais le tableau est ressemblant, l'observation juste et fine y al)onde. Aucun écrivain de cette époque, pour retracer les mœurs du temps, n'a fait usage d'une palette chargée d'aussi vives couleurs. La grossière licence, les mœurs corrompues, la débauche, l'ivrognerie, la mauvaise éducation des enfants, la dureté envers les pauvres, tous ces vices du siècle sont flagellés de main de maître. Le chapitre intitulé : Dialogue de Vivrogne, ou l'ivrognerie loquace, suivi des Litanies de l'ivrogne et du fameua: glouton Pentecôte, avec le récit de ses belles paillardises ^ est rempli de traits satiriques malheureusement trop appli-

• Die Gelehrlen, die Verkehrten. Voy. Kurz, t. II, p. 378-381. - FiscUart, Geschichtklitterung, t. IV.

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