FISCHART SUR LKS MOINES DE SON TEMPS
cables aux Allemands du seizième siècle. « La donnée appartient^ il est vrai, au Français Rabelais; » mais, écrit Fischart, « elle a été coulée dans un moule allemand, et elle est devenue prodigieusement comique. Nouvellement imprimée, elle a été remise sur l'enclume, on la épluchée comme la tète d'un pouilleux, et elle a été si bien reforgée, elle est devenue si pantagruélique qu'à cette heure rien n'y manque ^-^. y>
Cette satire permet de constater, d'approfondir la dépravation du siècle; mais elle est elle-même un monument de cette dépravation par l'extravagante et monstrueuse corruption de son langage. Fischart possédait admirablement sa langue, il la maniait avec une telle aisance, qu'à l'exception de Luther, aucun écrivain de son temps ne peut lui être comparé. Mais Luther, a^'ec une vigueur pleine de relief et de verve, resta toujours fidèle aux antiques racines de notre idiome; au lieu que Fischart, comme Rabelais, se complaît dans un effrayant et prolixe dévergondage de style, dans une surte de chaos sauvage. Presque toutes ses pensées sont noyées dans une surcharge de mots qui fatigue l'esprit. On perd de vue l'idée, étouffée sous la masse de plantes parasites qui s'y ramifient. Aucun mot ne rend simplement et clairement ce que l'auteur veut dire '\
Le livre est rempli d'obscénités. Même lorsque Fischart, renchérissant sur Rabelais, exalte la sainteté du mariage, il mêle à son apologie de si ordurières plaisanteries que tout ce qu'elle contient de juste et d'élevé ne produit plus aucune impression *. Et tandis
' P. 158-165 et plus haut, p. 72.
- « Cette satire n'est qu'un libre remaniement du premier livre de Rabelais : Vie, faicls et dicls héroïques de Gargantua et de son fdz Pantagruel. Le livre français est dépassé parle texte allemand; tout y fourmille d'allusions burlesques aux événements du jour. C'est le répertoire complet des usages, des travers, des mœurs du seizième siècle » (E. Schmidt, Fiscitart, p. 41). Ecrivains et libraires rivalisaient alors d'cflorts pour amorcer la curiosité du public par l'appât des titres les plus bizarres (Voy. Kirchhoff, Beitrüge, t. II, p. 105-106 et p. 117, n" 8). Personne ne s'entendait mieux que Fischart à imaginer des titres baroques. Il publie ses ouvrages sous les noms les plus étranges ; c'est encore pour lui une façon d'agir sur l'esprit du public (Voy. Kurz, t. I, XX, XXII).
^ « Fischart mv répugne, >> dit Paul de Lagarde (Die revidiste Lutherbibel, Gottingen, 1885, p. 2). Gervinus, l'enthousiaste panégyriste de Fischart, écrit (t. 111. p. 163) : « Au milieu de cette bacchanale d'esprit, de cette surabondance extravagante de termes bizarres et nouveaux, à force de richesse, rien de puissant n'est créé. De même que « les Grangousier «, les héros de Rabelais, sont gigantesques et monstrueux, dans Fiscliart, il n'y a de mesure ni dans les personnages ni dans les termes. On ne pouvait venir à bout d'auner l'étoffe du vêtement de ces géants de Rabelais ; de même les périodes démesurées de Fischart ne sufflsent jamais à exprimer sa pensée »(Voy. aussi L. Ga.nghofer, Die Beurtheilung, welche Fischart' i Gargantua sowie sein Verhältniss. zu Rabelais, in der Litteraturgeschichte gefunden hat, Augsbourg, 1880).
* Cinquième chapitre : Mariage de Grangousier : Bobertag (t. I, p. 269 et suiv.) traite Fischart de « grand homme « et appelle son imitation de Rabelais « un