FISCHART ET LA PERSECUTION DES SORCIÈRES
ment de l'époque, du lieu de la réunion, des personnes qui doivent y prendre part, de ce que l'on se propose d'y faire. Il est arrivé souvent qu'on a découvert tous les agissements des sorcièreS;, grâce aux aveux de leurs filles. Si elles éprouvent quelque crainte à la pensée de s'expliquer devant tout le monde, le juge pourrait cacher deux ou trois d'entre elles derrière une tapisserie, et ainsi recueillir des renseignements verbaux; il mettrait ensuite par écrit la vérité qu'il aurait reconnue. Si l'on voulait avoir égard aux règles ordinaires de la justice, touchant l'acceptation ou le rejet des témoins, si l'on prétendait, par exemple, que l'on ne doit pas recevoir la déposition d'une fille contre sa mère, dun père contre son fils, d'un fils contre son père, jamais on ne serait délivré de la diabolique engeance '. »
C'est par de tels conseils que Fischart prétendait servir le bien public et la patrie !
Quant aux « propos plaisants et gais » qu'il annonçait dans sa préface, on n'en trouve pas trace dans cet abominable livre. Bodin, du moins, était persuadé que les magiciens et les sorcières n'étaient entraînés par le diable que de leur plein gré, que le démon n'a pouvoir sur les âmes que lorsqu'elles se donnent librement à lui. « Les hommes, » écrivait-il, « ne perdent jamais leur libre arbitre; ils peuvent toujours choisir entre le bien et le mal. La loi de Dieu a dit expressément et clairement : Je t'ai placé en présence du bien et du mal, entre la vie et la mort : choisis le bien, et tu vivras. Et plus clairement encore en un autre endroit : Lorsque Dieu a créé l'homme, il lui a donné la libre volonté, et il lui a dit : Si tu veux, garde mes commandements, et ils te garderont^. Mais Fischart, dès les premières lignes de son livre, prémunit le lecteur contre cette doctrine : « Bodin, » dit-il, « se fonde sur le témoignage de certains rabbins juifs ^ «
Deux ans après la publication du livre à Strasbourg, une gazette locale relatait le supplice de 134 sorcières brûlées vives les 15, 18, 24 et 28 octobre de Tan 1582. Cent trente-quatre victimes en quatre jours^!
Mais cette sanglante répression ne rendit pas Fischart plus humain. Devenu bailli de Forbach, il eut soin de répandre son livre le plus
' Von rechtmässiger Ausskundschafftung, Erforschung, Inquisition und Slraffung gegen den Hechssenund Zauderern fürziinehmen, p. 200 et suiv.
sp. 9.
3 VoKwaryiung.p. 1.
^ Weller, Zeitungen, n» 573. Le titre de cette feuille (dont un exemplaire se trouve à la bibliothèque de Munich) porte : Relation véridique et authentique de tout ce qui concerne les cent trente-quatre sorcières qui, en punition de leurs maléfices, ont été mises en prison les 15, 19 et 28 octobre 1582, et après avoir fait l'entier et sincère aveu de leurs forfaits, ont été justement condamnées, puis brûlées vives. Strasbourg, 1583.
226 HIPPOLYTE OUARINONI
qu'il put. et il le fit réimprimer en 1586. D'autres éditions parurent après sa mort (1591 et 1598) '.
Hippolyte Guarinoni, ancien élève du collège des jésuites à Prague, médecin civil de Hall, en Tyrol, et médecin des grandes-duchesses Marie, Christine et Eleonore à l'Abbaye-aux-Dames de cette ville, était animé d'un tout autre esprit. Guarinoni est l'un des écrivains les plus originaux, le peintre de mœurs le mieux informé de son temps. Son grand ouvrage in-folio, La corruption du genre humain, publié ï pour le bénéfice particulier, le salut, la prospérité, le bonheur temporel et éternel de la noble nation allemande (1610) », est une source précieuse de documents intéressant l'histoire de la civilisation, en même temps qu'il demeure, pour son auteur, un impérissable titre de gloire ^ . Guarinoni aime sincèrement les hommes. Bien différent de Fischart, on le voit, dans le siècle des effroyables procès de sorcières, prendre avec une noble ardeur la défense des pauvres persécutées. « Est-il bien glorieux, » s'e'criet-il. « de tant mépriser celles qui, selon la nature, sont plus faibles que nous durant le temps de leur jeunesse, pour ne rien dire de celui de leur vieillesse^ ? »
' Voy. Kürz, t. III, XLVI-V. Wackernagel {Fischart, p. 109) passe très rapidement sur cet écrit. C'est qu'il eût eu quelque peine à pousser l'indulgence pour l'homme qu'il a tant célébré jusqu'à excuser un pareil livre. Il n'est pas question ici de blâmer Fischart d'avoir partagé les préjugés, les manières de voir de son siècle relativement aux sorcières; ce qu'on lui reproche, c'est d'avoir conseillé un genre de persécution tellement féroce qu'elle révolte dans tout cœur honnête le sentiment de la justice.
- 1610. Voy. le titre complet dans Goedeke, Grundriss, t. II, p. 585, n"21. Nous avons déjà cité cet ouvrage plusieurs fois, et dans le cours de ce volume nous le mettrons encore plus d'une fois à profit.
^ Voy. l'article très remarquable d'Adolphe Pichler sur Guarinoni, dans le feuilleton du journal viennois la Presse (1884, H mars). Nous en citerons quelques passages : « Comme médecin, Guarinoni était à même de pénétrer dans tons les cercles de la société, dans la demeure de l'ouvrier comme dans les châteaux des grands seigneurs: il pa.«sait du grabat de l'hôpital aux lits somptueux des archiduchesses. Il écrivait en allemand, voulant être compris par les Allemands. Il cite les dictons qu'il a entendus répéter aux bourgeois et aux paysans de son temps, il nous apprend que ces derniers savent encore l'histoire de Dietrich de Berne, il rapporte des légendes dont plus tard nos poètes modernes sauront tirer un admirable parti: c'est lui qui fournit à Schiller l'idée de la ballade du Gant. Son volumineux ouvrage est une mine féconde ipour l'histoire de la civilisation au seizième siècle. Nous ne dirons rien des services qu'il a rendus à la police médicinale; il a pris rang, sous ce rapport, parmi les pionniers de la civilisation. » « Son regard pénétrant n'eut pas de peine à découvrir la folie de l'astrologie, à laquelle rendaient hommage les hommes les plus célèbres de son temps. » « Il nous a laissé la relation de son voyage en ItaJie, la première de ce genre que nous possédions en allemand. « L'aspect grandiose des hautes montagnes lui inspire des pages enthousiastes. C'est peut-être le premier écrivain allemand qui ait eu la pensée de raconter une excursion dans les montagnes. Cette excursion, il la fit avec trois amis, en 1609. On chercherait en vain, dans son récit, la trace du sentimentalisme moderne ; mais le récit du brave tyrolien
La littérature dramatique de cette époque a plus d'importance pour l'histoire de la civilisation que les satires^, les pamphlets ou les écrits doctrinaires. Plus fidèlement encore, elle rend la physionomie du temps, elle nous révèle sa corruption, qu'on voit croître d'année en année. Les drames religieux n'étaient pour la plupart que les corollaires du prêche ou des écrits de controverse; à mesure que le siècle avance, la polémique la plus amère devient le nerf vital de la littérature dramatique. Dans les drames religieux, ce qui est respectable et saint est trop souvent raondanisé, parodié et profané; le théâtre, en général, n'apporta point un salutaire contrepoids aux tendances dissolvantes du siècle; au contraire, il les encourage, contribue à rendre le goût plus grossier et plus licencieux, se complaît dans le réalisme le plus repoussant, dans l'horrible et le cruel, et devient une école d'immoralité.
est plein de fantaisie et d'humour : nous ne pouvons en donner ici des extraits, et nous nous bornons à remarquer que, pendanL ce court voyage, Guarinoni composa un herbier de six cents plantes, et mérita par là de prendre rang parmi les botanistes distingués de son temps. >• « Comme homme politique, son mérite est hors de doute. Dans le fragment intitulé : Le chrétien homme du monde, il raille ceux qui s'intitulent chrétiens et veulent ramener la société chrétienne à la tyrannie funeste du paganisme, ■> à l'exemple du bel oiseau welche de Florence Machiavel (c'est-à-dire, en allemand : souilleur de voiles : machiavelo). Voy. aussi sur Guarinoni notre 5' volume, p. 232. note. '* Voy. Pichler, dans la Œster-Ungar. Revue, 1891, p. 35 et suiv., p. 145 et suiv.