CHAPITRE III
LITTÉRATURE D li A M A T I Q U E
Le drame religieux^ issu de ce que la foi populaire a de plus vivace, de plus intime, étroitement lié à la liturgie^ atteignit en Allemagne son plus haut développement vers le milieu du quinzième siècle '. Sans jamais s'élever jusqu'à la sublime hauteur des autos espagnols^ il exerçait sur les âmes une action si puissante que^, sous ce rapport, il peut être comparé aux antiques tragédies grecques-. C'est que l'histoire de la révélation divine, présentée d'une manière à la fois
' Celte opiniOQ a été récemment confirmée par les recherches de Wackernell sur les mystères de la Passion autrefois représentés dans le Tyrol (Vienne, 1887).
* Voy. notre premiex" volume, p. 225-237. Quelques drames religieux plus modernes, en particulier celui d'Oberammeritau, ont permis à nos contemporains de se faire une juste idée de l'impression profonde que produisaient jadis ces sortes de représentations populaires. Combien tout l'ensemble de la vie chrétienne eût gagné à l'harmonieux développement apporté au drame religieux par le progrès des temps ! Weinhold dit, à propos des mystères (p. 79) : « Leur enjouement naïf, leur simplicité toute populaire ne nuisaient en rien à la dévotion, et tous les esprits impartiaux en tombent d'accord; au contraire la piété en était beaucoup plus aidée que par de sèches expositions dogmatiques ou par les violences d'une polémique amère. >> Dans quelques cas isolés pourtant, la sainteté du sujet est profondément abaissée, par exemple, dans une pièce sur les disciples d'Emmaüs (Voy. A. PicHLER, über das Draina des Mitlelallers in Tyrol, Ennsbrück, 1850). « En général, » dit Devrient, « le respect dû aux choses saintes était très rarement outragé dans les drames religieux : sous ce rapport, ils rappellent les drames espagnols, où l'élément burlesque, mis en opposition avec la gravité du sujet, rehausse la beauté des vérités religieuses, bien loin de les avilir. » « Le diable tel qu'il est représenté au moyen ùge n'inspire point l'horreur et l'eDFroi, comme dans presque tous les drames du seizième et du dix-septième siècle. Il n'a jamais le dernier mot; partout c'est un pauvre sot, maladroit, mal avisé, qui prend, en dépit de lui-même, le rùle comique, et représente l'élément gai ou grotesque dans le drame. »
symbolique et historique;, est incontestablement le sujet le plus profond, le plus sublime que l'art puisse se proposer '.
La représentation des mystères constituait, au moyen âge, la fête populaire par excellence^. A Freiberg (Saxe), un an avant que n'éclatât la révolution religieuse, un mystère fut représenté sur la place du marché avec une magnificence extraordinaire pendant les fêtes de la Pentecôte (1516). « Le premier jour, » rapporte un chroniqueur, « on a représenté la chute des anges, la création et la chute de l'homme, Adam et Eve chassés du paradis. Le second et le troisième jour, plusieurs scènes tirées du Nouveau Testament; enfin le Jugement dernier ^ . » Ces données grandioses contiennent en germe les inspirations les plus sublimes des chefs-d'œuvre de Dante et de Milton.
Le drame religieux n'avait rien de la sécheresse d'une prédication. Les scènes bibliques étaient représentées d'une façon vivante et très dramatique. Les acteurs ne regardaient pas leur tâche comme un devoir imposé, comme un acte religieux obligatoire, mais comme un honneur, dont ils avaient à se rendre dignes. Le conseil de Freiberg avait désigné Hans Rudolf, juge municipal, et Hans Pfeffer, plus tard bailli de Freiberg, pour les principaux rôles. En 1316, le duc Georges, sa femme et toute la cour assistèrent à la représentation. Le mystère de la Passion, joué à Francfort pendant les fêtes de Pâques en 1506, n'avait pas moins de deux cent soixantesept personnages; Guillaume Stein, curé de l'église des Trois-Rois, représentait le Christ; les principaux organisateurs du mystère étaient deux vicaires de la cathédrale. La représentation dura quatre jours et se termina par l'ascension du Sauveur et l'apothéose de l'Eglise*. En 1517, à Alsfeld, le mystère de Pâques dura trois jours consécutifs ^ A Bautzen, trois ans auparavant, la Passion avait été représentée en sept jours, aux jours de fête qui tombent entre le dimanche des Rameaux et l'Ascension'. Le mystère de la Passion, représenté à Heidelberg en 1514, retrace avec détails non seulement
1 *' Devrient, 1. 1, p. 73. Sur les mystères de la Passion composés en langue latine, voyez G. Milchsack, Oster und Passionspiele, t. I, Wolfenbuttel, 1880; K, Lange, Die latein. Osterfeiern, Munich, 1887; M. Wirth, Oster und Passionspiele, bis zum sechzehnten Jahrhundert, Halle, 1889. L'ouvrage cité dans ce dernier passage traite aussi du développement intérieur du drame de la Passion en Allemagne (Voy. aussi R. Fronixg, Das Drama des Mittelalters, Stuttgard, 1889, 3« partie).
- En Tyrol, nous les voyons représentés durant tout un siècle dans presque toutes les villes. (Voy. Wackernell, Die ältesten Passionspiele in Tyrol, p. 154 et suiv.).
^ GoEDEKE, Grundriss, t. II, p. 332, n» 5.
* FiCHART, Frankfurter Archiv, t. III, p. 131-158.
5 WiLKEti, Geschichte der geistlichen Spiele in Deutschland, p. HO.
^ PiCHLER, Dramen des Mittelalters in Tijrol, p. 64.
les faits principaux de la vie du Sauveur, sa passion et sa mort, mais encore les événements de l'Ancien Testament qui figurent et préparent l'œuvre de la rédemption. On y voit paraître Joseph et Pharaon, David et Goliath, la chaste Suzanne, dont l'histoire, présentée isolément, devait plus tard fournir aux auteurs dramatiques, surtout aux auteurs protestants, un thème préféré'. Cette fois, aussi bien que dans un autre drame sur lo môme sujet représenté à Vienne au quinzième siècle, Tépisode est traité avec une délicatesse que nous ne retrouverons pas dans les pièces composées plus tard sur le même sujet-. A Munich, en 1518, un drame sur le Jugement dernier, exposant à grands traits les manifestations suprêmes de la justice divine, l'avènement du souverain Juge, la séparation des bons d'avec les méchants, est suivi d'une émouvante tragédie : La dernière heure de la vie. Elle développe la pensée qui, bien des années plus tard, devait tant préoccuper les esprits, comme on le voit par les nombreuses tragédies allégoriques dllomulus et d'Hécastus '■'.
Les grandes cités et les bourgades, les corporations religieuses ou laïques rivalisaient de zèle et d'ardeur en de telles occasions: chacun tenait à prendre part à la représentation, soit comme acteur, soit comme spectateur^. En 1315, Francfort vit encore se former une confrérie fondée dans le but unique de représenter avec plus de perfection les drames religieux'.
Plus tard, lorsque Sickingen eut réalisé ses plans sanguinaires, et que la révolution sociale eut mis à feu et à sang la plus grande partie de TAllemagne, le drame religieux, jadis inséparable des grandes solennités chrétiennes, fut abandonné. Outre une disposition d'esprit calme et sereine, ces représentations réclamaient de grands sacrifices de temps et d'argent. Partout où le fanatisme provoquait les brisements d'images, le théâtre religieux disparut avec les chefs-d'œuvre de l'art plastique. En revanche, on multiplia des spectacles d'un tout autre genre. Les nouveaux iconoclastes, dans leur emportement sauvage, ne s'étaient par bornés à briser les autels et les statues, ils avaient fait main basse sur les ornements d'église; ils s'en servirent pour d'indignes parodies. On les vit parcourir les rues en de longues processions, affublés d'ornements
' Da» Heidelberfjrrs Passionspiel, publié par G. Milchs.\ck, f. 150, Tübingen, 1880. Sur les « préfigurations », voy. Milchsack, p. 296-297.
- Milchsack, p. 30 et suiv. Voy. Pilger, Die Dramalisirungen der Susann,
^ K. Tractmann. Jahrbuch für Münchoner Geschichte, 1. I, p. 196-202. Voy.. pour plus de détails sur les drames allégoriques, !e livre de Goedeke, Evenjman, etc.
''Voyez Neues Archiv für sachsische Geschichte in Alterthumskunde, t. IV, p. 101 et suiv.; C. Meyer, Geschichte Schauspid, p. 437.
5 Mentzel, Gesch. der Seliauspielkunst, p. 2.
sacerdotaux. Le sens grossier du populaire trouvait un extrême plaisir à voir profanée en dindignes bouffonneries, en burlesques farces de carnaval, la solennelle parure du culte catholique. Tout autant que les pamphlets ou les feuilles volantes répandus partout à profusion^ les scènes burlesques de ce genre servirent admirablement la haine sectaire et les passions de Tépoque.
En Suisse^ l'ancien drame religieux fut remis en honneur vers le milieu du seizième siècle, bien longtemps avant qu'on n'eût songé à le faire revivre dans les pays allemands demeurés catholiques ' . A Lucerne, un drame grandiose, le Jugement dernier, fut représenté en 1549^. Le mystère de la Passion y était très fréquemment donnée et cela avec une telle magnificence que les frais de la représentation, qui jusque-là ne s'étaient jamais élevés au delà de 1,000 couronnes, montèrent à 2,000*. En 1583. les scènes principales de l'Ancien et du Nouveau Testament furent jouées en deux fois : le premier jour par deux cent quatre-vingt-dix personnages, le second par deux cent quatre. Les rôles avaient été vendus aux acteurs, les uns pour 40, les autres pour 30, 20 ou 8 schellings, selon leur importance ; de plus, ils avaient fourni les costumes et les décors. Pour toute indemnité, on leur donnait la table'. En 1599, les bourgeois représentèrent à leurs frais, sur la place du marché, le Mystère des saints Apôtres, « à la louange et gloire du Tout-Puissant, pour l'extension de la foi catholique, l'enseignement religieux du peuple et le progrès de la piété*. » — A Zug. en 1598, les notables de la ville firent représenter l'Histoire de l'Invention de la sainte Croix''. Jean-Baptiste le précurseur, tragédie de Jean Hall, prédicateur de la collégiale de Soleure, jouée par les bourgeois de cette ville, compte parmi les meilleures productions dramatiques du siècle*. — A Fribourg en Brisgau, entre 1555 et 1557, le mystère de la Passion fut assez fréquemment représenté. En 1599, il précéda la procession du Saint
' Voy. G.\LL Morel, Das geistliche Draina vom zwolflen bis zum neuzehnten Jahrhundert, in der fünf Orten und besonders in Einsiedeln. Yov. le Geschichtsfreund, Einsiedeln, 1860, t. XVII, LXXV, GXLIV: Documents, t. XXIII, p. 219-234.
- G.\LL Morel, Geschichtsfreund, t. XVII, p. 83.
^ Voy. la liste des drames représentés de 1543 à 1597 dansMoxE, Schauspiele, t. II, p. 420-422.
* GoEDEKE, Grundriss, t. II, p. 353, n» 95.
* Voy. G. Kinkel, dans le Monatschrift für die Gesch. Westdeutschland, 1881, p. 301-334. Sur la mise en scène du mystère de Pâques représenté en 1383, voy. Ge.née, p. 12-14. L'abbé d'Einsiedeln, Ulrich, semble avoir été peu satisfait de la représentation de 1384, car on lit dans son livre de comptes : « Six couronnes de Lucerne pour cette pièce! on aurait bien pu les épargner « (Gall Morel, t. XXIII, p. 221).
6 Gall Morel, t. XXIII, p. 221. A Beromünster, on représenta en 1560 « une pieuse tragédie catholique, tirée de l'histoire des saints Apôtres » (t. III, p. 24.) ' Gall Morel, t. XVII. p. 85-86.
* Voyez-en le titre complet dans Gcedeke, Grundriss, t. II, p. 348, n» 68.
Sacrement et fut joué par les corporations : plusieurs martyrs y iiguraient. Le mystère se termina par le drame des quatre fins dernières. La Vierge Marie, sous le nom de Vierge au manteau, récitait une sorte de prologue dont voici le début :
« Je suis la Mère de miséricorde; je ne cesse de supplier mon Fils de vous accorder ses grâces. Que les vieillards, que les jeunes gens qui veulent appartenir à Dieu se hâtent de se mettre à l'abri du monde sous les plis de mon manteau; quils réforment leur vie, pendant qu'il en est temps, avant que ne vienne le jugement, jour redoutable, où je ne pourrai plus rien pour eux! »
La pensée qui domine tout le drame se résume dans les paroles qui le terminent :
« Tout salut réside dans le Christ Jésus; Lui seul donne à ceux qui lui rendent témoignage, par le sang, la grâce et l'amour dont ils ont besoin pour endurer les supplices. N'endurcis donc pas ton cœur, rends grâce à ce Sang précieux ! Vois l'exemple que te donnent les saints; ils ont subi volontairement la mort pour rendre à leur Créateur une louange parfaite. Ils seraient prêts encore à le glorifier, à lui rendre témoignage par leur sang, et c'est dans la grâce, dans la charité de Dieu qu'ils ont puisé leur courage ' . »
A Fribourg en Brisgau. peu de temps avant la guerre de Trente ans, les drames religieux étaient encore fréquemment représentés. On lit dans les mémoires de Thomas Mallinger : « Le 16 juin 1613, la comédie ou la commémoration de Notre-Seigneur et Rédempteur Jésus-Christ, de sa sainte vie, de son amère Passion et de sa mort, a été célébrée dans notre ville. Cent acteurs environ y ont pris part; c'était toute notre bourgeoisie, hommes, femmes, enfants, jeunes et vieux. Plusieurs milliers de spectateurs y assistaient; non seulement les habitants de Fribourg, mais ceux de toute la contrée environnante, s'étaient empressés de s'y rendre. La représentation a commencé le matin et sest prolongée jusque dans la nuit-. »
Les bourgeois de Munich avaient toujours fait preuve d'un goût particulier pour le théâtre. Lorsqu'en 1330 l'empereur Charles- Quint et Ferdinand, son frère, firent leur solennelle entrée dans la ville, on prépara en leur honneur « trois pièces très savamment composées et vraiment admirables. D'abord l'Histoire d' Esther, d'après Sébastien Franck, pièce si bien ordonnée et si plaisante à voir que beaucoup s'en émerveillèrent, avouant qu'elle ne pouvait guère être plus parfaite ^ » . Mais ce qui avait pris le plus de développement à Munich, c'étaient les représentations en l'honneur du
' Schreiber, p. 54 et suiv. Das Passionsspiel von 1599, publié par T. Martin. ^ MoNE, Quellensammliiny der badischen Landesgeschichte, t. II, p. 329. ^ K. Tr.\ut.ma.\i\, Jahrbuch für Miinchener Gesch., t. I, p. 202-203.
Saint Sacrement;, pendant lesquelles les faits principaux de l'Ancien et du Nouveau Testament passaient successivement sous les yeux des spectateurs en de nombreux tableaux vivants. Mèm.e les mystérieuses révélations de la sainte Écriture, touchant les futures destinées du genre humain, y étaient figurées. Le clergé et toutes les corporations de la cité prenaient part à ces représentations. Chaque corporation avait ses tableaux particuliers, tous destinés à glorifier la sainte Eucharistie '. Daniel Holzmann nous a laissé une description détaillée des fêtes de 1574, pendant lesquelles on vit se succéder sur la scène « environ cinquante-six tableaux symboliques, tous représentés avec beaucoup d'ordre et de dévotion; chaque personnage, prêtre ou laïque (au nombre de 1,439), portait inscrits sur son vêtement ses noms de baptême et de famille; l'explication du tableau était en rimes allemandes^ ».
A Munich, vers le milieu du seizième siècle, Jérôme Ziegler, recteur du gymnase, mit un très grand zèle à faire revivre le drame religieux scolaire tel qu'il avait été représenté en Bavière et en d'autres pays allemands avant la révolution rehgieuse. Encore étudiant, Ziegler, à Ingolstadt, avait pris une part active à la représentation des mystères; plus tard, il composa plusieurs drames religieux, entre autres le Sacrifice d'haac, les Mages et le roi Hérode, les Vierges sages et les Vierges folles, pièces qu'il faisait jouer par ses élèves, soit en latin, soit en allemande
Les Quatre jeux de la Nativité, pièces composées au commencement du dix-septième siècle par un poète bavarois inconnu, se distinguent par l'heureux agencement des scènes, très souvent par le pathétique et la sincérité du sentiment, l'aisance et la souplesse de la langue, ainsi que par un don poétique remarquable. Un ])erger chante :
" Tout est joie, tout est merveille dans nos champs! Les vallées, les montagnes et les bois tressaillent d'allégresse ! Qu'il fait bon garder ici nos troupeaux! Les prairies, comme au printemps, sont couvertes de la riante parure des fleurs: on y voit déjà s'épanouir la ravissante fraîcheur de la rose. Un miel abondant coule des chênes creux; tout ceci ne peut être qu'un prodige! C'est sans doute un divin présage ! ... »
La femme du berger raconte ce dont elle a été témoin à Bethléem : Trois bergers, émerveillés et ravis de la beauté de l'Enfant-Dieu, lui ont offert, en l'adorant, leurs modestes présents; en s'éloignant, ils
' Voy. Westenriede, Beiträge, t. V, p. 83-181; vox Winterfeld, Zur Geschichte Tonkunst, t. II, p. 299-308: B.\umker, Orlandus de Lassus, p. 40-43. - Gœdeke, Grundi-iss, t. II, p. 384, n" 285. ^Jahrbuch für Münchener Gesch., t. I, p. 204 et suiv.
ont chanté un cantique dont elle se rappelle la première strophe :
« L'Enfant divin sest hâté vers les pécheurs ! L'amour portait l'Enfant, l'amour était son char. »
Les hergers désirent avec ardeur contempler à leur tour l'Enfant de la promesse. Ils appellent les anges^ ils les supplient de les conduire vers lui : bientôt leurs désirs seront satisfaits, et l'étable deviendra pour eux l'école de la sainteté; mais l'ange leur dit :
« Ne vous contentez pas d'adorer la naissance de Jésus; que sa charité touche vos cœurs, et vous abîme dans l'amour'. »
A Inspruck, à la cour de l'archiduc Ferdinand l", on représentait fréquemment des drames religieux, et l'archiduc lui-même composa, en 1584, une « belle comédie allemande : Spéculum liumanœ vilœ, ou le Miroir de la vie humaine ». A la vérité, le prince était un médiocre poète, mais il donne à son auditoire beaucoup de bons conseils et d'utiles leçons-. Le traban Benedict Edelpück, dans sa « comédie » intitulée : la Joyeuse naissance de notre unique consolateur et Sauveur Jésus- Christ, dédiée à l'archiduc, se propose, lui aussi, un but moral. On lit dans sa préface : « Les cœurs dévots trouveront une notable consolation dans cette pièce. La jeunesse, encline à toutes sortes de vices, y verra ses fautes comme dans un miroir: les pères réfléchiront au peu de soin qu'ils apportent à l'éducation de leurs enfants. L'homme du peuple acquerra une connaissance plus exacte de la sainte Ecriture, car ce qu'on peut voir de ses yeux frappe bien plus fortement l'esprit des simples la'iquesque ce dont on entend seulement parler. » Malheureusement, le talent d'Edelpöck n'était pas à la hauteur de ses excellentes intentions et de sa piété sincère : il ne se fait pas une idée assez élevée de son sujet: il prête aux personnages les plus dignes de nos respects un langage trivial, qui produit l'effet le plus désagréable. Ainsi, par exemple, au moment de partir pour l'Egypte, saint Joseph dit à la Sainte Vierge :
« Voilà le moment du départ, et nous n'avons pas de voiture ! Je porterai tout ce qui nous est nécessaire : les plats, les assiettes, le poêlon, les cuillers et les langes; je prendrai la lanterne et le paquet de chandelles, mais toi, prends le pain et le fromage, et remplis la bouteille. y>
Et comme Marie se refuse à ce dernier office, il insiste :
.. Vrai Dieu! pourquoi laisser ici cette bouteille? Eh bien! je vais m'en charger, quoique mon paquet soit déjà bien lourd! »
En chemin, il offre à boire à la Sainte Vierge. Celle-ci refuse et s'écrie :
' Weinhold, p. 175-183.
- HiRN, t. I, p. 366-367. Voy. la nouvelle édition du Spéculum de J. Minar, Halle, 1889, et H. Knebenschendl. Erzherzog Ferdinand II von Tyrol als Schauspieldicliler, 1891.
« Non, je ne boirai pas ! il ne convient pas aux vierges de prendre du vin ! J'ai lu dans la sainte Écriture que le vin est un poison dangereux pour les femmes: il ne leur sied nullement d"en prendre: quand on les voit rentrer ivres dans leur maison, leur réputation en souffre". »
Les discours que Wolfgang Schmetzl . maître d'école de Vienne, prête aux personnages bibliques dans la Vocation des douze Apôtres (1542i. sont dune vulgarité tout aussi choquante. Les hommes auxquels le Fils de Dieu confia la mission dévangéliser le monde ne ressemblaient certainement pas à ceux que Schmetzl met en scène. Bien qu'ayant reçu le Saint-Esprit;, Jacques trouve à peine le courage de se mettre en route: il s'écrie :
'( Mon cœur se brise de douleur à lïdée du départ ! »
Barthélémy cherche à l'encourager :
« Je t'en supplie, mon frère bien-aimé, ne t'afflige pas ainsi! Le moment de la séparation est venu, il nous faut renoncer à tout ce qui nous appartient, quitter nos femmes et nos enfants, mais Dieu saura bien nous dédommager! Porte-toi bien, pour moi, je m'en vais. »
Philippe prie André de boire une dernière fois avec lui, et semble considérer le vin comme le vrai vade mecum d'un apôtre :
« André, passe-moi ta bouteille, laisse-moi en réjouir mon cœur. » André, le héraut de la croix, lui répond :
" Oui, mon cher Philippe, je te donnerai volontiers un coup à boire, à toi. mon frère bien-aimél »
Ce dialogue serait bien placé entre d'honnêtes artisans sur le point de quitter l'atelier où longtemps ils ont vécu ensemble^. Et pourtant Schmetzl n'était pas destitué de sentiments élevés. Dans la meilleure de ses pièces, David et Goliath (1545), son ardent désir de voir les Turcs disparaître du sol de la patrie lui inspire des accents chaleureux. Ses drames bibliques, au nombre de sept, étaient joués par ses élèves; on doit louer l'auteur d'en avoir toujours écarté, au rebours de tant d'auteurs dramatiques scolaires, tout élément grossier ou indécent'. Les pièces allemandes, fréquemment représentées à Nuremberg pour l'amusement des écoliers, étaient d'un genre bien différent. Le pédagogue protestant Paul Prétorius, recteur de l'école
' Voy. cette ■< comédie » dans Wei.nhold, p. 193-288. Déjà, dans un mystère allemand du quinzième siècle, un poète fait dire à saint Jo.seph, s'adressant à Marie : « Allons, viens, suis-moi, tâchons de trouver de bonne bière » (Mever, Geistl. Scl>auspiel, p. 17Ü-173). Sur le dessin représentant saint Joseph endormi, composition de Durer dans les dernières années de sa vie, voy. plus haut, p. 112.
- Spengler (p. 47) trouve que cette scène des adieux est ce que Schmetzl a composé « de plus tendra et de plus profond ><.
= Pour plus de détails, voy. Spexgler, p. 21 et suiv., 66 et suiv., 79, 81-83.
de Saint-Sébald, redoutait avec raison l'influence d"un pareil théâtre sur les mœurs dune jeunesse déjà trop portée à la licence '.
L'objectif constant de tous les écrivains protestants, c'était la destruction de l'ancien culte; mais leur zèle confessionnel ne fut nulle part plus actif qu'au théâtre. Depuis les farces du genre le plus bas, jusqu'aux pièces dont la Bible fournissait le sujet, presque tout le
' Holstein, p. 41-42. Nous parlerons des comédies latines dans les écoles, et du drame dans les collèges de jésuites, dans notre chapitre sur renseignement supérieur. « On a souvent raillé, « dit K. Trautmann (Jahrbuch für Milnchpner Gesch., 1. 1, p. 209-210), « la pompe niaise et sans goût des représentations dramatiques dans les collèges de jésuites. On s'est étonné que des princes aussi bons connaisseurs en fait d'art que les "NVittelbach aient pris plaisir à de pareils enfantillages. Mais on oublie une chose, c'est que, du moins au seizième siècle, les détails scéniques étaient compris avec inûniment de goût; on oublie que les artistes les plus célèbres de Munich, où dès lors le sens esthétique était très développé, un Muelich, un Christophe Schwarz, un Hubert Gérard, s'eflorçaient à Tenvi de réaliser les intentions du poète, et qu'ils disposaient de ressources d'argent presque illimitées ; on oublie que les mélodies qu'on entendait dans un grand nombre de ces pièces, que les chœurs chantés par des centaines de voix bien exercées, n'avaient pas pour auteurs de moindres artistes qu'Orlando de Lasso, le célèbre « musicien ». Ce que les jésuites ont fait pour la technique de la scène doit, au contraire, exciter notre étonnement. Représentons-nous l'une de ces solennités; eoorçons-nous d'en comprendre toute la poésie : la ville tout entier« en était le théâtre, elle se parait magnifiquement pour la circonstance. Plus de deux mille personnes prirent part à la représentation du Constantin (1574). Le vainqueur de Maxence fit son entrée triomphale par les portes d'honneur, sous des arcs de triomphe magnifiquement ornés. Il était suivi de quatre cents cavaliers aux armures étincelantes. La mise en scène d'Esther ne fut pas moins splendide, mais surtout celle de l'Archange saint Michel, représenté en 1397, à l'occasion de la consécration de l'église Saint-Michel, nouvellement bâtie sur la grande place. La scène finale, où l'on voyait trois cents démons précipités dans les flammes de l'enfer, devait évidemment remplir les assistants d'admiration. A côté de cette magnificence, le simple, le naïf, ce qui prend le cœur, ne faisait jamais défaut ; témoin ce jour où les élèves des jésuites jouèrent le dialogue de Bälde : La lutte du nain et du géant, dans une solitude agreste et sauvage, au milieu d'une prairie entourée d'arbres séculaires. Les représentations de ce genre, dans les établissements d'enseignement protestant, devaient exciter un moindre enthousiasme, à en juger par les Souvenirs de jeunesse de FéHx Platter. « On joua dans notre collège, » écrit-il, « un drame sur la Résurrection. Les hôtes de mon père jouaient les fous; il y avait aussi beaucoup de rôles de diables. Le 6 juin lo46, on représenta la Convention de saint Paul sur la place du marché au blé; Valentin Holz avait composé la pièce; le bourgmestre de Brun jouait Saül ; Balthasar Han avait le rôle de Notre-Seigneur. Tout à coup, une raquette enflammée descendit du plafond qui représentait le ciel, et le feu prit au haut-de-chausses do Saül comme il descendait de che%'al. Rodolphe Frey avait un rôle de capitaine; environ trois cents cavaliers marchaient sous sa bannière, tous habillés de ses couleurs. On renversa des tonneaux remplis de pierres; ce fracas figurait le bruit du tonnerre. Peu de jours
théâtre de l'époque est polémiste ; à tout le moins, il fourmille d'allusions aux querelles théologiques du moment, et d'attaques contre l'Eglise catholique: son enseignement, ses institutions, la Papauté, le sacerdoce, le célibat des prêtres, les vœux religieux, les bonnes œuvres, la Messe, le purgatoire, le culte de la Vierge et des saints sont perpétuellement avilis et insultés.
Une telle préoccupation devait fatalement paralyser toute inspiration poétique, et ne pouvait qu'abaisser toujours plus profondément le goût, le langage et jusqu'à la technique du drame. La noble indépendance du poète, cette joie de créer dont l'artiste a besoin pour produire une œuvre vraiment belle, étaient choses mortes. Au milieu des clameurs sauvages des partis, comment l'art eût-il pu s'épanouir? A peine les plus nobles esprits avaient-ils fait effort pour relever quelque peu le théâtre, qu'ils se voyaient de nouveau entraînés dans l'horrible chaos des disputes, tandis que des hâbleurs sans talent se faisaient écouter et ne se servaient plus que comme d'amorce, au profit de leurs tendances confessionnelles, du peu de sens poétique qui demeurait encore au fond de l'âme populaire '.
avant, Ulrich Cochsius, avait fait représenter, sur la place du marché aux poissons, le drame de Suzanne. Des planches étaient posés au-dessus de la fontaine où Ton avait caché une caisse d'étain pour le bain de Suzanne. Mon père (le maître d'école Thomas Platter) fit jouer par ses élèves le drame de l'Hypocrisie: ce jour-là, je représentais une des Grâces. On m'atlubla d"une robe appartenant à la jeune Gertrude, mais elle était trop longue pour moi, si bien que je ne pus jamais relever la jupe en traversant la ville, et qu'elle fut tout abîmée, d'autant plus que vers la fin de la représentation la pluie survint, ce qui nous désola. On a souvent donné des représentations théâtrales chez les Augustins, dans l'église souteiraine. Toutes les fois que le nouveau recteur donnait le repas, les étudiants allaient l'inviter, ainsi que le régent, au son des llûtes et des tambours; [mis on se rendait en procession à la comédie. La première de ces représentations dont je me souvienne était le drame de la Résurrection de Jésus- Ckrist; plus tard on joua Zachée: le docteur Pantaléon avait composé la pièce et y avait un rôle. On joua aussi Aman. Au moment où l'exécuteur allait suspendre le fils d"Aman à la potence, celui-ci fit un faux mouvement et resta suspendu en l'air; et si le bourreau n'avait pas immédiatement coupé la corde, il eût été étranglé. Sou cou resta marqué d'une raie rouge » (Boos, p. 143-144).
' L'esprit didactique qui commençait à envahir le drame allemand est considéré par Pilger (p. 155) comme un des éléments néfastes que la Réforme a introduits dans l'art dramatique. « Les mains, la plupart du temps aussi empressées que maladroites, qui cultivaient cette plante nouvelle, firent une part si considérable à ce qui, dans le traitement rationnel du sujet, ne devait jouer qu'un rôle secondaire, que l'ornement l'ut employé sans choix, à tout propos, sans autre raison que le caprice des auteurs. » Scherer (Deutsche Studien, p. 185) dit : " L'Allemagne, au seizième siècle, n'a peut-être pas produit un seul grand dramatiste, mais quelques poètes do second ordre méritent d'être étudiés; beaucoup sont médiocres, un plus grand nombre sont détestables. » Wackernagel (Drama, p. 142), en parlant de la période littéraire du seizième siècle, dit que « le drame allemand n'était alors que désordre et confusion ». Dans son Histoire de la littérature allemande (p. 462), il signale « le mélange bâtard et stérile de l'élément national et de l'élément étranger ». Chrysander (t. II, p. 319) dit aussi : « Des vers faciles, rimes dans le stylo des cantiques ou des chansons
Parmi les prédicants protestants, beaucoup condamnaient le théâtre; cependant, Luther avait parié en sens contraire. A diverses reprises, il s'était montré favorable aux représentations dramatiques. « Il faut se garder de proscrire la comédie, » avait-il dit, « mais au contraire l'autoriser et l'approuver; d'abord parce qu'elle donne aux enfants l'occasion de s'exercer dans la langue latine, ensuite parce que, dans les comédies, sont ingénieusement dépeints et représentés des personnages dont les paroles et les actes instruisent chacun des devoirs de son emploi et de sa condition. Un serviteur, un seigneur, un jeune homme, un vieillard apprennent au théâtre comment ils doivent se conduire, ce qui sied et convient à leur état. Là, leur sont expliqués les pièges et les ruses du démon; là, parents et enfants s'instruisent de leurs obligations réciproques : les parents s'instruisent de la façon dont ils doivent préparer leurs enfants au mariage lorsque le temps du mariage est venu; les enfants, de leurs devoirs envers leurs parents dans la question du mariage. » < Aussi les chrétiens auraient-ils tort de renoncer à la comédie, sous prétexte qu'il s'y trouve quelquefois des grossièretés, et qu'on y entend des paroles capables de blesser la pureté; car s'il en était ainsi, j^our les mêmes raisons, on ne devrait pas non plus lire la Bible. Il ne faut donc faire aucune attention à ce que disent certaines gens pour détourner les chrétiens daller au théâtre ou de lire des comédies'. ■■ Luther trouvait les récits bibliques très propres à être adaptés à la scène; selon lui, les livres de Judith et de Tobie avaient été primitivement « de beaux poèmes, des drames sacrés, dont sans doute les Juifs possédaient un grand nombre, et dont ils se servaient pour l'enseignement et l'édification du peuple ». « L'histoire de Suzanne, celle d'IIabacuc et du dragon appartenaient, d'après lui, à cette catégorie. » Mais il n'approuvait pas la représentation de la Passion : « Il est inconvenant, » disait-il, « de plaindre et pleurer Jésus-Christ, comme on pleurerait la mort d'un homme injustement condamné. » Mélanchthon était du môme avis, et citait l'exemple de quatre personnes mortes au soir d'une représentation du drame de la Passion, Dieu ayant voulu montrer, par ce châtiment, que c'est faire injure aux souffrances de son Fils que de les exposer sur la scène-, et qu'il veut l'abolition d'un tel scandale. Dans le Brandeprofanes, entravent continuellement le libre discours dramatique. C'est le principal défaut de toute la poésie dramatique de cette époque. La chose était si évidente que les Anglais eux-mêmes en faisaient la remarque. » « L'auteur dramatique allemand commente sur les planches ce que le prédicant traite en chaire, » écrit Whitstone en 1578, dans la dédicace du livre intitulé : History eof Promus and Cassandra.
1 Luther, Tischreden, publiés par Furstemann, t. IV, p. o92-593. Voy. Holstein, p. 19-20.
-A Bahn, petite ville de Poméranie. Voy. K.\nzo\v, Pomerania,i.U, p. 463.
bourg, on continua de jouer le mystère de la Passion longtemps après la scission religieuse. Ce ne fut qu"en 1598 que l'Électeur Joachim en interdit la représentation,, dernier vestige, prétendait-il, de la superstition papiste •.
L'approbation donnée par Luther au théâtre religieux stimula le zèle des auteurs dramatiques protestants, et l'on vit se multiplier les drames bibliques. Tous ont une tendance polémiste, tous renforcent le prêche. Mais depuis que Luther avait retranché le dogme de la présence réelle, le drame religieux avait perdu sa vraie signification, son point d'appui. L'antique liturgie lui faisant défaut, son caractère sacré s'était effacé; l'admirable enchaînement de la dogmatique catholique ayant été rompu, il n'avait plus sa haute et profonde portée. Bien que les auteurs protestants prissent souvent pour sujet les récits du Nouveau Testament, leur prédilection se portait vers l'austère grandeur de la genèse. Mais là aussi la révolution religieuse avait changé le point de vue. Le sens symbolique de l'Ancien Testament, avec ses sacrifices, son sacerdoce, ses cérémonies, ses moyens sensibles de sanctification, trouve dans l'Église catholique son accomplissement et son achèvement; tout cela était profondément altéré par le dogme de la foi sans les œuvres et la doctrine du sacerdoce universel. On ne vit plus dans l'histoire des patriarches, des juges, des rois, des prophètes, que des exemples de vie familiale ou de vie politique, et les grandes figures de la Bible prirent, sous la plume des poètes comme sous le ciseau des sculpteurs*, une physionomie plate et vulgaire. Le royaume de Dieu se cantonna presque exclusivement dans l'étroite limite de l'âme individuelle et de la famille.
C'est à ce point de vue restreint qu'Hans Sachs comprit le drame biblique. Il aborda les livres saints avec le même sans-gêne que les sujets profanes et dramatisa, sans nul effort, la moitié de la Bible. On ne saurait cependant méconnaître en ce grand travail les pieuses et droites intentions du poète. Çà et là, la simplicité naïve du sentiment nous réconcilie avec la platitude du style ; mais l'art de développer un sujet, d'enchaîner les scènes, les incidents, d'indiquer les mobiles qui dirigent les personnages, en un mot toute psychologie lui fait complètement défaut. La plupart du temps, son savoir se borne à rimer le texte qu'il a sous les yeux. Malheureusement, il affaiblit singuhèrement l'énergique beauté de la langue de liUther. Le poète Sachs est incomparablement plus prosaïque que le prosateur Luther. D'ailleurs Sachs écrivait et publiait avec une telle célérité
' Holstein, p. 20 et suiv., p. 25-131. A Marbourg, le drame de la Passion fut représenté jusqu'en 1561 (Beckstein, Kalender tag ebuc h, p. 9). * Voy. plus haut, p. 111 et suiv.
qu'il était à peu près impossible que ses pièces eussent quelque valeur, et la manière dont il dramatise la Bible est tout industrielle. La première tragédie de Safd (qui a cinq actes) fut entièrement écrite pendant le mois d'août 1557;, et la seconde au mois de septembre de la même année. En un si court espace de temps, Sachs fait encore paraître la comédie de Daniel^ et la tragédie de Siegfried le cornu, qui n'a pas moins de sept actes. Il se livre en outre à des travaux d'un autre genre, publiant : Trois complaintes sur une méchante mégère trépassée; Deux beaux dialogues; L'œuf et ses dix-huit avaries; L'entretien de saint Pierre avec le paysan fainéant; La farce du paysan saigné; La farce du diable qui crée une chèvre; Les noces du diable avec une vieille feii'me. Le 3 octobre, paraît une nouvelle pièce de carnaval; le lendemain, L'impie Achab et le pieux Naboth; le 6 octobre, une sotie : Le valet de ferme et le sarreau découpé; le même jour, La comédie de Mephiboseth, tiret' du second livide des Rois\ Une pareille fécondité indique suffisamment la valeur littéraire des drames bibliques de Sachs, au nombre de plus de quarante .
Sans se préoccuper de l'opinion de Luther et de Mélanchthon, Sachs donna au public, en 1558, La tragédie de la Passion, d'après les quatre évangélistes, composée pour être représentée devant une assemblée chrétienne. Les spectateurs voyaient expirer le Sauveur sur la croix, et le soldat romain percer dune lance son divin Cœur; sous leurs yeux, les membres des deux larrons étaient brisés à coups de massue ; et le poète avertit dans le livre que ces massues doivent être teintes en rouge-. Il affectionne les scènes sanglantes; dans sa tragédie de Saiil, le livret porte : « Goliath met son casque, s'avance vers David; mais celui-ci lance sa pierre, Goliath tombe, David saisit l'épée du géant, et lui tranche la tête, etc. » Comme les poèmes des maîtres chanteurs, écrits en vers faciles, sans aucune échappée vers l'idéal, le drame religieux, tel que Sachs le comprend, n'a rien de littéraire ; tout le monde pouvait y collaborer. Pour d'autres branches de l'art dramatique, la culture classique, la connaissance des langues étrangères étaient requises, puisqu'on y traitait quantité de sujets an-
' Voy. GoEDEKE, Grundriss, t. II, p. 431, n"' 334-350. « Non 'seulement Hans Sachs, l'infatigable poète, jouait lui-même dans ses pièces, mais il se faisait directeur de théâtre » (Gênée, p. 126-127).
- Cholevius (t. I, p. 299) fait la remarque suivante à propos des drames bibliques du poète : « II se garde bien de se permettre un développement dramatique quelconque ; il s'attache rigoureusement au te.xte, il ne se demande jamais si tel ou tel fait, transporté sur la scùiie, sera d'un heureux elîet, ou même s'il pourra se concilier avec les exigences de l'art dramatique. Il trace à traits rudes, grosso modo, le caractère de ses personnages. On chercherait en vain dans son œuvre le moindre souci psychologique. » W. Wackernagel {Drama, p. 137) dit : « Hans Sachs n'est pas seulement le type de tous les poètes dramatiques de son temps, il est leur chef, leur principal guide. »
tiques ou empruntés à la littérature étrangère ; mais pour le drame biblique, la traduction de Luther fournissait amplement au poète tout ce dont il avait besoin : sujets, personnages^, caractères; langue vigoureuse, riche^ colorée^, populaire, se prêtant aussi bien à lexpression des sentiments passionnés qu'aux effusions d'une tendre ferveur. Aussig prédicants, maîtres d"école. sacristains, conseillers, ouvriers et rimeurs ambulants, se crurent-ils capables d'écrire. La plupart attachaient fort peu d'importance à la composition du sujet. Hans Sachs avait déjà porté le nombre des actes de cinq à dix. La tragédie du Roi Saiil et du berger David, dédiée en 1571 au conseil de Bâle par Mathieu Holzwart, greffier de Rappolsweiler, fut représentée en deux jours : 400 acteurs parlants et 500 personnages muets y figurèrent'. Les Actes des Apôtres, insipide « comédie » biblique que le directeur de l'école latine, Jean Brummer, fit représenter par les bourgeois de Kaufbeneurn en 1592, n'a pas moins de 9,200 vers et de 246 personnages-. — Jean Schlays donna 12 actes à sa comédie de Joseph, y mêlant une foule d'épisodes propres à flatter le goût peu raffiné du public. Cette « comédie » forme un volume de 310 pages in-octavo '. La création d'Adam, pièce nouvelle et très divertissante, a 240 feuilles d'impression : il fallait deux journées entières pour la représenter (1550). Jacques Funckelin, prédicant de Biel, écrivit la Tragédie très plaisante et utile de l'homme riche et du paiivre Lazare ; elle fut jouée par les bourgeois de la ville en 1551. L'auteur y avait un intermède mythologique : la Dispute de Vénus et de Pallas, en 3 actes'' . Jean Rassers, curé d'Ensisheim (Haute-Alsace), rimeur sans préjugé, qui écrivait à la fois pour les Catholiques et pour les Protestants, publia à Bâle en 1575 la Comédie du roi qui célèbre les noces de son fils; elle n'avait pas moins de 15 actes; la représentation durait 3 jours; elle comptait 162 personnages, parmi lesquels
2 anges, 2 conseillers auliques, un fou, des valets de ferme, des paysannes, 2 figures allégoriques, 3 patriarches, 3 prophètes,
3 juifs, 23 sénateurs romains, des joueurs de fifre et de tambour, 3 apôtres, un bailli, des licteurs, des juges, des bourreaux, plusieurs estropiés, enfin Lucifer et la Mort*. — Dans la pièce du théologien protestant Hartmann : Nouvelle surprenante très belle et très chrétienne comédie j où l'on assiste à tout ce qui se passe au ciel et en enfer,
' GcEDEKE, Grundriss, t. II, p. 331, n» 83.
- A la vérité, il arrivait fréquemment qu'un même acteur était chargé de plusieurs rôles (Vovez K. Tr.\l"tma.\x , Archiv für Litteraturgesch., t. XIV, p. 234-235).