‹ L'Allemagne et la réforme (volume 5)Chapitre 446 sur 573 · TUBINGUE · texte numérisé non relu

TUBINGUE

*GoEDEKE, Grundriss, t. II, p. 347, n» 8» et 349, n» 71: Ge.née, p. 73-75; B.\ch- TOLD, Deutsche Litteratur, Annotations, p. 91 et suiv.

= Gceueke, Grundriss, t. II, p. 390. n" 321 ; Ge.née, p. 186-187.

les personnages les plus divers se trouvent rapprochf's : à côté de saint Jean-Baptiste, de Marthe et de Madeleine, paraissent lÉlecteur Jean-Frédéric de Saxe^ Luther et Mélanchthon, puis David, Élie et Benjamin. Au dernier acte, on voit Lucifer et ses démons au milieu des flammes; le livret donne l'indication suivante : « Pendant les danses, des raquettes éclateront et tomberont du ciel sur les démons et les damnés'. » Dans les drames évangéliques, composés par le peintre de Zurich Josué Murer, les défilés des troupes, le tumulte guerrier, les batailles, une bruyante musique militaire tiennent une grande place. Le siège de Babylone, drame tiré des prophètes (1559). était divisé en deux parties : le premier prologue était déclamé par le fou: le second, par le diable ^

Le protestant Paul Rebhuhn, ancien maître d"école, poète cultivé, doué d'un talent dramatique incontestable, donna au public un drame intitulé : La servante de Dieu Suzanne, publié en 1535. Il fut joué par les bourgeois de Kahla. C'est un des meilleurs drames de l'époque ^ Dans l'édition de 1544, Rebhuhn dit l'avoir composé dans l'intention de donner de sages leçons à la jeunesse. S'il mêle l'agrément aux graves préceptes, c'est qu'il est persuadé que, « par les divertissements intéressants, la jeunesse peut être portée au bien *. » Cependant, malgré ses bonnes intentions, il ne réussit pas à surmonter les difficultés de son sujet. La passion des deux juges s'exprime en un langage d'une crudité révoltante; Rebhuhn tombe aussi fréquemment dans la vulgarité, par exemple dans la scène où les deux juges se concertent sur la manière dont ils consommeront leur crime :

ï Ah! cher seigneur, que dites-vous là? Si vous avez à mon égard de si bonnes intentions, je ne me plaindrai pas; car bien qu'on dise que deux chiens convoitant le même os ne sauraient demeurer bons amis, et se jettent l'un sur l'autre, j'espère cependant que nous ne nous querellerons pas au sujet de cette belle ! Et en premier lieu, comme, en cette aventure, chacun de nous resté seul n'en pourrait venir à bout, je pense que vous ne refuserez pas de lever avec moi la litière, afin que nous la portions près de l'étang et puissions en venir à nos fins. »

On se rend compte des rapides progrès du mauvais goût en Allemagne lorsqu'on compare le drame de Rebhuhn à la Suzanne du duc Henri-Jules de Brunswick. Dans cette dernière pièce, les propos

' Magdebourg, 1600. Goedeke, t. II, p. 369, n» fîOl ; Gênée, p. 214.

' Gênée, p. 184.

^ Rebhuhn, Dramen, éd. de Palm, t. I, p. 88. Voy. p. 180 et suiv., où l'on trouvera d'intéressants détails sur les imitateurs de Rebhuhn. Yoy. Tittmaxn, Schauspiele, t. I, p. 19-106. Voy. Pilger, p. 156-169.

* Rebhuhn, Dramen, p. 87-88.

que tiennent les deux vieillards, dans le jardin de Suzanne et devant les juges^ dépassent en licence tout ce qu'on peut imaginer de plus ordurier; les termes injurieux qu'ils échangent sont d'une grossièreté inouïe. Et cependant^ cette « belle comédie » fut représentée en présence de toute la cour ducale '.

Thibalt Garth, poète protestant, bourgeois de Schlestadt. mérite d'être cité, à cause du développement psychologique qu'il a su donner à son sujet. En 1540, à l'exemple du poète catholique Cornélius Crocus, il tira de l'histoire de Joseph « une belle et édifiante comédie - s . Ce sujet de Joseph, comme celui de Suzanne^ était extrêmement goûté au seizième siècle. Beaucoup, parmi les auteurs qui l'adaptèrent au théâtre, rendirent de telle façon la tentation de Joseph qu'il est très difficile de les croire^ quand ils affirment que le désir d'inspirer aux spectateurs l'horreur du péché a été leur seul objectif. Déjà, dans Garth^, la passion de l'épouse de Putiphar s'exprime en termes trop brûlants.

Dans le drame de Joseph du diacre Jean Schlays. pendant les scènes de la tentation, deux diables s'efforcent de faire succomber le jeune hébreu. Satan se réjouit :

« Il ne nous échappera pas! L'adultère est certain f Elle est belle, elle a le teint beau, l'affaire va bien marcher! »

Il se propose d'apparaître à la femme de Putiphar pendant son sommeil sous les traits de Joseph, i Putiphara » prépare pour Joseph une bouillie magique ^ — Balthasar Voigt*, pasteur luthérien

' Schauspiele des Herzags Heinrich Julius von Braunschweig , p. 43 et suiv. Pilger (p. 189 et suiv.) dit. au sujet de ce drame souvent vanté : « Ce n'est qu'un remaniement tantôt libre, tantôt littéral du drame (déjà remanié) de Frischlin, mais ce travail est fait avec une grande maladresse : dans presque toutes ses parties essentielles, il reste bien au-dessous de l'original, que parfois il mutile. »

* Pour plus de détails, voy. Schmidt, dans l'introduction de sa nouvelle édition de la pièce (Strasbourg, 1880). Au sujet de la comédie qui a servi de modèle à Garth, Comedia sacra cui litulus Joseph, du hollandais Cornélius Crocus, comédie qui eut un succès prodigieux et fut portée aux nues par les dramatistes postérieurs, von Weilen dit (p. 25 et suiv.) : « Peu d'auteurs, au seizième siècle, ont écrit pour le théâtre avec autant de talent et d'indépendance que Crocus. Au rebours de ses contemporains, il mêle avec justesse l'élément psychologique dans ses drames bibliques. Le drame de Joseph, du poète bernois Hans von Rute, est en grande partie une traduction littérale de Crocus » (1538, p. 30-39). Sur le drame du même nom du poète catholique Georges Manopedius, le poète dramatique latin le plus remarquable de l'époque, voy. v. Weilen, p. 77 à 85.

^ « Le poète semble avoir éprouvé une sympathie particulière pour Joseph tenté, et quand plus tard les dramatistes parlent des poètes du passé qui ont traité cet épisode d'une manière trop réaliste, ils semblent avoir surtout Garth en vue. Mais le pas fatal est franchi, le drame psychologique est né, et peu d'auteurs, après Garth, parviendront mieux que lui à faire de l'épisode amoureux un épisode moral » (V. Weilen, p. 61).

■* ScHLAYs, acte IV, scènes i et ii.

de Drubeck, qui eût voulu voir représenter et étudier avec application, dans les grandes comme dans les petites écoles, son Joseph en l'Egypte, prête à l'épouse de Putiphar le langage le plus licencieux : la scène entre elle et Joseph ne peut être reproduite.

En général, les.poètes dramatiques du seizième siècle affectionnent les propos grossiers; lorsqu'ils veulent être comiques, c'est dans un style absolument indigne du drame religieux. Dans la pièce de Voigt, Putiphar, voulant se venger de Joseph qui lui a ravi Ihonneur, ordonne au bourreau Urian d'appliquer la torture à « l'adultère scélérat » . Pour Mcdéa (la femme de Putiphar), elle voudrait voir Joseph enfermé dans le « bon sac » ; mais Urian refuse de la satisfaire :

« Dame, ce que tu désires est impossible ! Il est pour le moment rempli de sorcières, et je ne les en tirerai que lorsqu'elles seront bien engraissées, car je veux goûter de ce bon lard! J'en ferai mon rôti le jour de la saint Gui! »

Suit une scène de paysans ivres qui rouent de coups un sacristain et un aubergiste, et l'auteur en prend occasion pour anathématiser la vie bestiale des paysans et des ouvriers. A la lin de la représentation, le fou conseille aux assistants de se rendre à la taverne, s'ils ont de l'argent, et de boire à cœur-joie '.

Dans la « comédie » de Schlays, Joseph, en présence de son père, traite ses frères de scélérats, de vauriens, de débauchés ; Jacob appelle Rubens tête d'âne, etc. La haine des frères de Joseph contre celui qu'ils ont vendu est féroce. Siméon brûle de tremper ses mains dans le sang du traître ; il regrette de ne pouvoir l'égorger de ses propres mains ^

Dans la Comédie du patriarche Joseph, dédiée par André Gasmann, recteur de Rochlitz, à la duchesse Sophie de Saxe (1610), Joseph est roué de coups par ses frères, et Lévi, « lïnfâme gredin, » les exhorte à ne pas les ménager. Putiphar subit les reproches de sa femme qui le traite de fainéant et d'imbécile, et l'accuse de s'enivrer souvent jusqu'à en perdre la raison. Lévi, après avoir bu avec excès de la bière et du vin, se plaint de coliques, et Siméon est tellement ivre qu'il a grand'peine à trouver la porte, etc. ^

' V. Weilen. — La comédie est dédiée au bourgmestre et aux conseillers de Halberstadt. Eile fut imprimée en 16i8, mais elle date en réalité de la jeunesse de l'auteur. Elle renferme plusieurs allusions polémistes; les Catholiques sont accusés d'avoir étouffé tous les sentiments de la nature dans l'àme des saints.

- Schlays, acte I", scènes i-iv; acte II, scène ii.

^ V. Weilen, p. 151-157. Voy. Goepeke, Grundriss, t. II, p. 376, n» 245. Von Weilen (p. 131) signale déjà la complète décadence du drame religieux dans la comédie de Joseph, composée en 1586 par Egidius Ilunnius, alors professeur de théologie à Marbourg. « On y rencontre déjà cette surcharge d'épisodes qui n'ont rien à faire avec l'action et n'ont d'autre but que de provoquer le rire, tandis qu'auparavant le comique n'osait se montrer que çà et là. » « Que les épisodes

La grande comédie du saint patriarche Jacob, de Joseph, son fils bienaimé, et de ses autres enfants, pièce que le cordonnier Adam Puschmann, élève de Sachs, se proposait de faire représenter à Breslau^ fut interdite par le curé de la ville comme « tout à fait contraire aux mœurs, et remplie d'expressions obscènes qui ne pouvaient que scandaliser et blesser les oreilles pudiques ». Cependant elle fut représentée en 1583, avec accompagnement de musique et de chant'.

Quantité d'autres drames religieux, sans qu'il puisse être ici question d'art dramatique, outrageaient les mœurs et la décence. Dans la Nouvelle et plaisante pièce de la création d'Adam et d'Eve, de Jacques Ruof, représentée par les bourgeois de Zurich en 1550, on apprenait comment Eve devint enceinte; comment elle mit au monde un fils et une fille; dans le même acte, elle donnait naissance à deux jumeaux-. — Le drame, « très édifiant et chrétien contre le vice de l'orgueil, » composé par Jean Römoldt, a pour principal personnage le roi Balenicus qui se présente complètement nu sur la scènes — Le prédicant Ambroise Pape adapte au théâtre, dans le premier de ses Deux drames chrétiens sur le crime de V adultère, l'histoire de David et de Bethsabée, et cela de manière à édifier médiocrement « la jeunesse studieuse » qu'il dit avoir spécialement en vue*.

Plus licencieuse encore est la « comédie » du Jugement de Salomon, de Jean Baumgart, curé de l'église du Saint-Esprit à Magdebourg (1564). Elle avait été composée « pour futilité et l'édification de la jeunesse », et avait obtenu l'approbation du conseil. Lorsqu'on parcourt cette pièce et qu'on lit les propos que tiennent entre elles les deux femmes qui se disputent l'enfant en présence de Salomon, lorsqu'on devine, par les indications du livret, de quels gestes ils devaient être accompagnés, qu'on entend les reproches que l'autre mégère adresse à un usurier et la façon dont s'exprime un bourreau qui survient, on ne peut sans stupeur lire les paroles qui la terminent : « Cette pièce a été jouée par une troupe de jeunes élèves ^ »

d'Hunnius sont amusants I Je suis convaincu qu'ils ont fait le succès de la pièce, comme ses nombreuses représentations, imitations et traductions permettent de le supposer. »

' Holstein, p. 87. Voy. Gcedeke, Grundriss, t. II, p. 407, n" 396.

* Gervinus, t. III, p. dOl.

3 GoEDEKE, Rûmoldt, p. 368-369.

* Magdebourg, 1602. Voy. le titre complet dans Gcedeke, Grundriss, t. II, p. 367, n" 187.

5 Baumgart, acte I, scène ii ; acte II, scène vi ; acte III, scène première, etc. Gervinus (t. III, p. 94) dit au sujet de cette pièce : « On est stupéfait de constater ce qu'alors on permettait à la jeunesse de lire ou d'écouter. Les plus vils histrions, les plus grossiers de notre temps n'oseraient rien de semblable. »

Jean Baumgart crut rendre un éminent service à la jeunesse et aux parents chrétiens en publiant aussi une allégorie très plaisante et très curieuse, tirée dun conte populaire et intitulée : Comment Notre-Seigneur Dieu fit lui-même le catéchisme aux enfants d'Eve, après la création du monde. Caïn ayant usé de paroles et de gestes très inconvenants, le Seigneur lui dit :

« Bourrique que tu es, rustre grossier ! tu ne seras jamais qu'un ours mal léché! Pourquoi te tiens-tu devant moi comme une buse? Tu penches la tête comme un larron pris en faute ! Que fais-tu là, les mains pendantes? Tes yeux sont chassieux, ton nez morveux, ta bouche bave ! Va, tu n"es qu'un disciple de Rome, un apostat, un vil papiste, un antéchrist, un épicurien, un impie qui ne croit ni en Dieu, ni en sa parole! Décampe, mécréant! A la potence, infâme canaille M »

11 était impossible qu'un pareil théâtre améliorât les mœurs d'une jeunesse dont tout le monde déplorait les vices précoces. On peut en dire autant de la comédie de Hans Friem, que Martin Hanneccius, recteur de lécole des princes à Grimma, publia et fit plusieurs fois réimprimer « pour le bien et l'utilité des écoles chrétiennes ^ » . La donnée de la pièce est tirée dun conte populaire. En l'absence de saint Pierre, sa femme Pétronille laisse un jour pénétrer dans le ciel le charron llans Friem. Pierre fait des reproches amers à sa vieille compagne; il l'accuse de lui avoir joué un tour pendable. Hans Friem se montre insolent. Il répond à Marie-Madeleine qui veut l'apaiser et lui conseille d'avoir recours à l'intercession des saints : « Que parles-tu de saints? Je les ai en médiocre estime! Quant à toi, je ne crois pas du tout que tu ne sois encore gouvernée que par les sept démons auxquels tu fis autrefois la cour, car ils se sont tellement multipliés que tu en loges maintenant septante fois sept fois davantage; et comme, dans l'intervalle, chacun d'eux est devenu

• Dans l'appendice du catéchisme publié par Baunigart en 1559. « Sous la plume de Baumgart, » dit son coreligionnaire Lüschke (p. 61 et suiv.), « le Seigneui" irrité devient un vulgaire insulteur, et quand il prononce une sentence, il le fait sous forme de plaisanterie grossière. L'auteur, chose révoltante, met dans la bouche divine les termes les plus orduriers. Les injures dont Dieu accable Gain lui servent à exhaler toute la haine qu'il porte à ses adversaires religieux. C'est ainsi qu'il inculque de bonne heure à la jeunesse évangélique le mépris de ceux qui pensent autrement qu'elle. Quelle idée des enfants pouvaient-ils se faire d'un Dieu qui usait de pareilles expressions? On excuse la crudité du langage en pensant à la rudesse du siècle; mais on ne peut absoudre le siècle de l'avoir tolérée. Comment la jeunesse aurait-elle pu concevoir du respect pour un Dieu qu'on lui représentait sous de telles couleurs? Or, là où le respect de Dieu fait défaut, les liens de toute discipline ne tardent pas à se rompre. Le curé Baùmgart ne craint pas de faire entendre aux enfants et de mettre sous leurs yeux des mots et des tableaux absolument obscènes. »

- Nouvelle réimpression de la première édition (1582). par Théobald R.ehse, Halle, 1882.

soixante-dix fois pire, juge si je puis douter que tu ne sois possédée t » Il s'adresse ainsi à saint Pierre :

« Très saint Père Pape^, ainsi qu'on vous nomme à présent, n'estce pas vous que le Christ a appelé Satan? Infâme mameluck! puisse la gueule de l'enfer fengloutiri Trois fois parjure à tes serments, si la justice te jugeait comme tu le mérites, tu devrais rôtir au plus profond de lenfer, compagnon de Judas! Tu aurais mérité la potence dix fois plus que Judas, comme toi-même ne peux le nier! Tu es plus coupable que lui ! »

Paul demande à Pierre ce que pense le Sauveur de la présence de Frienidansle ciel. Pierre répond : « Le Seigneur n"a pas dit grand'chose! Tu sais que telle a toujours été sa coutume, sur la terre comme au ciel! Friem peut rester en paradis tant qu'il voudra et en goûter toutes les délices, pourvu qu'il se tienne en paix et ne fasse de tort à personne. »

Même dans une pièce intitulée : La jof/euse nouvelle de Noël, du poète lauréat Jean Seger, de Griefswald (1613), le lecteur est à chaque instant choqué par des grossièretés à peine croyables. Voilà comment Lucifer parle à la Sainte Vierge :

« Sorcière sans pudeur ! tu avives encore mon supplice. 0 maudite bigote, à cause de toi, il me faut avaler la honte et le chagrin ! »

Sur quoi l'archange Gabriel lui dit :

« On devrait bâillonner ta gueule de mensonge et de calomnie! Comment oses-tu parler de cette manière à la Vierge Marie ' ? »

Il était presque impossible aux spectateurs de garder une attitude calme et tranquille pendant la représentation de semblables « comédies spirituelles » . « Les gens de bien se plaignent à bon droit, » disait dans la préface de sa comédie de Joseph, le recteur du collège de Halle, Joseph Gœtze, et disent « que le théâtre religieux ne sert plus guère qu'à flatter la vanité ; on ne s'y occupe plus que des toilettes des femmes, il est devenu le passe-temps des fous et des rustres qui se plaisent aux grosses farces, au tapage, aux coups, aux rixes, aux rires indécents-. » — Avant lui, Georges Rollenhagen, recteur de l'école de Magdebourg, dans la préface de sa pièce : De l'homme riche et du pauvre Lazare, écrivait : « Il arrive souvent, pendant les représentations, que les gens du peuple se conduisent d'une façon inconvenante; ils empêchent les autres d'écouter, si bien que des personnes dignes de respect sont troublées dans leur plaisir. Les acteurs eux-mêmes se déconcertent, regrettant que l'espérance

' Gottsched, t. I, p. 171-173. « Lucifer et Belzébuth s'entretiennent souvent en latin et en français. Lucifer se propose de combattre le Sauveur assisté des dieu.\ infernaux et de monstres fabuleux. «

- V. Weilen, p. 158,

de leurs seigneurs, les dépenses qu'ils ont faites, la peine qu'euxmêmes se sont donnée, leur bonne intention, tout cela n'aboutisse qu'à une grossière farce, à un vain bavardage, à un tohu-bohu sauvage, tandis que personne, à cause du vacarme, ne peut rien entendre ni voir. La plupart des assistants semblent trouver un grand plaisir à briser les bancs, les tables; beaucoup cherchent un prétexte pour faire du tapage, pousser de grands éclats de rire, ou bien ils se précipitent sur leurs voisins et les empêchent d'écouter. De plus, l'acteur est obligé de subir beaucoup de paroles malhonnêtes, de menaces et d'injures, s'il essaye de résister au public et de faire cesser le tumulte '. — Comme pour braver le public, Georges "Wickram, avant la représentation de sa pièce de Tobte, introduisit sur la scène un démon porteur d'un message de Lucifer. Le diable écrivait aux spectateurs : « Nul d'entre vous ne veut se taire? On a fort mauvaise tenue ici! Bravo! Mon fidèle messager, comme de juste, est prêt à vous aider de tout son cœur! Tous ensemble, faites un grand vacarme, conduisez-vous comme des fous ! »

Jean Schlays reproduisit mot à mot ce message dans sa comédie de Joseph (1593), et il y ajouta un prologue où le fou semble fort étonné « de voir tant de fous sans marotte, et tant de méchants garnements qui font du vacarme, rient, bavardent, se poussent, marchent les uns sur les autres, sautent, pleurnichent comme le chien de saint Gui, sans que personne les en empêche - » .

Dans une pièce de Jacques Ayrer, Lucifer s'écrie :

« Je ne crois pas que dans lenler on puisse faire plus de vacarme! J'écoute, presque effrayé! Sont-ce là des chrétiens? Allons, allons tous au diable, tous en enfer! »

Satan menace de « bâillonner la gueule des tapageurs », de leur mettre un gourdin entre les dents, ou bien de leur clouer la langue au palais ^

Le diable a toujours un rôle très important dans les pièces de cette époque.

' Ackermanns und Voilh's Dramen. Introduction, p. 146-147.

3 Schlays, f. A, p. 7-8. Voy. von Weilex. p. 144.

2 Voy. Prölss, p. 138-140. Parlant de la représentation de ces pièces, Gervinus dit (t. III, p. 103) : « Là où les maîtres d'école et les pasteurs les dirigeaient, il semble que le pathos prétentieux de ces drames eût dû servir, du moins, à garder la décence. Mais dans les campagnes où des artisans sans culture dressaient leur théâtre ambulant, tout devint burlesque ou grossier. Riss avait vu des tisserands représenter Judith (par conséquent au dix-septième siècle). L'héroïne trancliait d'un coup de sabre la tête d'un veau chargé de figurer Holopherne au lit. « Harsdorfer dit avoir vu représenter le drame du Pauvre Lazare devant la porte d'une auberge. Le riche était attablé avec ses amis, et ne faisait que répéter : « Versez encore ! Buvons ! Bon, je sens que je deviens ivre ! « Les convives et le riche dévoraient un porc et un veau rôtis sans couteaux ni fourchettes; Abraham, habillé en curé, regardait ce qui se passait par la fenêtre de l'auberge ! «

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