THEATRE SATIRIQUE — PAMPHILE GENGENBACH
diants. A gauche^ le Pape s'avance^ monté sur un beau cheval de bataille^ suivi de cavaliers et de fantassins qui portent des bannières déployées. Les tambours battent aux champs, le canon gronde^, une foule de gens sans aveu, de femmes de mauvaise vie, ferment la marche . — Deux paysans s'entretiennent de ce qui se passe; lun d'eux dit : '( Les angoisses et les coups seront pour nous ! Oh ! que les prêtres nous ont attiré de maux I Eux, ils sont gras et frais, et c'est nous qui engraissons ces misérables ! . . . Que le diable leur donne sa bénédiction, et leur rompe le cou ! »
Les paysans parlent aussi de l'indulgence ; l'un d'eux affirme sa foi en Jésus-Christ :
« J'attacherais un grand prix à l'indulgence de Jésus-Christ, mais quant à celle du Pape, je lui montre le d....! Elle n'a été inventée que pour rapporter de l'argent aux prêtres! S'ils veulent me jeter cette ordure au nez, je veux qu'ils l'avalent! »
C'est ainsi que se termine cette pièce que les Protestants qualifiaient « d'aimable » et de « candide ' » .
Dans une troisième pièce représentée en 1525, le Marchand d'indulgences, Manuel ne se contente plus d'injures basses et grossières. Les paysannes qui entrent en scène doivent, comme l'indique le livret, « attaquer ouvertement la ruse et l'hypocrisie du Pape, employer la violence. « Elles se jettent sur lui toutes ensemble, le terrassent et l'accablent de coups de houlette et de quenouille. Une mégère en furie le frappe avec une vieille hallebarde rouillée, lui attache les pieds et les mains, le tiraille avec une corde de toutes les manières et de tous les côtés, « comme on a coutume de le faire pour les assassins. » Il est contraint de confesser tous les crimes abominables qu'il plaît à Manuel de lui attribuer.
Le Pape, en gémissant, s'écrie :
« C'est le diable qui m'a fait tomber parmi ces furies! Elles m'ont tiré par les cheveux, frappé, foulé aux pieds! Je ne sais comment je vis encore. S'il y a de tels supplices dans l'enfer, si les démons sont plus cruels que ces femmes, on a de rudes tourments à y endurer, je le vois - ! »
' Voy. B.\CHTOL[i, p. 103-Hl; Tittm.\xx, Schauspiele, t. I, p. 9-18. « Que le langage de ces paysans est à la fois touchant et énergique! » s'écrie Biichtold (CXXVIII). Tittmann, de son côté, admire « l'heureuse exposition du sujet et Ja beauté du langage populaire qui, malgré sa rudesse et son peu de souplesse, va pourtant droit au cœur du peuple ». Au dire d'Holstein (p. 73), ces deux pièces sont « pleines de verve et d'esprit »; ce sont « d'excellentes satires ».
-Voy. B.icHTCLD, p. 112-132. Bachtold apprécie également beaucoup cette pièce : « On y admire, » dit-il, « tant de verve hardie, d'humour et de raillerie spirituelle, qu'on en chercherait en vain l'équivalent dans les meilleures productions satiriques de l'époque. » '
Ce fut en cette même année qu'éclata la guerre des paysans, et les scènes que le poète avait imaginées devinrent des réalités.
L'année suivante il fit paraître un Dialof/ue comique dont voici le sujet : Une fillette de onze ans, nommée lîarbali, sur le point d'entrer au couvent, confie à sa mère, en présence de plusieurs prêtres, et avec force citations de la sainte Écriture;, Thorreur que lui inspire la vie religieuse '. Les propos que tiennent les prêtres sont peut-être les plus orduriers, les plus ignobles que le seizième siècle ait inventés pour avilir l'Eglise catholique-. L'enfant de onze ans déclare qu'elle n'a pas « une chair de nonne »; elle aspire aux joies maternelles :
« Un méchant habit, épais et grossier, un petit tablier de toile pardessus, voilà quelle sera ma parure ! Aux matines, je ferai la troisième voix^! »
Les révélations de Barbali sur l'existence qu'on mène au couvent convertissent un prêtre, et sa mère, ravie, crie au miracle :
« Les plus grands savants ne comprennent rien à ces choses ! Et toi, enfant, avec quelle sagesse tu parles ! Le Saint-Esprit parle par ta bouche ! »
En mai 1526, le conseil de Berne avait concédé aux cantons catholiques le libre exercice de l'ancien culte ; mais dès l'année suivante les novateurs obtenaient la majorité dans les deux conseils, et peu après parut un édit annonçant « la réforme générale de la religion » . Un eff"royable brisement d'images le suivit de près; les plus admirables chefs-d'œuvre de l'art chrétien furent détruits ou dérobés. La doctrine de Zwingle fut adoptée sans restriction, et imposée à tous les habitants sous les peines les plus sévères. Tout prêtre qui aurait l'audace de dire la messe après une première condamnation était déclaré hors la loi *.
Manuel prit une part considérable à l'établissement du Zwinglianisme dans sa ville natale; il écrivit à ce sujet un nouveau dialogue burlesque : Maladie et testament de la Messe. Ce pamphlet dépasse encore en violence ses précédentes productions. Un cardinal vient apprendre au Pape que la Messe a été mise en état d'accusation comme étant un blasphème et la plus criminelle des idolâtries; à
'BÄCHTOLD, p. 133-202. Büchtold convient que Barbali, fillette de onze ans, soutient cette thèse dans un langage peu enfantin ; mais en dehors de cette critique, il trouve des parties excellentes dans son rùle. « Avec quelle assurance, » s'écrie-t-il, « la petite créature s'entretient avec les grands savants! Comme chacune de ses réponses frappe juste ! Ne dirait-on pas qu'elle vient d'assister à la dispute de Bade, et d'entendre les arguments de Jean Eck et de Faber? Comme elle décrit bien la vie du couvent I Ce qu'elle dit sur le mariage est d'une vérité navrante, et le dépit de la troupe ecclésiastique est d'un haut comique! »
^ Voy. par exemple ce que dit le curé Stulgang, p. 136, 166, 178.
^BÄCHTOLD.p. 137-171.
* Voy. notre 3« volume, p. 97 et suiv.
cette nouvelle, la Messe est tombée malade. C'est en vain que^ par la voix puissante des Pères et des conciles, on a essayé de la guérir; la Messe râle, elle agonise, ses pieds deviennent froids. On propose de la réchauffer avec le feu du purgatoire, mais les paysans Font éteint avec de Teau bénite; quelques-uns ont même satisfait leurs besoins naturels dans le bénitier. On se décide à porter la Messe près d"une image de la Sainte Vierge, mais les paysans ont détruit sa chapelle. La Messe n'a pas même la consolation de recevoir l'extréme-onction, car le sacristain a graissé ses souliers avec les saintes huiles '.
Cette pasquinade obtint le plus grand succès. Peintre et poète à la fois, Manuel semble pourtant avoir éprouvé un certain regret de la dévastation de la cathédrale de Berne, à la construction et à l'embellissement de laquelle il avait autrefois contribué. Ce regret lui inspira la Complainte des pauvres idoles. Tout en se résignant à leur sort, les saintes images trouvent qu'elles ne sont pas si pernicieuses qu'on le prétend. Ici le poète fait un tableau animé et fidèle des mœurs du temps. Les idoles (c'est-à-dire les statues et les tableaux religieux) affirment qu'elles n'ont fait aucun mal, qu'elles n'ont encore tué ni volé personne :
« Jamais nous n'avons perdu notre temps à boire au cabaret, nous n'avons jamais mangé avec excès. Aucune de nous n'a encore grisé son prochain jusqu'à ce qu'il roule sous la table. Nous n'avons pas mené une vie de désordres; jamais notre cœur n'a été souillé par l'adultère ni par aucune impudicité. En vérité, nous sommes exemptes de tous ces crimes, et pourtant on s'acharne contre nous ! Ceux qui nous en veulent tant semblent avoir complètement oublié que, de leur vie, ils n'ont rien fait pour Dieu et que, par toute leur conduite, ils ont causé plus de scandales que nous. C'est à un autre genre d'idoles qu'il faudrait s'attaquer! Il y en a tant de ces idoles! La plupart des hommes sont remplis d'abominations, de paillardise; ce sont des goulus, des ivrognes, des blasphémateurs; de nos jours, jeunes et vieux s'adonnent à tous les vices. On répand le sang innocent; on n'a qu'une passion : devenir riche. L'adultère est si commun que personne ne se contente plus de sa femme. Chacun trompe et dépouille son prochain, et le monde est tellement entraîné vers le
' Voy. B.\cHTOLD, p. 216-236. Déjà Gervinus (t. II, p. 404) admire « la verve comique, spirituelle et railleuse » de cette pièce. Grüneisen (p. 221) ne se borne pas à vanter le « talent poétique de l'auteur et son goût délicat », il trouve que, seul, un esprit supérieur pouvait créer, «dans une heure d'heureuse inspiration, une œuvre aussi achevée. » Bilchtold dit (CLXXV) : « Je n'hésite pas à appeler la Maladie de la Messe la satire la plus mordante et la plus magistrale du siècle de la Réforme. » Schaf l'appelle aussi « la satire la plus brillante de tout le siècle de la Réforme » ; c'est, selon lui, « le chef-d'œuvre poétique de Manuel. »
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mal qu'il ne veut plus rien savoir de la foi : il préfère le larcin au catéchisme. La jeunesse nobserve plus aucune discipline; tout ce qu'elle dit est mensonge; le libertinage, voilà tout ce quelle comprend ; les pères et mères le trouvent bon... La débauche croît tous les jours dans les villes comme dans les campagnes. A entendre les gens, nos jeunes filles sont modestes, pudiques! Oui^ vas-y voir! regarde de près, avec de bonnes lunettes^ et tu verras qu'il n'y a que des p et qu'on ne peut plus même essayer de les compter'!»
Les nombreuses éditions des pièces de Manuel prouvent à quel point elles étaient goûtées du public. Ses premières comédies de carnaval turent réimprimées dix fois : Barbali eut huit éditions; la Maladie de la Messe, seize -.
llans von Riite, conseiller de Berne, marcha sur les traces de Manuel. Le 19 mars 1531, il fit représenter par les « jeunes bourgeois » de Berne une comédie de carnaval intitulée ; L'origine, la vie et la ruine de l'idolâtrie païenne et de ridolàlrie papiste^. Cette pièce n'a d'autre but que dexciter les passions populaires contre le clergé catholique qu'elle conseille de proscrire :
« Prêtres maudits, friands petits maîtres, vauriens, fainéants, amis du diable, grossiers lécheurs d'assiettes, trompeurs, vendeurs de Dieu, c'est le diable qui vous a conduits parmi nous! Otez-vous de mes yeux, troupe corrompue, de peur que ma colère ne se déchaîne sur vous * ! »
Le Pape ravit à Dieu sa gloire :
« Car il s'est assis à sa place ! Aussi ne faut-il voir en lui que le diable incarné ! Il ne vaut pas mieux que Lucifer : comme lui, il a osé s'égaler à Dieu ! ^ »
L' I adoration » des saints a introduit dans le christianisme toutes les abominations et tromperies du démon. L'auteur assimile le culte de la Vierge à celui de Junon et de Vénus ; le culte de sainte Catherine à celui de Minerve. La confiance sans bornes que les papistes ont mise dans les saints les autorise à commettre tous les crimes.
' B.\CHTOLD, p. 234-234. Voy. Grüxeisen, p. 441 et suiv.
2 GoEDEKE, Gr)uulriss, t. II, p. 338-341. Manuel lui-même ne paraît pas avoir eu conscience du caractère de ses écrits. Ecrivant à Zwingle (12 août 10:29), il parle de « quelques pamphlets rimes de sa composition ». Il lui en avait envoyé quelques-uns, et lui demande de les lui retourner, pour qu'il les puisse communiquer « à quelques personnes chrétiennes et bien intentionnées » (Bachtold, t.I, note2).
2 Bàle, 1332. Voy. GoEDEKE,t. II, p. 344, n"> 32. Cepamphlet n'est pas, comme le dit Crecilius {Birlinger's Alemana, t. III, p. 53), un « résumé attachant des prétendus miracles obtenus par l'intercession des saints », mais une satire populaire, destinée à ridiculiser le culte des saints.
5 F. L. Ib.