‹ L'Allemagne et la réforme (volume 5)Chapitre 453 sur 573 · THEATRE S AT 1 RI QU E ET PO LEM I S T E — BURKHARD VVALDIS · texte numérisé non relu

THEATRE S AT 1 RI QU E ET PO LEM I S T E — BURKHARD VVALDIS

Après le chant du cantique : « Prions maintenant le Saint-Esprit;, » le premier acte commence, et l'Enfant prodigue paraît. En style assez vulgaire^ il s'adresse au public, puis à son frère aîné; il annonce à celui-ci qu'il a résolu de s'éloigner de la maison paternelle, et réclame à son père, qui survient, sa part d'héritage. Le père s'efforce de le retenir, et lui tient un langage qui manque quelque peu d'élévation :

« Je vois que l'âne a mangé .un bon sac d'avoine ! Il veut maintenant aller gambader sur la glace! Bon! il se cassera la jambe; ensuite il sera sage. » Le poète païen Horace s'était plaint dès longr temps de l'indiscipline des jeunes gens. Et comme le jeune homme persiste dans son dessein, le père ordonne à un serviteur d'ouvrir un coffre qui contient, en monnaie d'or et d'argent, une somme de 5,000 florins. Il en remet la moitié à son fds et prend congé de lui. en disant : « Voilà, je pense, de quoi te bien divertir! " Le fus remercie et s'éloigne. Voilà la première scène.

La seconde se passe dans une maison publique. Les personnages sont : l'entremetteur, le « fourbe « , l'Enfant prodigue, et deux filles de mauvaise vie, Else et Grethel. Le « fourbe » s'entretient avec le maître de la maison qui paraît fort abattu; les temps sont durs. Luther, par sa doctrine sur le mariage et sa sévérité pour le vice, a fait beaucoup de tort aux affaires. Le fourbe le console et amène FEnfant prodigue dans la maison. Ici se place une conversation digne du lieu où elle se passe : les deux lilles, dans le langage de leur métier, s'offrent à l'Enfant prodigue. Tous chantent ensuite ime chanson alors populaire :

« Si l'Empire était à moi, et la douane du Rhin par-dessus le marché, et si Venise m'appartenait, cela ne me suffirait pas encore! Tout passerait au plaisir ! Trois dés et une carte, voilà mes armes ! Six belles filles au frais minois, trois de chaque côté, voilà ce qu'il me faut ! Approche, ma belle ! »

L'Enfant prodigue donne une partie de son argent à Else ; il perd le reste au jeu. L'hôte prend en payement son pourpoint, puis son haut-de-chausse; enfin, avec l'aide du fourbe, il le dépouille de tous ses vêtements, y compris sa chemise. Dans cette lamentable situation, l'Enfant prodigue se tourne vers les deux filles :

« Me voilà tout nu devant tout le monde ! Regarde, Else, en quel état je suis! Montre-moi un peu de pitié, donne-moi une de tes vieilles robes ! »

Mais les deux femmes se joignent à Thôte pour l'accabler dinjures et de railleries grossières: elle finissent par le mettre à la porte, « au nom du diable. »

Cet incident occupe environ le quart de la pièce (300 vers).

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Les personnages s'expriment tous en termes orduriers; les scènes s'enchaînent les unes aux autres sans aucune espèce de développement psychologique. Le jeune homme se livre au vice sans résistance, et les fdles déclarent avec une grande franchise que l'argent seul les intéresse ; aussi se détournent-elles gaiement de celui qu'elles ont trompé, dès qu'elles ont achevé de le dépouiller '.

La suite des malheurs de l'Enfant prodigue se déroule avec le même réalisme, et sans aucune espèce d'art. Dans sa détresse, il a recours à un riche bourgeois; mais celui-ci repousse avec mépris le f va-nu-pieds » . Il offre ensuite ses services à un métayer qui lui dit : « Ne compte pas sur moi. si tu veux remplir ta panse ! Tu peux l'adresser à un autre! " Ici le dialogue s'arrête, et « l'actor », citant force passages de la Bible, et mêlant à son discours beaucoup d'injures contre la Papauté, se sert de la première partie de la parabole pour faire ressortir la différence qui existe entre la foi et les œuvres. On chante ensuite un psaume, et le second acte commence.

A proprement parler, cet acte n'a que deux scènes : nous assistons à l'accueil fait par le père du prodigue à son fils repentant, puis aux murmures jaloux du frère aîné. Après un long dialogue (263 vers), « l'actor » paraît, et tire de la seconde partie de la parabole une conclusion tout en faveur de la foi sans les œuvres. Cette sorte de prêche opère un si merveilleux effet sur ceux qui l'écoutent que l'entremetteur, rentré en scène sans que rien ait préparé ou motivé son arrivée, se déclare prêt à changer de vie, sans toutefois songer aucunement à restituer l'argent volé. Après le chant à cinq

' Holstein (p. 152) passe sous silence la scène du bordel et se contente de dire : « L'Enfant prodigue, après avoir perdu tout ce qu'il possède, se repent de sa vie de désordre. » Holstein cite ensuite quatorze vers de « l'hôtelier » (le te.\:te porte l'entremetteur), lequel en veut à Luther d'avoir condamné trop sévèrement « la paillardise ». Waldis assure, dans sa préface, que son intention est d'abolir la coutume des papistes, qui font revivre les fêtes païennes pendant les jours qui précèdent le carême. Lui, au contraire, veut établir en ces mêmes jours des fêtes vraiment religieuses. Holstein sent bien que la scène du bordel est peu édifiante, aussi n'en fait-il pas mention. Hans Ackermann, bourgeois de Zwickau, dans sa pièce de l'Enfant prodigue, a traité le même sujet avec beaucoup plus de décence. Il n'y a point mêlé de polémique, et nulle part il n'a blessé les oreilles pudiques. Enfin son dénouement ne manque pas de grandeur (Ackermann, Därmen, p. 6-139). Les « comédiens anglais » eux-mêmes, dans leur pièce de l'Enfant prodigue, que Gœdeke traite de rude et de grossière {Grundriss, t. II, p. 644), n'ont pas été aussi loin que Waldis. Dans le drame anglais, l'Enfant prodigue, il est vrai, est, comme dans Waldis. dépouillé de ses vêtements, mais l'hùte lui jette du moins un vieux manteau sur les épaules (Voy. Tittmann, Die Schauspiele der englischen Komödianten, p. 65). Le dénouement est autrement élevé que celui de Waldis : l'Enfant prodigue, le cœur brisé de repentir, pénétré du désir de réparer ses fautes, se convertit du fond du cœur; le fils aîné regrette ses sentiments d'injuste jalousie : « Père bien-aimé, vos reproches sont justes, je me réjouis sincèrement de la conversion de mon frère : désormais, aussi bien que nous, il aura part au royaume de Dieu. Rentrons ensemble dans la maison, et soyons tout à la joie! » (Tittmann, p. 70-73).

THEATRE SATIRIQUE ET POLÉMISTE — BURKHARD WALÜIS 261

voix du psaume 129, la pièce semble terminée; mais l'ardeur polémiste du poète n'est pas encore éteinte. Le fils aîné revient^ tenant de sa main droite un crucifix, et de sa main gauche un long rosaire; le bas de sa robe est bordé de pieuses sentences; il tend les mains vers le ciel, et tient à haute voix le discours du pharisien qui se justifie lui-même^ discours entremêlé d'injures basses et triviales à l'adresse des ordres religieux. L'entremetteur converti joue le rôle du publicain : Il n'ose se croire justifié devant Dieu « comme ce saint et dévot personnage ». L'actor compare ensuite, dans son discours final (trente-huit vers), l'ermite hypocrite à l'entremetteur.

« Ce prétendu saint n'est;, au fond, qu'un vil mécréant ! Aux yeux de Dieu^ il joue une indigne comédie ! L'autre, au contraire, sort tout joyeux du temple, et retourne dans sa maison, délivré de tous ses péchés'. »

Dix ans plus tard, en 1537, Thistorien et le poète catholique de Lucerne, Hans Salat, écrivain doué d'un incontestable talent pour le théâtre, donnait au public la Parabole de l'Enfant prodigue, voulant, dit-il, « placer devant ses contemporains le miroir fidèle de la corruption du siècle -. »

A la première scène, le < démon tentateur », qui joue un grand rôle dans la pièce, se réjouit du spectacle que lui offre le monde :

' Ludwig Geiger juge avec impartialité et bon sens l'œuvre célébrée par tant d'écrivains protestants (Voy. Allgemeine Zeituvç/. 1882, n» 204. Voy. plus haut, p. 2oG, note 4). « La polémique se mêle ici à la parabole évangélique d'une façon tout à fait maladroite, » dit-il; « rien ne pouvait être plus agréable aux Catholiques que d'entendre les Protestants avouer que l'Enfant prodigue, hgurc de leur Eglise, s'était enfui delà maison paternelle en emportant ses trésors; qu'il s'était mêlé à une société dissolue, et qu'il n'était rentré chez son père que poussé par le désir de remplir sa panse, l^t pour nous placer maintenant au point de vue littéraire, nul développement dramatique dans la pièce, pas un caractère bien tracé; l'amour du plaisir chasse l'Enfant prodigue de la maison de son père, et la faim l'y ramène ; nulle indication sur la transformation progressive de son âme : ce n'est point le souvenir ému du foyer domestique, ce n'est pas la bénédiction de son père, dont il s'est moqué, qui le poussent à se convertir ; c'est tout uniment le bien-être qui l'attire. Il n'a point de remords de sa mauvaise conduite ; il n'est pas pénétré de l'idée qu'il ne peut devenir un homme nouveau que par une conversion intime, intérieure et sincère : son rôle n'a été créé que pom' illustrer cette commode maxime luthérienne que l'auteur, pour mieux souligner sa pensée, fait imprimer à plusieurs reprises en gros caractères : « On ne peut avoir accès auprès de Dieu que par sa grâce et jamais par les œuvres. » « Dans l'affaire de la conversion, le concours de l'homme, ses œuvres, toute son industrie ne servent à rien. » En chaire comme sur la scène, la peirabole de l'Enfant prodigue servait en général de prétexte aux plus basses calomnies siu" le clergé catholique et sur les simples fidèles. Voy. par exemple les quatre sermons de D. Haniciien (Leipsick, 1604) et les cinq sermons sur l'Enfant prodigue de N. Cornopaus (Hambourg, 1616).

2 Nouvellement édité par J. Bachtold, Geschichtsfreund (Einsiedeln, 1881), t. XXXVI, p. 1 à 80. On y trouvera en outre (81 à 90) un article intéressant sur la même donnée et sur le parti qu'en ont tiré les poètes protestants. Voy. Spengler, Der verlorene Sohn, p. 12 et suiv.; Deutsche Literatur, p. 80.

« Tous les pays allemands regorgent de péchés, d'ignominies; le monde est plongé dans le vice, nous sommes dans un état de complète corruption ! On court à l'enfer à toutes jambes, comme si là seulement on pouvait espérer se réchauffer! D'ailleurs, les pécheurs ont découvert une forteresse où ils se mettent commodément à l'abri de la colère divine. Ils suspendent pieusement tous leurs crimes aux souffrances de Jésus, et se persuadent qu'elles satisfont pour tous leurs péchés. Nul ne se soucie plus des bonnes œuvres : le repentir, la pénitence, l'absolution sont devenus inutiles. Jamais doctrine ne m'a charmé autant que celle-là ' ! »

Ce n'est pas l'efficacité des œuvres pies qui opère la conversion du Prodigue; conformément à l'antique doctrine catholique, le pécheur doit concevoir une vive horreur de ses fautes et, comme le larron du Calvaire, confesser Jésus-Christ du fond de son cœur :

« C'est la grâce divine qui opère uniquement en lui. Voyez comme dans la Maison de notre Père le pain de la grâce est libéralement distribué à ceux qui se rendent dignes de le recevoir I Au pauvre qui peine sur cette terre, il fait miséricorde, pourvu qu'il ait recours au rej)entir, à la confession, à la pénitence, et qu'il promette à Dieu de ne plus jamais commettre le péché; pourvu aussi qu'il se dispose de tout son cœur à aller trouver notre très doux et miséricordieux Père, et l'invoque avec grand repentir et douleur. Il doit ensuite faire l'aveu de ses fautes, les accuser avec une foi vive, les nommer, les faire connaître. Il faut que le prodigue révèle ses fautes en paroles sincères, accompagnant l'aveu d'un profond repentir. La pénitence viendra en troisième lieu, car le prodigue s'offrira de suite à cultiver les biens de son père ; il expiera ses fautes en travaillant la terre. Cette parabole nous instruit clairement des qualités que doit avoir la pénitence : le repentir doit être dans le cœur, l'aveu sur les lèvres -. »

Un ermite demande à Dieu le pardon des apostats qui ont abandonné la foi catholique :

« 0 Seigneur mon Dieu, prends pitié de nous ! nous sommes des affligés, des pauvres, des coupables ! Fais que nous reconnaissions notre péché, afin d'être jugés dignes de faire partie de tes ouvriers ! Ne nous laisse pas tomber dans le misérable état où beaucoup sont maintenant réduits! Relève de leur chute tous ceux qui se sont trompés! Donne un unique pasteur à ton bercaiP! "

La pièce débute par une invocation à la Sainte Trinité :

« Accorde -nous, à nous, pauvres pécheurs, tout ce qui nous est

' Vers 835 et suiv.

2 Vers 2323 et suiv.

3 Vers 1670 et suiv.

nécessaire pendant que nous sommes en cette vie : la paix^ le repentir^ la grâce, la consolation, la concorde dans nos familles et dans toute la chrétienté. Reconduis à la vérité ceux qui Font altérée'. »

Ce langage fait un bienfaisant contraste avec les injures atroces que Burkhard Waldis et tant d'autres auteurs de drames religieux déversaient sur tous ceux dont la foi n'était pas la leur. Ce même esprit de tolérance et de charité chrétienne se retrouve dans l'explication de la parabole :

î Le Seigneur notre Dieu est le Père de tous les hommes. » «■ Personne n'est en dehors de sa bonté, qu'il soit Turc, juif ou pa'ien-. »

Parmi les satires remplies d'attaques personnelles et composées en forme de comédies, le Chat qui tire (4524 ou 1525) mérite d'être' étudié. Un jeu dans lequel les joueurs, divisés en deux camps, tirent, chacun dans un sens opposé, un cordage ou un bout de câble, en fournit tout le sujet. Le prologue, nommant les personnages qui se présentent pour jouer avec Luther, Eck, Emser, Lemp, Murner, Cochlaiis et autres, dit que tous sont ennemis jurés de la croix de Jésus-Christ, ennemis aussi du bien public, des démons plutôt que des hommes, la valetaille de l'Antéchrist ; qu'ils sont plongés dans la débauche, l'adultère, le crime sodomite et tous les vices imaginables; que ce sont des brutes sanguinaires et impies. Avant de se mesurer avec eux, Luther implore le secours du Sauveur des hommes : la sainte Écriture lui a démontré que le Pape n'est autre chose que l'odieux et féroce Antéchrist.

« C'est l'amour de la vérité qui me force à combattre! Je veux jouer avec l'Antéchrist au chat qui tire! Pour soutenir ma cause, je n'ai que toi. Seigneur: ta Passion est mon seul appui ! Le Pape a de nombreux soldats, car il commande à l'armée infernale. Je risque tout dans un tel combat! Mais, Seigneur, tu seras avec moi ! »

Jésus-Christ l'encourage et lui promet de l'assister. Le Pape a élevé son trône au-dessus du trône de Dieu: il a livré au démon le peuple chrétien. L'heure de son châtiment a sonné. Luther commence alors le jeu; bientôt le Pape penche la tête vers la terre, et sa triple couronne menace de tomber. Il se tourne vers ses partisans, vers Emser d'abord, « le vieux bélier; » il lui crie : «A l'aide ! Au secours! »

• Vers 97 et suiv.

- Vers 457 et suiv.

Les défenseurs de la Papauté s'avancent alors Tun après l'autre; mais ils ne peuvent rien contre leur « genius », c'est-à-dire, comme l'explique le prologue, contre leur propre conscience, en somme contre eux-mêmes, car leur cœur les accuse et leur reproche la perversité de leurs paroles et de leurs œuvres. Murner qui, en s'adressant au Pape, l'appelle : « Mon Seigneur et mon Dieu, » entend son « genius » lui reprocher d'avoir blasphémé Dieu, et défendu par ses écrits le scandale et le vice :

« On connaît assez Murner! On sait que, lorsque sa bourse est vide, il cherche un bon moyen de se tirer d'affaire! Il te trahit, Seigneur, comme le fit Judas ' ! *

La pièce se termine par un cantique d'actions de grâces :

« Que mon Dieu soit loué, car il nous a tirés des pièges de celui que l'Écriture appelle le dragon aux sept têtes - ! »

Par allusion à un jeu de cartes en vogue, le bock, un satiriste catholique composa : Le jeu de bock de Martin Luther, auquel prennent part toutes les classes de la société ^ et les plaintes de tous et de chacun sur la difficulté des temps actuels; pièce très divertissante et agréable à lire. » Elle fut représentée le 25 juin 4531, au château de Römbach: la même année, elle était imprimée à Mayence. L'auteur s'était proposé de démontrer que le jeu commencé par Luther bouleversait toutes les conditions, nuisait à la charité chrétienne et à la paix :

« Nous vivons dans un temps de déloyauté, de ruse et de perfidie ! Il n'y a plus de franchise, plus de bonne foi sur la terre ! C'est la faute de cette doctrine charnelle, par laquelle, il y a bien des années de cela, on a tyrannisé la conscience chrétienne et troublé tant de cœurs pieux ! »

Chacun des personnages ne paraît qu'une seule fois sur la scène. Luther se présente le premier, et dit :

« C'est moi qui ai commencé le jeu, c'est donc à moi à jeter les dés! J'entends aussi donner les cartes à qui bon me semble, selon mon humeur et mon bon plaisir ! »

Celui qui voudra jouer avec lui et ne le contredire en rien, ne restera pas sans récompense, car Luther dispose de toutes les cures et de toutes les chaires de l'Allemagne. Les villes libres et quantité de princes et de seigneurs se sont déclarés pour lui :

<5 J'ai obtenu leur hommage et leur faveur; je suis Pape dans la terre allemande! »•

Il ne redoute plus personne, et son ardent désir, c'est que le sacerdoce catholique soit à jamais aboli.

' Sur des accusations de ce genre portées contre Murner, voy. plus haut, p. 197, note 3.

* Voy. Schade, t. III, p. 112 àl3o. Sur le Chat qui tire, t. III, p. 364.

« C'est là le but, la raison de toute ma doctrine; qui ne le voit pas ne me connaît pas. »

Jean Cochlaiis prend alors la parole : « Oui^ Luther^, » dit-il, « tu dis vrail Que chacun suive ton jeu avec attention; il verra bien si l'esprit de Dieu t'inspire! Luther attaque toutes les bonnes œuvres. Ne sont-elles pas pourtant les fruits de la foi? Il calomnie, querelle, raille et bafoue tous ceux qui ne font pas sa volonté : le duc Georges de Saxe, le roi Henri VIII, et jusqu'au pieux empereur Charles-Quint, lequel, plein de mansuétude, ne cherche que la concorde; il excite partout la discorde et l'émeute. Donc, chrétiens, écoutez tous, laissez-moi vous donner un bon avertissement! Gardez-vous de la secte de Luther, elle ne produit que des maux. 0 dévots chrétiens, considérez attentivement les fruits de cette doctrine ! Elle ne vous apporte que haine et qu'envie, voilà les armes dont se sert Luther ! »

Jean Eck renvoie le spectateur aux écrits de Luther, tout remplis d'injures et de calomnies. Pendant la dernière guerre, Luther a conseillé le massacre de tous les paysans^ et cependant il y avait dans le nombre quantité de braves gens qui n'avaient été mêlés à rémeute que contraints par la nécessité. Jean Eck a peur que l'Allemagne ne périsse, si l'Empereur ne vient promptement à son secours.

« Ma belle patrie si prospère, si puissante autrefois ! En un court espace de temps, l'orgueil de Luther t'a saccagée ! On n'aperçoit pas encore le terme des maux qui t'accablent et, si l'on ne se met à la besogne, nous verrons un triste dénouement! Aussi n'ai-je, dans mon loyal amour pour toi, qu'un désir à formuler : que Sa Majesté l'Empereur, avec laide de la divine bonté, vienne rétablir la concorde parmi nous! »

Un guerrier prend la parole ; il ne veut pas entendre parler d'effusion de sang, il veut la paix, par l'intervention de l'Empereur ; Luther excite les princes les uns contre les autres :

« Donc, ô sage Empereur, sois attentif, interviens dans cette querelle funeste! Qu'elle ne devienne pas un prétexte de guerre, et que l'effusion du sang soit évitée! Bien que la guerre soit mon métier et que je ne sache faire autre chose, je souhaite pour mon pays d'Allemagne qu'elle lui soit épargnée, car alors, unie dans toutes ses parties, elle n'aura pas grand'peine à vaincre le Turc, pourvu que le Seigneur nous assiste. Que Dieu, le Père des miséricordes, nous fasse la grâce de triompher de ses ennemis ! »

Jean Faber s'attache surtout à réfuter les écrits du novateur, remplis de calomnies et de contradictions. Luther ne voit pas que sa vie licencieuse est la première de ces contradictions. Faber se propose de le lui démontrer :

« Il n'a point d'autre argument que l'injure et la calomnie, et cet orgueilleux ne cesse de se contredire. 11 lui arrive constamment de se donner des démentis à lui-même, car il change d'opinion selon le vent. Il semble maintenant se perdre à plaisir; dans sa rage, il a déchiré toutes les cartes du jeu, mais jen ai rassemblé les morceaux; pendant (juil était assis, soir et matin, à table, vivant comme un épicurien, cédant à toutes les convoitises de la chair et du sang, j'ai pris soin de recueillir ses paroles. Il les prononçait légèrement, sans paraître sen soucier, et maintenant il s'imagine que je nen ai pas gardé mémoire! La bière de Saxe lui monte tellement au cerveau qu'il ne réfléchit pas à ce qu'il écrit. Vraiment sa conduite parait parfois bien étrange, car il affirme aujourd'hui ce qu'il niera demain! Tout cela, je compte le lui prouver par ses propres écrits, que j'ai lus d'un l^out à l'autre avec le plus grand soin. Désormais, chacun pourra se convaincre, s'il le désire, que Luther, avec sa propre épée. s'est fait souvent plus de mal qu'il n'en a fait aux autres. Cependant il veut toujours avoir raison, il entend ne se soumettre à personne, ne recevoir aucun conseil, aller toujours en avant, et toujours exhaler sa haine; il avoue lui-même que toute l'affaire n'a eu d'autre origine que l'envie et la jalousie ! N'en doutons pas, le dénouement sera aussi beau que le début! »

Alors viennent tour à tour sur la scène, se plaignant amèrement de leur sort et du bouleversement général ; un moine défroqué, une religieuse échappée de son couvent, un prêtre apostat, un gentilhomme, un marchand, les villes libres, un bourgeois, un artisan, un apprenti, un soldat, un paysan, un vieillard.

C'est le paysan dont la rancune est la plus amère. « Luther, » dit-il, I a déloyalement agi envers nous! il a menti pour mieux nous perdre; d'abord il nous a excités à lever l'étendard de la révolte; puis, lorsqu'il a vu que la chance était contraire, il a mis sa tête hors du panier, et les paysans dans la nasse. La détresse et la mort nous sont venues de lui. Il a conseillé aux princes de nous exterminer. Comment lui a-t-on permis de piper ainsi les dés, de se conduire comme il l'a fait, de nous entraîner dans l'abîme? N'a-t-il pas écrit à tous les princes pour leur conseiller de nous massacrer, grands et petits, les innocents avec les coupables? Et c'est lui-même qui nous avait entraînés! Nous n'avons pas encore fini de payer toutes les amendes qu'on nous a imposées après notre défaite, et nous n'y parviendrons jamais, car le château et le couvent sont déserts maintenant! Autrefois on y trouvait du secours! Mais la haine de Luther a tout détruit. » « Autrefois les couvents étaient des greniers d'abondance, les moines, les seigneurs nous venaient en aide; quand survenait la disette, on pensait à nous, le pauvre était

secouru, on lui prêtait un peu d'argent. Maintenant, ce qu'on a pris aux couvents, les seigneurs et les villes le gardent pour eux ! Du temps des curés et des moines, les choses allaient tout autrement ! ils nous prêtaient du blé, du vin ! Älaintenant on veut être évangélique ; aux pauvres, on n'offre même pas un coup à boire ! Pour moi, j'ai assez de ce jeu; je veux laisser faire Dieu et m'en tenir à la vieille mode, à ce que mon père m'a enseigné ! Mon père va lui-même vous dire ce qu'il pense. «

Le père, un vieillard à cheveux blancs, s'étonne que le monde soit devenu aussi fou, aussi aveugle. « J'ai maintenant atteint mes cent ans; j'ai vu bien des choses surprenantes dans ma vie! iMais rien ne m'a encore autant étonné que ce que je vois maintenant de mes yeux, car on appelle bien ce qui est mal; celui qui profère les plus gros jurons, chacun l'admire. La paillardise et l'adultère vont toujours en croissant. En peu d'années, tout chez nous a changé de face; plus de loyauté, plus de bonne foi. >>

L'ouvrier dit qu'il s'était figuré que Luther n'avait commencé le jeu que poussé par la charité chrétienne, dans l'intérêt général, pour établir la concorde entre tous les citoyens : « Mais je comprends maintenant. » dit-il, « de quoi il s'agissait! L'envie a conduit toute l'affaire. Luther n'a cherché que son intérêt, qu'à satisfaire son ambition; il n'a aimé que sa propre gloire. On s'en aperçoit par la doctrine qu'il nous prêche depuis plusieurs années. Par sa faute, l'industrie est tombée, elle qui était auparavant si florissante ! La marchandise était à un prix raisonnable : maintenant tout coûte cher: celui qui ne hausse pas ses prix passe pour un benêt, l'honnête homme est obligé de rester dans son coin : on ne l'appelle pas aux affaires, on n'a pas besoin de lui pour rendre la justice. Ceux au contraire qui se vautrent dans le vice, qui se sont enfuis du couvent où déjà leur réputation était mauvaise, les moines ou prêtres apostats, on en fait le plus grand cas! Nous autres, pauvres gen^, nous restons derrière la porte, tandis qu'il n'y a si petite affaire dont ne se mêlent ces renégats! Point de métier non plus où l'on ne les trouve! Ils n'ont ni foi ni honneur, ils se sauvent comme de vils larrons, quand ils ont fait de grosses dettes; par eux. le métier est avili; l'homme honnête, bon et droit, est soupçonné, car on ne croit plus à la bonne foi de personne. C'est Luther qui est cause de tout ce mal, c'est lui qui a fondé la caisse commune ! Au début, tout était admirable : on s'imaginait qu'on viendrait charitablement en aide à quiconque serait dans la peine ! Oui ! va-t'en voir s'ils viennent ! Quand on croyait l'emprunteur très solvable, oh ! alors on lui prêtait de bon cœur ! Voilà à quoi sert la caisse commune ! Ceux qui la dirigent font tous une fortune rapide! Aussi, moi, je ne m'en soucie guère. »

Le marchand se plaint à son tour :

« Partout on ruse, on trompe; plus de probité sur la terre! On porte aux nues le savoir-faire de celui qui sentend à duper son prochain; aussi le commerce est-il mort! C'est Luther qui est cause de tout cela; c'est lui qui a prêché la liberté de la chair et faussé tant de consciences loyales ! »

Un moine et une religieuse échappés de leurs couvents, un prêtre apostat ne se plaignent pas moins amèrement de leur sort et du temps présent. Le moine dit :

« C'est à grandpeine que je parviens à me nourrir; j'ai quantité d'enfants sur les bras, ma bourse est vide, j'ai tout juste de quoi mhabiller et mabriter; je ne trouve partout que déboire et privation. Le travail ne me réussit pas, je suis accablé de maux, je ne sais quel moyen prendre pour soutenir ma vie, et comment éviter la corde. »

Thomas Murner conclut ainsi :

« Au début, lorsque Luther a commencé son jeu, je vous avais averti de vous méfier de ses mensonges! Si on m'avait écouté, on n'entendrait point tant gémir ! Mais au lieu de suivre mon conseil vous m'avez insulté, vous m'avez reproché de parler contre Dieu ! On m'a blâmé, calomnié, et quand le paysan était ivre, Murner était cause de tous ces maux, c'était un imbécile, un nigaud; je n'étais plus en sécurité nulle part! En ce temps-là, les paysans eurent toute liberté de commettre le crime. Quiconque excellait dans l'injure et la calomnie, celui-là était un bon chrétien ! Luther avait fait une fameuse découverte ! 11 avait retrouvé l'Évangile, et l'Évangile eut un prodigieux succès! Luther en avait secoué la poussière; on l'affichait à la muraille et sur la porte; on le portait même sur son habit, sur ses manches; on songea enfin à le mettre en pratique; les lois de l'ÉgUse n'étaient que sornettes; la vraie doctrine chrétienne allait régner. Mais malheureusement personne ne voulait plus obéir! On abattit les châteaux et les églises : tels furent les premiers fruits de l'Évangile luthérien! Quel tapage, quel bouleversement dans le monde entier ! On passe pour un niais maintenant quand on veut rester honnête. Voilà ce que c'est que vivre selon l'Évangile! Les chrétiens ont été tellement dupés par l'ensorcellement du diable qu'ils ne se reconnaissent plus eux-mêmes! A les éclairer, on perd temps et peine; aussi ai-je le dessein d'exorciser un jour tous ces rustres devenus fous ! »

Le mot final est adressé au grand seigneur dans le château duquel se donnait la représentation :

« Gracieux seigneur, je vous ai montré la raison des maux dont nous sommes victimes. La disette, la peste, la discorde, tous

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