‹ L'Allemagne et la réforme (volume 5)Chapitre 455 sur 573 · THEATRE POLEMISTE ET SATIRIQUE · texte numérisé non relu

THEATRE POLEMISTE ET SATIRIQUE

A propos d"une tragédie d'Agricola dEisleben sur Jean IIuss, parut, en 4536. un Dialofjue en forme de comédie entre Martin Luther et ses bons amisK L'auteur, qui prétend s'appeler Jean Vogelgesang, n'était autre, très vraisemblablement, que Simon Lemnius, lintime ami de Mélanchthon, lennemi acharné de Luther. Lemnius avait déjà publié un drame en latin, Monacopornomaclùa^ ou la querelle des moines, le plus violent pamphlet qui ait jamais été écrit contre Luther, sa femme et ses meilleurs amis-. Les Dialogues familiei's, composés dans le même esprit, sont de mordantes satires sur les mœurs et la vie conjugale des plus célèbres théologiens de Wittenberg. Lauteur, on ne sait pourquoi, l'a divisée en cinq parties, bien qu'on n'y trouve qu'un long entretien entre Luther, Mélanchthon, Juste Jonas, Spalatin, Agricola et les femmes de tous ces novateurs : Catherine, Prisca, Eisa, Gutta, Marthe et Ortha, fille d'Agricola. La femme de Mélanchthon, Prisca, dit en parlant de Catherine : « Ce n'est qu'une pécore, gonflée de vanité ! Et cela parce (ju'elle a un peu de sang noble dans les veines ! » Puis, à propos d'elle et d'autres femmes qui entrent, elle s'écrie : « Oh ! les ridicules chipies ! Oh ! les répugnantes concubines de prêtres et de moines ! Comme elles portent haut la tête, et qu'elles ont bonne opinion d'ellesmêmes! Moi seule, au milieu de tout ce monde, je puis dire devant Dieu qu'en tout honneur j'ai un vrai mari, et pourtant ces dévergondées bouffies d'orgueil s'imaginent être au-dessus de moi ^ ! »

La femme d'Agricola fait à sa fille la confidence des torts de son mari : « Ton père est un ivrogne, » dit-elle, « par-dessus le marché un joueur, et pis que cela encore, que je ne peux pas te dire ! Souvent des semaines se passent sans qu'il me donne un liard pour mon ménage; il ne pense qu'à sa bouteille, il passe son temps à boire, il boit le jour et la nuit. etc. » Ailleurs elle dit encore : « Quand un homme est impuissant, son devoir est de jDayer quelqu'un qui le remplace, comme le docteur Martin la enseigné dans son livre sur

1 Ein heimlich Gesprech, etc. Uq exemplaire conservé à la bibliothèque de Fribourg en Brisgau porte la date MDXXXVIII. Gœdeke (Grundriss, t. II, p. 360, n» 139^^) cite une édition de 1539. Voy. Holstein, Zeitschrift für deutsche Philologie, f. 20, p. 484 et suiv. Sur Lemnius, voy. aussi la remarquable étude de Hüfleu, dans les Comptes rendus des séances de la Société sacante de Bohême (1892), p. 79 et suiv.

2 Voy. Holstein, p. 2i0-22i.

3 « Il est singulier. » dit Holstein (p. 224), « que la femme de Mélanchthon fasse ici exception, et qu'au rebours des autres femmes, elle soit représentée comme vivant en tout bien tout honneur dans un mariage légitime. Cependant jamais Mélanchthon n'avait été relevé de son vœu de célibat; aussi Prisca est-elle traitée avec un certain dédain par les autres « concubines de prêtres et de moines >>: elle souffre du mépris qui lui est montré, mais elle s'en console en songeant avec fierté que, parmi toutes les femmes qui la dédaignent, elle est la seule dont le mari ne soupçonne pas la fidélité. »

le mariage. » Mais ce que ce pamphlet contient de plus choquant, c'est un dialogue entre Luther et sa Catherine : « Saint Paul a écrite ne le savez-vous pas^ « dit KäthC;, " que le corps dun mari ne lui appartient pas '.... etc. »

Plus le temps marche, plus il semble que les théologiens protestants, en constante lutte les uns contre les autres, se servent avec plus de plaisir de la comédie pour bafouer leurs adversaires en public -.

Une satire en forme de comédie, satire extrêmement mordante, mais pleine de verve et d'esprit, mérite d'arrêter notre attention. Composée en 1534, elle ne fut imprimée que cinq ans plus tard sous le pseudonyme de Daniel de Sœst\ Elle est intitulée : Confession générale des prédicants de Sœst. Elle a, sur toutes les satires du temps, une très grande supériorité, en ce sens que relativement aux personnes et aux événements, elle suit de très près la vérité historique *. Pendant une émeute véritablement sauvage dont un moine échappé de son couvent, Jean van Campen, aventurier fourbe et corrompu, et quelques prédicants tarés avaient été les agents, une révolution religieuse et sociale s"était accomplie à Sœst. Le culte catholique avait été aboli, une campagne de pillage avait été orga-

' Ein heimlich (iespresch, feuille B, 8^, C- et 7. A 4'' et C '6-6. Voy. IIolsteix, p. 221 à2â4, et Holstei.x, dans la Zeitschrift für deutsche Theologie, p. 460, 463.

- Je possède quelques courtes notes encore inédites du diacre Henri Steinhart (1594). J'y trouve ce passage ; « Le.s théologiens sont possédés d'un tel désir de vengeance, ils sont remplis de si haineuses rancunes, que plusieurs vont jusqu'à tourner en ridicule leurs adversaires sur la scène, les traitent de pourceaux et de démons dans des pièces représentées par leurs élevés et jouées publiquement; j'ai souvent assisté à des spectacles de ce genre à Wittenberg. » Plus tard, Calixte le jeune se plaignait amèrement des théologiens de Wittenberg qui avaient fait représenter par leurs élèves une comédie toute pleine d'injures atroces, où lui, Calixte, avait un rôle odieux. « Cette pièce, » dit-il, « est remplie de grossières calomnies, comme on le peut voir dans le manuscrit. Il est orné d'une gravure représentant un dragon de feu, avec des cornes et des grifles ; sur sa poitrine on lit le nom de Calixte » (Arnold, Kirchen und Ketzerhislorie, t. II, p. 147-148).

^ Jostes en a donné une nouvelle édition soigneusement revue (voy. p. 111- 230).Ger\vin Haverland, gardien du cloître gris de Sœst, que plusieurs érudits regardent comme l'auteur de la pièce (voy. G»;leke, Grundriss, t. II, p. 336, note 36), ne l'a certainement pas composée. Voy. Jostes, p. 57-58 et suiv. Les très plausibles arguments de Jostes démontrent avec une presque certitude que Daniel Si^st n'est autre que le célèbre scolastique polonais Jean Gropper. Ph. Strancli (Anzeiger far deutsches Alterthumund deutsche Literatur, t. XV, 1889. p. 299 et suiv.), parlant du livre de Jostes sur Daniel de Sœst, dit qu'il n'est pas impossible que l'auteur de la pièce ne soit Jasper von der Bosch, chanoine de Bielefeld et recteur de Sœst.

* Voy. Justes, p. 60, 67 et suiv. Les documents trouvés dans les archives du conseil de Sœst concordent de tout point avec les faits historiques rappelés dans les pièces de Daniel. On ne peut nulle part le convaincre de mensonge. Il aurait pu tirer meilleur parti de certains incidents (par exemple, de celui du prédicant Kanipenj; il indique souvent plus qu'il ne précise; mais il faut se souvenir qu'il s'adressait à un public bien informé.

nisée contre les églises et les couvents : les vases sacrés avaient été profanés. Un nouvel édit religieux, imposant à tous les habitants de Sœst la doctrine luthérienne^ avait été publié : le Pape y était appelé « le dieu aux trois couronnes, le diable incarné, le fidèle vicaire de Satan » ; les couvents étaient « les synagogues du diable » ; les prêtres, « des pourceaux engraissés, des brutes ignorantes et les prostitués de Lucifer". » Les pratiques du culte catholique étaient appréciées en termes analogues. La comédie de Daniel rappelle tous ces excès, et l'auteur ne se montre pas disposé à les excuser. Si les Protestants voient dans le Pape le diable incarné, aux yeux de Daniel, Luther est « l'âme damnée du démon ». II suppose que le diable est venu de Wittenberg à Sœst tout exprès pour assister les prédicants, « ses enfants bien-aimés. » Satan les engage à empêcher les gens de comprendre et d'écouter la vérité en prenant des dehors hypocrites, en ne parlant que d'Évangile, en insultant le Saint Sacrement :

« Calomniez hardiment les religieux, les prêtres, toutes les bonnes œuvres, les moines, les seigneurs et les autorités! Dites bien haut que la corvée, les dettes, l'impôt n'obligent plus personne, qu'il n'est plus nécessaire de se confesser, parce que tous les hommes sont [)rêtres. et les femmes aussi, et les jeunes gens aussi! Louez l'abomination et le péché; ne manquez pas d'ajouter que tout ce que vous prêchez est fondé sur la sainte Écriture *. »

Ces exhortations s'accordent de tout point avec les prédications populaires de Jean de Campen, « ce taureau illettré, » comme l'appelle le satiriste.

Le style rie Daniel est rude, mais il ne tombe pas dans les propos grossiers dont fourmillent les satires du temps. Au point de vue littéraire, le passage le plus saillant et qui, dans son genre, n'a pas été surpassé, c'est le récit de la noce du surintendant de Sœst. La verve railleuse de l'auteur n'est nulle part plus sarcastique ^ Pour conclure, il exhorte les habitants de Sœst, auxquels sa pièce est dédiée, à se détourner avec horreur de toute hérésie :

« 0 Sœst, cité jadis si noble! Comment as-tu pu tourner ainsi les glorieux feuillets de ton histoire? On disait de toi. jadis, que sept princes ligués ensemble n'eussent pas été en état de te vaincre * ! Voilà qu'à présent sept prêtres, avec leurs nonnes défroquées, sont

I l'our plus de détails, voy. Cornélius, Geschichte des Miinslerisclien Aufruhrs, t. I. p. 99-114; t. II, p. 122-140; Jostes, p. 10-53.

- Jostes, p. 123 et suiv.. p. 224.

•' Comme l'a remarqué Joste.s (p. 73-77), qui a fait de toute l'œuvre une excellente critique.

^ Allusion à la grande sédition de Sœst (1445-1450), dans laquelle sept princes, tant séculiers qu'ecclésiastiques, attaquèrent la ville.

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venus à bout de toi! Sœst;, tu es méprisée^ tu es maudite! Les justes sélèvent contre toi, à cause de tes crimes ' ! »

On trouve des allusions polémistes à la doctrine de la justification^ et aux tristes fruits de la révolution religieuse, en divers passages du drame allégorique : La solde du péché, c'est la mort, drame que le libraire de Cologne, Jasper van Gennep, avait tiré d'un drame latin intitulé Homulus (1540).

Homulus le libertin s'exprime ainsi :

'< Puisque la foi seule peut nous conduire au ciel, ils sont fous ceux qui tremblent d'encourir la colère de Dieu! Aussi j'entends vivre à ma fantaisie, et croire fermement que Dieu me pardonnera ! «

Dans le prologue de l'édition de 4548, Jasper dit :

« De nos jours, dans une seule maison, il y a trois églises. Ah! Seigneur, qu'adviendra-t-il de tout cela? Il y a longtemps , que saint Paul a dit qu'à l'approche du Jugement dernier beaucoup abandonneraient le Christ pour adopter des doctrines diaboliques. La justice souffre violence, les désirs de la chair triomphent, l'état ecclésiastique est méprisé; quiconque sert Dieu est moqué, insulté On ne pense plus qu'au moyen de bien remplir sa bourse -. »

Thomas Kirchmair, surnommé Nœgeorgus, prédicant de Suiza, en Thuringe, est à cette époque le plus fécond de tous les dramaturges protestants ^

' JosTES, p. 227.

- GcEDEKE, Everymnn, p. 46-54.

^ Les pièces de Kirchmair méritent d'autant plus d'attirer notre attention que, de nos jours, les critiques littéraires les plus en renom les ont vantées et célébrées. Holstein (p. 198 et suiv.) dit : « Nœgeorgus est l'un des champions les plus exercés et les plus vaillants delà Réforme, c'est l'auteur dramatique le plus remarquable du siècle. » « Dans ses drames latins, on admire un art de railler digne d'Aristophane; il flagelle sans pitié la Papauté et ses erreurs. » « Qu'on ne s'y méprenne pas, » écrit Cholevius (t. I, p. ii~), « Pammachius, et c'est là tout son mérite, ce n'est pas le Pape, c'est la Papauté, et le portrait est fidèle. » Gervinus à son tour (t. III, p. 80) met les drames de Kirchmair au rang des œuvres patriotiques les plus remarquables du seizième siècle. « Pammachius, » selon lui, « est une œuvre d'une grande portée ; très hostile à la Papauté, elle a été composée avec la plus entière bonne foi. » En revanche, Eric Schmidt, dans les pages qu'U consacre à Kirchmair {Allgemeine deutsche Biographie, t. XXIII, p. 245-250), l'appelle « un pamphlétaire protestant « surtout dans le drame. Dans une étude sur Pammachius, Holstein, tout en répétant sur Kirchmair le jugement qu'il a porté ailleurs, traite aussi le poète de « pamphlétaire » (Lateinisch Literatur, Berlin, 1891; Zeitschrift für deutsche Philologie, t. XXIV, p. 423). E. Schmidt et Bolte avouent que le Pammachius dépasse en violence ce que Luther a écrit de plus

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