THÉÂTRE SATIRIQUE ET P 0 LÉ M I S TE — TH OM A S KIRCIIMAIR
En i538, il composa un poème latin, Pammachius, que Juste Menius, surintendant dEisenach, traduisit en allemand et fit représenter en 1539. Dans une longue préface, Menius, s'adressant à tous les « dévots chrétiens », se plaint « de lïnsouciance. de la légèreté avec laquelle on oublie la pesante, barbare, dure et longue captivité sous laquelle la Papauté maudite, funeste, antichrétienne, a fait si longtemps gémir la chrétienté, martyrisant, trompant, opprimant les corps et les âmes». « C'est grand péché. » dit-il, « grande honte et douleur que nous puissions perdre de vue de tels souvenirs, car de si grands forfaits n'ont été inspirés que par l'Esprit de ténèbres '. » « La doctrine du Pape est une abomination, un blasphème infernal et diabolique et. dans toute l'éternité, elle ne sera jamais autre chose, parce quelle insulte et blasphème de la façon la plus infâme la très sainte Majesté de Dieu... Aussi ne devons-nous jamais oublier ses crimes, mais, durant toute notre vie, vouer au Pape une haine mortelle et l'exécrer le plus énergiquement que nous pourrons, car. ô mon Dieu, qui pourrait le haïr assez? Le contredire, le maudire, le chasser au plus profond abîme de l'enfer, voilà notre devoir, et si nous ne Taccomplissons pas, c'est que le diable nous a complètement aveuglés, ensorcelés et privés de notre bon sens... Le démon de Rome est un scélérat, plus infâme que tous les scélérats. Par ses messes, ses indulgences, ses abbayes, ses couvents, il a bu jusqu'à s'enivrer le sang de tous les chrétiens, il a fait les œuvres du démon son père ; il a fondé des temples d'idoles, des maisons de prostitution, des écoles de scélératesse, se donnant pour l'unique et souverain seigneur de toute chose; il a usurpé la puissance princière, royale, impériale; il a traité l'Empereur, les rois, les princes comme ses très humbles valets ou palefreniers; en un mot l'abomination a été telle, que tous les hommes, toutes les créatures doivent exécrer leur auteur, et ne voir en lui que la créature de l'Esprit du mal. »
« Ce qu'il y a de plus abominable, c'est que l'Antéchrist maudit et damné, dans lequel réside la plénitude de la perversité infernale et diabolique, ose s'élever au-dessus de l'Éternel, se fait adorer comme Dieu, détruit toute vraie et raisonnable connaissance de Dieu, et profane les sacrements de la manière la plus scandaleuse, tandis qu'il
passionné dans le célèbre pamphlet intitulé : La Papauté fondée par le diable, et que le drame n'est qu'un commentaire rimé du fameux Manifeste à la noblesse chrétienne. « Il contient, « dit-il, « des reproches, des plaintes encore plus amères, des réclamations encore plus hardies. »
' Holstein (p. 206-208) cite des expressions analogues extraites de la préface ; à son avis, cette préface est « un des plus nobles monuments littéraires de la Réforme « ; elle célèbre « avec une élévation de pensées digne des prêches évangéliques les plus admirés, le triomphe de la Vérité sortant des ténèbres ».
impose à tous son idolâtrie diabolique! Il faut que je l'avoue franchement, j'aurais dû, depuis longtemps, faire tout ce qui était en mon pouvoir pour tracer le portrait hideux et ressemblant de la Papauté ; maintenant que je me mets enfin à l'œuvre^, j'entends que mon pinceau soit ferme et que mes couleurs soient vives^ car je ne puis dire trop de mal du monstre qui s'est blotti à Rome comme la chenille dans son nid. S'il est difficile de peindre la malice et la perversité d'un seul démon, quel art ne faudra-t-il pas pour peindre la malice de tous les démons réunis, car la Papauté, c'est la réunion de tous les démons. » Ici Kirchmair rend grâces à Dieu de ce que « son cher seigneur et frère, Thomas Naigeorgus, se soit mis bravement à la besogne, aidé de quelques excellents écrivains, et que, de main de maître et dans un style éloquent, il ait écrit une tragédie où la Papauté est démasquée et représentée au naturel • » .
Le prologue explique le sujet de la pièce : L'Empereur Julien a •embrassé le Christianisme; mais le Pape Pammachius est las de la doctrine évangélique et, pour parvenir à de plus grands honneurs, il a formé le projet, avec son conseiller Porphyre, de renier Jésus- Christ et de se mettre au service de Satan -. S'entretenant avec Porphyre, le Pape lui avoue qu'à son sens, en fondant son Eglise, Jésus- Christ a fait preuve de peu de sagesse ; qu'il s'est mis, ainsi que beaucoup de gens simples et na'ifs, dans un mauvais chemin; que sa doctrine insulte à la raison et au bon sens :
« Les fous, les niais du bas peuple le suivent; mais quel profit en ont-ils? De tous leurs sacrifices, ils ne recueillent qu'ignominie et souffrance ! Quant à moi, puisque l'intelligence m'a été donnée en partage, je me propose de vous conduire par un chemin plus agréable. »
Comme le Pape, Porphyre veut jouir de la vie. C'est une duperie, selon lui, d'endurer ici-bas mille tourments dans l'espoir d'une récompense future, car il n'est pas certain que les morts ressuscitent, et Porphyre se demande si, plus que les chevaux, les vaches ou les pourceaux, les hommes ont quelque chose à attendre au delà de cette vie. Le Pape et lui évoquent Satan. Satan paraît :
ï II a de grandes cornes, ses cheveux sont tout hérissés, son visage est hideux, ses yeux sont ronds et flamboyants; son nez long, de travers et crochu; sa bouche, démesurément grande, inspire l'horreur et l'efîroi; son corps est entièrement noir. »
Satan accueille avec joie la requête du Pape. Il se fait apporter une triple couronne, et Pammachius prête ce serment :
' Vom Papsthmn, etc., préface.
' Dans une traduction anonyme mentionnée par Goedeke (Grundriss , t. II, p. 334, note 13), on lit : « Par Pammachius, entendez toujours tous les Papes dont la rapacité rusée a ruiné l'Allemagne; par Porphyre, entendez les savants parasites, juristes et sophistes; par Julien, tous les anciens empereurs. »
« Je fais vœu, je jure par la tête du prince Satanas et par toute la puissance de son empire que. durant toute ma vie, ni le jour, ni la nuit, je ne ferai rien d'honnête, rien dhonorable, de bon, de juste, rien de saint, de surnaturel par quoi son royaume puisse êtreafTaibli ; je jure que, tant que je vivrai, je ne penserai, ne parlerai, ne ferai rien de bien; autant que je le pourrai, jour et nuit, durant toute ma vie, je promets de tout mettre en œuvre pour détruire, humilier et perdre son ennemi le Christ. Je prête ce serment en présence de Satan, et je prouverai ma sincérité par mes actes, sans épargner aucunement mes peines. »
Alors Satan pose sur la tête du Pape la triple couronne, et dit :
« Après moi, dans mon royaume, tu seras le premier : Criez tous avec moi : Vivat! Vivat! »
Une telle scène ne pouvait manquer de faire une profonde impression sur les spectateurs.
Porphyre expose à l'Empereur la doctrine du Pape : « Par la vertu des sept sacrements, on reçoit le pardon des péchés, même quand on ne croit à rien. » « La messe efface et supprime toutes nos dettes envers Dieu, sans qu'il soit nécessaire d'avoir la foi : les saints peuvent venir en aide aux hommes tout aussi bien que Dieu, « etc. « A celui qui désire être justifié devant Dieu, rien ne sera plus utile que l'argent :
Grâce à l'argent, le brasier de l'Enfer s'éteint;
Grâce à l'argent, le feu du Purgatoire ne peut nuire;
Grâce à l'argent, on sépare les époux mal assortis;
Grâce à l'argent, les proches parents s'unissent en saint mariage ;
Grâce à l'argent, on peut assassiner père ou mère.
'< Celui qui vole quatre chevaux ou commet un meurtre, fait un moindre péché que celui qui mange de la viande aux jours défendus, ou bien des œufs, du fromage, du beurre. »
" Si quelqu'un est tenté jour et nuit par le diable, s'il est sur le point de commettre un larcin ou un adultère, qu'il se hâte d'aller à l'église, qu'il s'asperge d'eau bénite, ou bien qu'il avale du sel bénit: c'est un remède assuré contre toutes sortes de péchés; par ce moyen, le diable est mis en fuite, et c'est une pénitence simple et facile. >■
« Pour s'égaler à Dieu et se former une cour magnifique, le Pape institue des cardinaux, des abbés mitres, des chanoines; il s'attribue la puissance de faire sortir les âmes du Purgatoire. Il veut que le monde entier soit dans l'admiration à la vue des grands prodiges qu'il opère. »
Satan est très satisfait de Pammachius : il se fait expliquer par lui les obligations des cardinaux, des religieux et autres serviteurs de l'Église; le Pape répond :
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'( Les cardinaux sont, dans l'Empire, les très puissants princes du monde et de Tenfer. Je les ai créés pour te servir aussi bien que moi, pour être toujours à tes ordres, pour fassister de leurs conseils et agir en ton nom. Instruits par moi, ils maintiendront éternellement ton pouvoir. Après ma mort, si un Pape songeait à se convertir, à te quitter pour Dieu, les cardinaux ne le laisseraient pas faire: ils le puniraient, ils le reprendraient, ils s'opposeraient à son dessein de toutes leurs forces; s'il refusait absolument de vivre selon ta loi, ils le feraient périr par le poison. »
Le Pape a si bien organisé toutes choses que Satan, émerveillé, s"écrie :
« Vraiment, je ne puis m'empêcher de rire ! Moi-même je n'aurais pu mieux faire f »
« Maintenant, » ajoute-t-il, « que nous avons heureusement triomphé de notre ennemi le Christ, nous pouvons nous réjouir et prendre du bon temps ! » Il appelle ses compagnons :
« Je veux qu'aujourd'hui on joue, on danse, on boive à cœur joie! Que personne ne vide d'un coup son verre, mais qu'il fasse de bonnes pauses, boive à son aise, et se soûle deux ou trois fois le jourl Celui qui sera le plus gai et vomira jusqu'à ce que son cou en craque, qu'il se soûle encore après : il recevra pour récompense une couronne de pampre; et si le jour ne nous suffit pas, nous resterons à table toute la nuit; gorgeons-nous de viande et de bon vin! A l'œuvre, amis! — Voici la place de Pammachius! »
Dromo, le valet de Satan, est envoyé pour rassembler les convives : cardinaux, évêques, moines, chanoines, et plusieurs princes venus pour se soumettre à Satan, se hâtent d'accourir. Les moines se disputent à qui aura la meilleure place :
DROMO
Foi de Pape ! voilà une bonne plaisanterie ! Les moines tirent au sort à qui aura la première place ! Je crois qu'ils sont complètement fous!
SATAX
Ah! ah! ah! Cours, Dromo, apporte vite quelques verges! Lorsqu'il y a fête chez Satan, voilà les indulgences qu'on distribue! Frappez de toutes vos forces, n'épargnez personne, criez, querellez, faites le plus de mal que vous pourrez !
Mais comme, sans femmes, il n'est pas de fête complète, Satan fait venir des filles de joie :
DROMO
Voyez, voici venir une troupe de courtisanes ! Pape, prends garde ! une nouvelle bataille va se livrer !