THÉÂTRE SATIRIQUE ET PO LÉ.M I S TE — T HOM AS KIRCHMAIR
A un moment donné la scène change; Jésus-Christ paraît. 11 envoie Paul et la Vérité à Wittenberg :
Va, Paul, accompagne la Vérité;
Aide-la, et donne-lui une sûre escorte.
Afin que la gloire de mon nom
Soit de nouveau révérée dans le monde entier,
Dût la panse de Satan et de Pammachius en crever!...
Dromo, que Satan a chargé d'aller s'informer de ce qui se passe sur la terre, revient atterré. 11 trouve tous les convives endormis :
» Quest-cela? Quoi! tous soûls? PapC;, vois donc! ils ont vomi partout! La table, les bancs sont pleins d'ordures!... Le son delà trompette dernière pourrait à peine les réveiller! Satan, lève-toi! Quel profond sommeil ! Eh quoi, ronfles-tu donc comme les simples mortels ? »
Enfin les convives de Satan se réveillent et finissent par comprendre de quoi il s'agit : sur la terre, leurs ennemis s'agitent et conspirent contre eux. Paul et la Vérité ont converti un savant docteur de Saxe; toute l'Allemagne incline vers l'apostasie. Sur ces alarmantes nouvelles, le Pape se décide à réunir un concile dont il donne la présidence à Satan. On délibère sur les moyens à prendre pour anéantir les projets des hérétiques. Satan envoie ses bons ami& sur la terre :
« Montrez-vous dignes de moi; qu'on puisse dire : Voilà de dignes auxiliaires de Satan ! D'un mouvement prompt et hardi, fondez sur nos ennemis ! Vos yeux, vos dents, votre langue, vos mains, que tout en vous soit prêt à toute heure à l'action ; n'hésitez pas, blessez mortellement, ayez des épées à deux tranchants! Surtout n'épargnez personne, que nul ne vous échappe! Frappez partout où vous pourrez, assommez-les comme des loups ou des chiens enragés! Le premier qui s'oppose à moi, qu'il sache bien que je m'enivrerai de son sang ' ! »
Un autre traducteur de cette « pièce chrétienne et très divertissante, où sont représentées de main de maître la doctrine diabolique et les mœurs de la Papauté antichrétienne », Jean Tyrolf, s'était mis au travail avec une pieuse ardeur, ayant surtout en vue « la jeunesse chrétienne de la nation allemande- ». « Cette jeunesse chrétienne, « dit-il, « qui ne sait rien ou peu de chose de l'abominable et perverse
' Papsthiim, C, p. 4 et suiv.
- Zwickau (1540). Voy. Goedeke, t. II, p. 334, n» 16. Les vers de Tyrolf échappent à toute critique par leur médiocrité. Cependant l'auteur dramatique Paul Rebhuhn prétend, dans la préface de la traduction qu'il en donne, que « les Allemands sont grandement redevables à ce genre de poésie, parce qu'entre autres avantages, elle a celui d'avoir beaucoup contribué à orner et à enrichir notre langage » (Voy. Rebhuhn, Dramen, p. 176).
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idolâtrie papiste^ sera préservée par mes soins de son poison; car^, sans aucun doute, c'est surtout pour la tendre jeunesse que cette pièce a été composée par le seigneur Nœgeorgus '. » Une traduction de la même pièce, œuvre d'un auteur anonyme*, est précédée d'une gravure sur bois représentant le Pape posant le pied, en présence dune nombreuse assemblée, sur la nuque de l'Empereur. Au-dessus du Pape plane un diable hideux. La préface, expliquant ce frontispice, dit que le Pape Alexandre III. après avoir poussé l'Empereur Frédéric I" à entreprendre une guerre féroce, s'est montré dur et impitoyable envers lui : pourtant cet admirable Empereur était tombé à ses pieds pour implorer la paix et demander l'absolution ; mais, sans vouloir rien entendre, Alexandre a posé le pied sur sa nuque; atin de l'humilier plus profondément, il a ordonné à ses chantres d'entonner ce verset : " Tu marcheras sur l'aspic et le basilic, et tu fouleras aux pieds le lion et le dragon ^ " L'auteur avait entrepris cette traduction dans l'espoir de préserver la jeunesse d'une tyrannie si cruelle et de la mort spirituelle * » .
Aussitôt que Juste Menius, le 8 février 1539. l'eut envoyée à un prédicant de Wittenberg, on s'emj^ressa d'en préparer la représentation à Eisenach où l'Électeur de Saxe, Jean-Frédéric, devait passer se rendant à Francfort, pour assister aux États de la ligue de Smalkalde. On craignait alors de voir éclater la guerre de religion 5.
Deux ans après, au moment où les alliés de Smalkalde se préparaient à envahir le duché de Brunswick- Wolfenbuttel. au moment même où Luther publiait contre le duc Henri le violent pamphlet qui devait avoir tant de retentissement*^, Kirchmair fit paraître un second drame latin, l'Incendia, aussitôt traduit en allemand sous ce titre : rincendie prémédité, nouvelle tragédie, dans laquelle sont exposés et révélés les horribles complots,, bientôt suivis d'effets, du Pape et de ses papistes' .
Au premier acte, Pammachius et Satan entrent en scène. Le Pape se plaint de l'isolement où tout le monde le laisse :
« Si tu n'étais là pour me soutenir, » dit-il à Satan, « c'en serait fait de moi; aussi je te supplie de tout mon cœur de venir à mon secours, car ma science et ma sagesse sont en défaut. »
' Dédicace, A 5.
- Pammachius Ein lustig Tragédie, etc. Voyez-en le titre complet dans Gœ- DEKE, p. 334, n"> 13. Sur les quatre traductions du Pammachius, \oy. W. Scherer, Zeitschrift fur deutsches Allerthum. t. XXII, p. 190 et suiv.
^ Sur cette fable destinée à avilir la Papauté et sur d'autres fables analogues, voy. notre 3^ volume, p. 365-374.
* Pammachius, préface, jjj.
^ Voy. notre 3« volume, p. 434-435.
" Voy. notre 3'' volume, p. 397 et suiv.
^ Sans indication de lieu, 1541.
Mais Satan nest pas satisfait de Pammachius. Il ne le trouve plus cligne de porter la triple couronne. Pammachius se défend :
« Je suis ce que j'ai toujours été, ni pire ni meilleur! J'ai tenu fidèlement mes engagements envers toi ! "
Comme il se lamente d'avoir perdu son meilleur auxiliaire, le duc Georges de Saxe, « l'Holopherne de l'Allemagne, » Satan lui dit :
« Je connais Ihomme! c'est un de mes bons amis: il habite maintenant en enfer ! «
Puis il raconte aux spectateurs que Georges a voulu organiser un « bundschuh » dans l'enfer et apprendre aux bons moines, avec lesquels il a fait connaissance, à ronger leur chaîne pour pouvoir se sauver.
<i Mais nous l'avons attaché avec trois chaînes solides, et maintenant il ne bouge plus ! »
En présence de Satan, le Pape tient conseil; son confident Porphyre, larchevèque Oncogenès (Albert de Mayence), le duc Porgopolinicès (Henri de Brunswick) et plusieurs autres de ses fidèles l'assistent. On délibère sur les moyens à prendre pour l'extirpation de l'hérésie d'Allemagne; le Pape propose d'ouvrir la séance par la prière :
« Écoute, Satan, reste un moment dehors, jusqu'à ce que nous ayons chanté notre hymne ! »
Satan s'éloigne, et les conjurés chantent :
« Viens, Esprit de l'abîme, Satan notre Dieu! Remplis le cœur de tes fidèles de ta sagesse. Donne-nous le succès par tes conseils, afin que nous servions efficacement notre cause et la tienne ! Inspire-nous un ardent désir de vaincre, afin que notre corps obtienne promptement le bien-être et le repos qu'il désire. Souille la gloire de Jésus- Christ, ternis l'éclat de l'Évangile. A toi, qui as vaincu le monde, nous adressons nos louanges ! »
SATA>'
Me voici. Que voulez- vous de moi ?
PAMMACHIUS
Assieds-toi près de moi, à ma droite.
Le duc Henri propose d'envoyer des incendiaires stipendiés dans tiius les territoires protestants, en Saxe, en Thuringe, en Mesnie: il faut que tout y devienne la proie des flammes : villes, villages, bois, moissons, armes, argent, chariots, bétail, terres et gens; si quelques papistes parviennent à s'échapper, on s'arrangera de façon qu'ils ne puissent vivre et se multiplier.
PAMMACHIUS
Sois béni, mon bien-aimé fils! Le Pape, que tu appelles ton Dieu,
et la sainte Eglise romaine se tournent vers toi avec confiance! Yenge-les ! Béni soit ton génie qui a trouvé un si excellent moyen de nous délivrer de nos ennemis! Laisse-moi t'embrasser^ mon fils, et poser ma main sur ta tête! Maintenant penche-toi, pour recevoir ma bénédiction !
SATAN
Moi non plus je n'épargnerai pas ma peine! Je veillerai à ce que les incendiaires s'acquittent promptement de leur tâche; je déchaînerai les vents du ciel, afin que le feu dévore tout autour de lui!
PAMMACHIUS
Cet emploi te convient à merveille! Vraiment, ce duc a inondé mon cœur de joie ! 11 semble être descendu du ciel pour remédier aux maux de l'Église !
Le Pape donne 80,000 florins pour payer les incendiaires, mais il exige que les évêques et les moines contribuent à l'œuvre sainte. Henri de Brunswick enrôle des soldats, et l'œuvre de destruction commence Trois incendiaires sont surpris peu d'instants après avoir consommé leur crime. On les conduit devant Philalethes (l'Électeur de Saxe). Pendant la torture, ils avouent avoir été payés pour commettre leur forfait.
Déjà la rumeur publique accuse quelques évêques d avoir dirigé le complot, et le Pape de leur avoir prêté son assistance. Les Électeurs convoquent les princes d'Empire en assemblée solennelle et Probus, chancelier de Saxe, prononce la sentence du duc Henri :
« Que son sang soit répandu, que son nom soit efl'acé à jamais! Qu'il périsse par le fer ou le feu, comme il l'a mérité, et quand il aura rendu l'âme, que l'enfer le récompense, et que Cerbère déchire son corps durant toute l'éternité ! »
PHILALETHES
Dites tous dévotement : Amen*!
Entre Pammachius et l'Incendie, Kirchmair avait composé en latin
' Holstein (p. 323) dit au sujet de cette pièce : « L'auteur a traité ce sujet avec une largeur de vue qui n'a pas d'équivalent chez les poètes dramatiques de son temps. L'Incendie peut soutenir un parallèle avec le Hans Warst de Luther. Le poète fait dire à Philalethes (l'Électeur de Saxe), à propos du duc Henri : « S'il refuse de venir comme prince, qu'il vienne du moins comme paillasse! »E. Schmidt et Boite, dans l'édition qu'ils ont donnée du Pammachius, sont d'un avis très différent. D'après eux, l'Incendie, médiocre continuation de Pammachius, ne fait pas grand honneur à Kirchmair. Pammachius, Porphyre et Satan ne sont plus guère intéressants; ils ont perdu leur originalité première. Philalethes de Saxe est un triste héros, etc. (Introd., p. vi).