‹ L'Allemagne et la réforme (volume 5)Chapitre 461 sur 573 · VI · texte numérisé non relu

VI

toute l'histoire de Notre-Seigneur et Rédempteur Jésus-Christ, composée par Barlhélemi Krüger, greffier et organiste de Trebbin, contient des injures plus violentes encore '.

Dans les trois premiers actes (1,900 vers), nous assistons à la chute des anges et au péché d'Adam, à la naissance, à la vie pubUque, à la mort et à la résurrection du Christ. Puis viennent les deux derniers actes (1,140 vers), dont un long prologue explique le sujet : le Christ a ordonné à ses disciples de prêcher la parole divine; mais l'Antéchrist, au moyen des ruses et des mensonges du démon, a falsifié cette parole. Dans sa miséricorde, Dieu a suscité Luther, qui, mû par le Saint-Esprit, a fait revivre et remis en pleine lumière la vérité divine. Le Pape fulmine contre elle, mais ses assassinats, ses bûchers, ses potences ne lui servent de rien. Dieu protège et maintient sa parole, et les bons chrétiens reçoivent de sa main la couronne éternelle.

i C'est ce qu'on va vous montrer! Faites silence I J'ai encore bien des choses à dire, mais vous verrez en peu d'instants par vousmême comment procède la justice de Dieu. »

Lucifer envoie ses apôtres dans le monde entier pour séduire les âmes. Deux chanoines s'entretiennent du nouvel hérétique Martin Luther, et ne doutent pas que le Pape n'en vienne facilement à bout. Dans l'enfer, le démon Rapax, au service du Pape, fait sa valise et pousse de grands cris. Un autre démon l'engage à se calmer.

« Tous tes petits talents sont bien superflus I Les papistes sont déjà nôtres; tous leurs actes tendent à l'enfer! »

Christophore, récemment converti à la nouvelle doctrine, aborde les deux chanoines : il leur exprime sa joie d'avoir trouvé la vérité, et fait chanter à ses deux enfants le cantique de Luther :

Maintiens-nous, Seigneur, dans ta parole, Et confonds l'homicide du Turc et du Pape !

Les chanoines cherchent à l'attirer de leur côté; le moine François lui promet une place de sacristain qui lui rapportera de beaux deniers; mais Christophore les traite de coquins, de misérables, et les envoie à tous les diables. Il fait répéter à ses enfants le cantique de Luther, avec la strophe qui venait d'y être ajoutée : « Seigneur, anéantis leurs complots! » Les diables, voyant que leurs trois émissaires perdent temps et peine, font, à leur tour, de vains efforts pour ébranler Christophore. Les archanges Raphaël et Gabriel posent une couronne sur la tète du saint confesseur de la foi, et l'acte se termine par le cantique : « Notre Dieu est notre citadelle. » — Au cinquième

' GoEiiEKE, Grundriss, t. II, p. 368, nouvelle édition ; Tittmann, Schauspiele, t. II, p. 1-120.

THEATRE SATIRIQUE ET POLEMISTE — CHRYSEUS 291

acte^ Jésus-Christ vient juger le monde avec ses célestes phalanges. Les apôtres Pierre et Paul accusent le Pape devant son tribunal. Le Pape et ses prêtres ont méprisé la Rédemption et trompé les hommes malgré le reproche secret de leur conscience; ils ont altéré la doctrine des sacrements^ interdit le mariage, et se sont livrés à toutes sortes d'actions infâmes. Christophore charge encore la Papauté d'autres crimes :

« Pourvu qu'on donne de l'argent aux prêtres^ ils pardonnent des péchés qu'on est encore fermement résolu de commettre. J'en appelle à toi. Seigneur Jésus, j'accuse le Pape et les complices du Pape ! »

Alors Jésus-Christ prononce la sentence du Pape et de tous ceux qui lui obéissent, il condamne également les chanoines et le moine François :

« Vous faites partie de l'empire de Satan! Aucune excuse ne peut vous aider, taisez-vous, je ne vous connais pas! Vous avez enseigné la vanité et le mensonge: vous avez propagé l'idolâtrie sur la terre; vous vous imaginiez parvenir au salut, et vous n'avez jamais cru en moi! Vous êtes à tout jamais damnés! Démons, emmenez-les tous, qu'ils soient votre proie et votre salaire ! »

« Alors les démons les entraînent l'un après l'autre dans l'enfer. Ils poussent des hurlements horribles, pleurent et hurlent. Christophore et les élus entrent dans la vie éternelle '. »

Sept ans auparavant, Philippe Agricola, d'Eisleben, avait donné au public, « en l'honneur du bourgmestre de Berlin, » une très belle et agréable comédie chrétienne, intitulée : le Dernier Jour du dernier jugement. Le Pape n'y était pas mieux traité. « Au son de la trompette de l'ange, » lit-on dans le livret, « tous les hommes qui. sont sur la scène tombent comme frappés de mort; ceux qui sont derrière la table rendent le dernier soupir. Les démons sortent alors de l'enfer en poussant de grandes clameurs et les entraînent dans l'abîme; ensuite ils reviennent sur la scène et se mettent à table. » Après la résurrection des justes, la damnation du Pape est prononcée, et forme la principale scène *.

En 1617, la célébration du centenaire du Luthéranisme fut le signal d'un nouveau débordement de haine contre la Papauté. Il parut important d'inspirer à la jeunesse, à cette occasion, une aversion plus profonde pour l'Église catholique. Henri Kielmann, corecteur du gymnase de Stettin, composa dans ce but, et aussi

1 Holstein (p. 78 à 79) vante cette « belle et joyeuse comédie, l'une des meilleures de l'époque ». « C'est, » dit-il, «un vrai drame protestant, et très certainement il a beaucoup contribué, dans son temps, à l'édification des foules. »

* Gênée, p. 194-195: « Cette pièce offre un mélange bizarre et confus de scènes diaboliques et angéliques. » On y voit jusqu'à une armée turque mise en fuite par les chrétiens assistés par l'ange Gabriel, etc. Voyez-en le titre complet dans Gcedeke, Grundriss, t. II, p. 393, n» 329.

<î pour la gloire de Dieu et le profit d'un grand nombre d'âmes », une « comédie très plaisante : la Tetzelocramia, ou Jean Tetzel et son commerce d'indulgences. Elle fut représentée par les élèves du gymnase et elle eut plusieurs éditions'. Au premier acte, la Religion se plaint de n'être plus honorée sur la terre. Elle a trois enfants : son fils Gnathaster est camérier du Pape; Hypocrisie, sa fille, va de couvent en couvent, parmi des moines et des nonnes dissolus, des libertins et des filles perdues. Sa seconde fille, Vérité, à qui elle a donné la Bible en présent, est partout méconnue et méprisée. Mais Vérité console sa mère : un ange lui est apparu sous une forme humaine; il lui a donné un bouclier et une épée, l'exhortant à lire avec assiduité la sainte Écriture. La Religion invite sa fille à fuir au désert, car le monde est devenu la proie du démon :

« Mais viens, j'aperçois un moine à l'étrange figure!... Mes cheveux se dressent d'horreur sur ma tête I Fuyons, courons, courons vite, de crainte qu'il ne nous insulte I »

Un « démon de cour ou d'Église », déguisé en moine, raconte comment, par le moyen de son fils, le Pape, il a propagé tous les vices sur la terre :

« Si quelqu'un résiste au Pape, refuse de vivre selon ma volonté, c'est-à-dire dans la débauche, le crime sodomite, la concussion, la simonie, l'ancienne erreur et l'hypocrisie, je fais pleuvoir sur lui une grêle de maux! »

A linstigation du diable de cour, Tetzel est envoyé en Allemagne . La scène change; les spectateurs sont transportés à Rome, où le Pape, « porté sur la sedia, suivi de cardinaux, dévêques, de religieux, » entre en scène et entonne une antienne. Tetzel obtient la faveur qu'il avait sollicitée; il est envoyé en Allemagne pour y vendre des billets d'indulgences. Le diable de cour l'invite à venir se réjouir avec lui :

« Mon Tetzel, mon frère fidèle, ne ferons-nous pas ensemble un peu de paillardise? Des mets aussi succulents veulent être arrosés! Invite quelques filles de joie avec toi! »

Tetzel répond :

« Oui, allons ensemble nous réjouir, puisque les choses nous ont si bien réussi I »

Le Pape accorde à un prince, qui se jette à ses genoux en

' Voyez le titre complet de cette pièce dans Gcbedeke, Grundriss, t. II, p. 395, n" 347. Dans un avertissement en latin, l'auteur affirme même ; Nec fictis tarnen hic nolare Papam, sed veris veltit acta sunt libebat. G. Ellinger fait remarquer {Zeitschrift für vergleichende Litleraturgesch. von Koch und Geiger, nouvelle suite, t. 1, p. 176-177) que Kielmann, dans les scènes où paraît le diable de cour, reproduit textuellement la pièce sur le même sujet de Chryseus. Voy. plus haut, p. 282-283.

rappelant « son très saint Dieu et père «^ la permission de prendre pour femme sa propre sœur, pourvu qu'il donne 2,000 couronnes à 1 Église. 11 éclate ensuite en violents reproches contre les porteurs de la sedia qui l'ont laissé choir par maladresse :

« Canaille maudite ! Sang et tonnerre I Voyez un peu ce que vous faites! Étes-vous fous, êtes-vous ivres? Hors d'ici, coquins! »

Des enfants en robes blanches entrent alors en scène, poussent des cris de joie, des éclats de rire, courent tout autour de la place en dansant et en chantant la chanson protestante bien connue :

Le Pape est tombé de son trône, Il a fait une chute mortelle !

Ils célèbrent la gloire de Luther, qui a retrouvé la clef du ciel et détruit le royaume du Pape et du démon.

Vérité paraît et s'étonne que la terre subsiste encore, que les rochers ne se soient pas fendus; que, dans les airs, les oiseaux n'aient pas été empoisonnés par la doctrine et le venin qu'a fait répandre en tous lieux l'Enfant de perdition qui a son siège à Rome, et dont le blasphème et l'astuce surpassent de beaucoup la perversité de lenfer. Et voilà qu'une sinistre rumeur se répand en Allemagne : un imposteur nommé Tetzel, chargé de bulles et de mensonges, doit venir de la part du Pape dans le dessein de tromper les hommes pour en obtenir de l'argent.

Tetzel paraît et donne lecture de la prétendue bulle de Léon X. Le Pape donne à Tetzel plein pouvoir de remettre les péchés, non seulement de ceux qui se repentent et qui se sont confessés, mais aussi de ceux qui ne se repentent pas et ne se sont pas confessés ; Tetzel, en son nom, fermera les portes de l'enfer ' ; mais il faut apporter de l'argent :

« Oui, bonnes gens, je vous le dis bien haut et je vous le répète : il n'est si gros péché que je n'aie le pouvoir de remettre, pourvu que celui qui l'a commis s'approche de la tirelire. L'un de vous a-t-il commis les crimes les plus effroyables qu'on puisse imaginer? il pourra très facilement en délivrer sa conscience et acheter son pardon; ainsi, par exemple, si tu avais été criminellement trouver la Vierge Marie dans son lit, si tu Tavais rendue enceinte, rien ne t'empêcherait dobtenir la grâce éternelle, pourvu que tu aies acquis un billet comme celui que j'ai là. Tu n'aurais même pas besoin de faire pénitence : sans douleur, sans repentir, tu serais pardonné, je t'en donne ma parole ! »

' A peccatis confritis, confessis et oblilis ut etiam a non contritis et non confessis... item claudcre porta$ Inferi et aperire jannas Paradisi (Acte III, scène iv).

En réalité, Tetzel avait tenu un langage quelque peu différent : « Dieu ne nous sauve pas, « avait-il dit, « par la vertu des œuvres de miséricorde que nous accomplissons, mais uniquement par sa sainte compassion. Le saint concile de Constance la défini à nouveau : « Celui qui se propose de gagner une indulgence doit, telle est la loi de la sainte Église, concevoir un vrai repentir de ses fautes, s"être confessé, ou avoir pris la ferme résolution de se confesser au plus tôt. » C'est ce que disent toutes les bulles et lettres papales, t car ceux-là seuls gagnent l'indulgence qui ont au cœur le repentir et la charité, qui ne demeurent pas lâches et paresseux au service de Dieu, mais sont enflammés d'un saint zèle et prêts à faire de grandes choses pour sa gloire. Il est donc évident que ceux-là sont des chrétiens fervents et craignant Dieu, et que les fidèles tièdes et négligents, sans repentir et sans ferveur, accompliraient en vain les bonnes œuvres prescrites. » Et ailleurs : « Toute indulgence est donnée : premièrement, en vue de la gloire de Dieu: or, quiconque fait l'aumône à cause de l'indulgence agit évidemment à cause de Dieu, puisqu'il est certain que personne ne peut la mériter s'il ne ressent un vrai repentir de ses fautes et s'il n'a la charité dans le cœur. Quiconque pratique de bonnes œuvres pour l'amour de Dieu règle nécessairement sa vie selon Dieu '. »

Ainsi avait dit Tetzel, que Kielmann traite de « coquin fieffé et de vagabond fainéant ».

Vérité veut le remettre dans le vrai ; elle lui cite la Bible ; mais Tetzel l'accable d'injures :

« Que dis-tu là, monstrum hominis! Ferme ta g ou je

t'écrase! s

Il traite "Vérité de possédée; il l'étend par terre et fait venir un exorciste pour la délivrer du démon ^ elle est ensuite traînée devant le tribunal de l'inquisition, et Tetzel s'écrie :

« Je saurai bien la mettre à la raison! Et si elle refuse de se rendre, je la ferai brûler vive! Elle apprendra alors à me connaître, elle verra ce que c'est qu'un inquisiteur!... »

Pour se calmer, il entre dans un couvent afin d'y noyer sa colère dans le vin ; l'exorciste lui en a donné le conseil :

« En buvant, » lui a-t-il dit, « nous rirons de toutes ces choses ! Ensuite nous reviendrons aux affaires! Soyez gai et content, et laissez faire à Dieu ! »

Dans l'une des scènes suivantes, Tetzel, qui a vendu pour dix couronnes à un jeune gentilhomme et à sa suite une indulgence qui

• Voy. ma Réponse à mes critiques (nouv. édit., Fribourg, 1891), p. 73 et suiv. *Dans un latin comme celui-ci : Adhuc exorcisa te, in nomine Patria, Filia et Spiritua Sancta, Sancta Maria (Acte III, scène vu).

les absout de tous les péchés qu'il pourront commettre a l'avenir, est roué de coups par ceux qu'il s'imaginait avoir dupés.

LE GENTILHOMME^ à ses gens.

Frappez ferme ! Étrillez-le comme il faut ! Nous allons le tonsurer de la bonne manière! Vos péchés vous seront pardonnes^ pourvu que vous ne lui laissiez pas un seul cheveu sur la tète !

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