LES MOEURS DU TEMPS DANS LA COMÉDIE
Le bailli fait venir des musiciens :
« Car^ sans doute, le pauvre diable va hurler, se débattre, supplier, et tout le monde n'entend pas cela volontiers ! »
Barrabas confesse tous ses méfaits; il est condamné à être pendu; le juge fait dresser immédiatement la potence; le bourreau veut y suspendre le condamné ; mais il s'y prend si maladroitement qu'il le laisse tomber, sur quoi le bailli s'écrie :
« Holà I maraud I ne sais-tu plus ton métier? Ne vois-tu pas que ton voleur est par terre? Allons, lance sur lui une grêle de pierres jusqu'à ce qu'il crève, et fais-lui vite son affaire! Sans cela, gare à toi! Par Dieu! le dial)le se met de la partie, le voilà qui escamote déjà le larron dans l'enfer! Bon! c'est le salaire qu'il méritait! A de tels garnements convient une telle récompense ' ! »
Thomas Birck, dans le Miroir des époux, « très divertissante et instructive comédie sur le mariage, » n'a pas recours, pour plaire au public, à ces scènes sensationnelles; en revanche sa longue et fastidieuse pièce (250 feuilles d'impression) est d'un mortel ennui. Georges Miller, professeur de théologie diéna, la qualifie cependant de « noble et de très utile ». et l'appelle « une belle fleur d'art ». Le professeur Martin Kraus, de Tubingue, en fait aussi l'éloge en des vers qui s'harmonisent à merveille avec le style plat et vulgaire de Birck. « Le Miroir des époux, » dit-il, « devrait être consulté par tout le monde, car ce qui fait l'honneur des parents et des enfants est ici sagement et agréablement présenté. Il est bon d'habituer les enfants aux mœurs honnêtes, de les enrichir de connaissances utiles, cela donne une bonne conscience, un vaillant courage. On n'est point un lourdaud rustique, un porcher mal appris, on mérite l'éloge des honnêtes gens. »
Birck prodigue les informations utiles, donne des renseignements variés et précis sur les revendeuses du marché, les bohémiennes, le plaisir de boire, la danse, les marchands et les colporteurs, les aubergistes et les traiteurs. Il conseille les bouchers, les vignerons, et trouve moyen d'intercaler dans sa pièce l'amusante histoire de deux joueurs de dés dupés par le diable -.
'Acte II, se. 1 et ii.
* Tubingau, 1598. Voy. Goeoeke, Grundriss , t. II, p. 387. Quant au fécond dramaliste didactique Rodolphe Bellinkhaus, cordonnier d'Osnabriick, né en 1567, Gœdeke (t. H, p. 398, n" 631) a pris sa défense contre Liciitenberg (dans le Deutsche Museum, 1779, t. Il, p. 14.5-146); toutefois ce que Lichtenberg (p. 148) dit au sujet de cette « b lie comédie » n'en donne pas une idée avantageuse, et quant à la comédie de Donatus, elle est tout à fait ridicule. A propos des trente-six comédies spirituelles du poète, Gerviuus dit (t. III, p. 100) : « Nous n'en connaissons que vingt, mais toutes sont si arides, si rudes, si sombres, si confuses, si remplies de personnages fantastiques, qu'en les parcourant on comprend aisément l'immense succès obtenu par l'amusant théâtre des acteurs anglais. »
Les comédies qui retracent la vie scolaire et les mœurs des étudiants sont dun grand intérêt au point de vue de l'histoire de la civilisation. On se plaignait alors partout de l'impiété de la jeunesse et de son insubordination; mais le théâtre de ce temps prête une particulière éloquence à cette lamentation générale. Dans le Diable scolaire, de Martin Hayneccius, « comédie chrétienne agréable et utile » (1603) \ l'auteur se plaint amèrement (et il en parle par expérience) des êtres féroces et dépravés qui peuplent les écoles. « Le monde est une écurie remplie de brutes répugnantes, » s"écrie-t-il. « quiconque veut s'en faire le berger sera bientôt dévoré. » « Mener la vie d'instituteur, nettoyer l'écurie d'Augias,ou, comme Sénèque la nomme, le cloaque d'Augias,un Hercule seul le peut faire ; car, pour cette tâche, il ne suffit pas d'être instruit et beau parleur, il faut encore avoir des bras robustes et beaucoup de courage; de plus, l'instituteur aura souvent à souffrir de l'insalubrité de l'étable, au grand détriment de sa santé. » «■ Ceux qui abondent en belles phrases ignorent tout cela; mais ceux qui, durant toute leur vie, ont travaillé dans ce cloaque ont souffert, vous pouvez m'en croire, beaucoup plus que Tyte, Sisyphe. Tantale, les filles de Danaiis et tant d'autres infortunés dont les poètes nous ont raconté les supplices. C'est pourquoi je maintiens que pour ce travail il faut un Hercule. » Pour se donner à cette tâche, surtout pour s'y maintenir, il faut des êtres à part, que Dieu seul peut douer de l'abnégation nécessaire; encore est-il peu d'instituteurs qui soient capables d'y persévérer longtemps; et si sur cinquante ou cent un seul y demeure toute sa vie, il faut qu'il confesse que Dieu Ta singulièrement soutenu et Ta mis au-dessus de son propre vouloir et de ses répugnances personnelles -. Jésus-Christ, « selon sa nature humaine, patron et curateur des écoles, » paraît sur la scène à la fin de la pièce; il s'indigne de tout ce qui se passe et de l'impiété universelle :
«■ Y a-t-il, dans ce pays, quelqu'un qui fasse plus de cas de ma parole que d'une grimace de singe? Personne, maintenant, ne prend les choses au sérieux, la sagesse est introuvable. Qui ne s'effrayerait de la corruption de ce siècle? Où est la vérité? Partout on respire un air empesté! La parole de Dieu? Qu'est-ce que cette parole? Parole ici, parole là, disent-ils, peu nous importe ! Au lieu que le
• Acte II, scènes i et ii.
^ Préface, feuille B' et euiv.
pouvoir, les honneurs, la richesse, tout le monde les recherche. »
Saint Paul répond :
« Hélas! Seigneur, il me semble, quand je regarde autour de moi, que ce que vous avez prédit autrefois sur la désolation qui viendrait dans les derniers temps commence à se réaliser ' . »
Georges Mauritius, recteur de Wittenberg, plus tard instituteur à Nuremberg, dans une comédie intitulée : la Vie scolaire (1606), donne des détails vraiment lamentables sur les mœurs des écoliers et sur l'intolérable existence des maîtres. Dès la première scène, l'instituteur Christian s'écrie :
« Malheureux que je suis! Qui n'aurait pitié de moi? Je suis accablé de travail et de soucis! Je n'ai de repos ni jour ni nuit, et de toutes mes peines, on ne me sait aucun gré ! Ne pensez pas qu'il y ait sur la terre un homme plus à plaindre que moi, noyé dans de plus grandes angoisses ! Je succombe sous un fardeau si lourd qu'il épuise mes forces. Chaque fois qu'on m'amène un enfant, de nouvelles tribulations, de nouveaux soucis pleuvent sur moi. Et dire que tout mon labeur, toute mon énergie, je les dépense pour une telle engeance!... Allons, il faut m'y résigner, je serai martyr! Ma santé s'altère au service de tous ces vauriens grossiers, rusés, larrons et menteurs!... La bonne discipline s'affaiblit tous les jours dans le monde! Il n'est que trop vrai, la jeunesse est complètement pervertie! »
Le pauvre Christian en devient presque fou :
« On viendrait plus vite à bout de dompter une bête sauvage que ces rudes garnements qui n'en font qu'à leur tête ! »
Un de ces « garnements » nous renseigne sur la manière dont il s'est vengé d'un gamin de son âge :
« Je l'ai violemment frappé au visage, je l'ai frotté jusqu'à lui faire sauter la peau; il est tombé de sa chaise, alors j'ai bu tout son vin ; puis je l'ai saisi par le cou, et je l'ai vigoureusement secoué. . . »
Aussi le « diable d'école » est-il très satisfait :
« Je rends la vie de l'instituteur si amère, » dit-il, « qu'il aimerait presque mieux vivre aux champs comme un paysan, garder les bœufs ou les cochons, que de faire l'école -. »
Le haut enseignement, au dire de Mauritius, était en pleine décadence; on avait honte d'étudier :
' Acte I, scène i.
- Eine schone Comœdia von dem Schulwesen (Loipsick, 1606, f. A. 7. B-B-3 E.). On prête à Sealiger, le grand piiiiologue du siècle, ce sévère jugement sur la jeunesse de ce temps : « Si quelqu'un vient à commettre un grand crime, il n'est pas nécessaire de le mettre à la torture, ou dans une maison de correction ; qu'on Itii donne des enfants à élever. Ce serait le plus rude châtiment qu'on puisse lui imposer (Losecke, p. 238).
« Les lettres et les sciences dépérissent. La mode, en ce moment, c'est de les avilir, de les railler, de les bafouer. Est-il rien de plus méprisé que les beaux-arts? Non, il n'est pas possible que cela dure longtemps ! Si un tel état de choses continue, si Ion n'y met ordre, je le dis hardiment, la barbarie est à notre porte ' ! »
Albert Wichgrew, de Hambourg, dans un drame latin intitulé : Cornelius relegatus, représenté en 1600 par les étudiants de Rostock, nous a laissé un tableau fidèle de la vie universitaire à cette époque. Ce drame, « sur les instantes sollicitations d'un grand nombre de personnes, » fut traduit en allemand par Jean Sommer, pasteur d'Osterweddingen. Le traducteur, dans sa préface, dit qu'il n'avait pas été sans se faire certains scrupules au sujet de ce travail, craignant que la condition d'étudiant, à cause des mœurs qui y sont dépeintes, ne fût avilie aux yeux des ignorants ou des malintentionnés. « Mais d'autres motifs m'ont décidé à l'entreprendre, « ajoute-t-il, « en particulier la ruine de la discipline scolaire dont nous sommes tous témoins. Actuellement, la peste cornélienne nous envahit comme une inondation, et presque tous les efforts et les obstacles qu'on lui oppose sont perdus et inutiles. Non seulement dans les villes, mais dans les académies, on parle du fléau, on en gémit; car dès que dame Indulgence est accordée aux écoliers, ils prennent des cornes sans se gêner, et de veaux deviennent taureaux. Aussi Wischgrew a-t-il fait œuvre pie en retraçant leur vie de bacchantes et de pourceaux. Quelques-uns pourront se regarder dans ce miroir et réfléchir aux conséquences de leurs désordres. Une fois par an, les Romains avaient coutume de montrer à leurs enfants des esclaves abrutis par livresse, afin de leur inspirer l'horreur de l'ivrognerie. A leur exemple, je mets sous les yeux de notre jeunesse la conduite honteuse de ce Cornélius, sa passion pour le jeu, sa vie dévergondée, ses galanteries, son jeune favori Cornéliolo. Si j'expose ces turpitudes sur la place publique, ce n'est pas afin que les jeunes gens sortis des écoles de leur pays pour aller à l'Université se croient le droit, le privilège, la liberté de se livrer à la débauche, au jeu, à la paillardise, au dévergondage; mais afin qu'ils se gardent avec le plus grand soin de ces vices du jour; » « c'est encore afin que les parents, trop insouciants et trop aveugles, entendent mes rudes avertissements (je ne m'adresse pas à ces vieux fous qui sont les premiers à tailler des marottes pour leurs fils); afin, dis-je, que leurs enfants devenant, par la bénédiction de Dieu, pères et mères à leur tour, nélèvent pas leurs fils à leur propre image et ressemblance; qu'ils ne les habituent pas à porter les
' Comodia von den Weisen aus dem Margenlande, Leipsick, 1606, F. A. 3-4. VI. 21
longs cheveux bouclés, les larges hauts-de-chausse français^ à prendre les nouvelles manières et les parures cornéliennes des jeunes blondins; afin qu'ils ne se mirent pas eux-mêmes dans leurs enfants^ comme font les vieux singes avec leurs petits. La postérité fera lamère expérience des fruits d'une telle éducation, si Dieu ne pardonne à cette génération et n'accorde une trêve à ce monde pervers ' . »
La pièce est précédée dune gravure qui donne un premier aperçu des mœurs universitaires. Cornélius est assis près dune table, dans sa chambre; il paraît soucieux; sa tête est appuyée sur sa main; sur le sol, on voit éparpillés des chopes, des cartes, des dés, des rapières; un petit enfant dort dans un berceau; une servante se présente, portant un second marmot; le poêle est brisé; une guitare pend à la muraille; un huissier, assis devant une table, prépare un rapport pour le recteur *.
Au premier acte, le père de Cornélius donne à son fds. sur le point de partir pour l'Université de Wittenberg, les plus sages conseils. » J'ai entendu parler de la vie qu'on mène là-bas, » lui dit-il; « le vice y est en honneur; les étudiants ne font rien, passent le temps dans les plaisirs; ils boivent beaucoup, étudient peu, ferraillent à propos de rien et vont voir les fuies. »
Cornélius resté seul décrit la vie qu'il se propose de mener à l'Université, et qu'en réalité il mène déjà depuis longtemps avec ses compagnons de plaisir. « Aussitôt que je serai arrivé, » dit-il, « dès que j'aurai pris mes inscriptions, j'inviterai à ma table tous ceux de mon pays. J'entends me livrer sans contrainte à la débauche, au jeu, je veux que tout marche à ma guise ! S'il m'arrive de faire des dettes, il y a de bons remèdes pour cette maladie : j'inventerai mille mensonges, mon père les croira, il faudra bien qu'il m'envoie de l'argent pour les payer et je pourrai continuer à m'amuser à cœur joie.
' Cornelius relegatus, eine neue lustige Comödia, etc. (Magdebourg, 1605). Voy. GcEüEKE, Grundriss, t. II, p. 371 , n» 220''. Pour plus de détails sur cette pièce, voyez ScH.MiuT, Komödien vom Studentenleben aus dem sechzehnten und Siebzehnten Jahrhundert (Leipsick, 188U). p. lü-16. Voici « l'argument « de la pièce : « Cornélius prend en horreur la vie d'écolier; il est las de la discipline et de l'étroite surveillance à laquelle il est soumis; il prie son père de le laisser partir pour Wittenberg, sous prétexte d'y étudier. Ses parents y consentent; aussitôt il s'élance chez sa maîtresse et lui annonce son départ pour l'Université. Elle lui fait quelques petits présents ; des mouclioirs, une bague, de l'argent. Il part, et commence à jeter sa gourme. « « Il commande un grand festin ; il passe sa vie dans l'oisiveté, les excès de table et les folies de la jeunesse. Enfin, ayant contracté beaucoup de dettes, il est arrêté, emprisonné et tombe dans la plus profonde détresse. Il revient chez son père, rempli de remords, sincèrement repentant, et change de vie. » Voyez à la fin de la pièce, l'appendice qui a pour titre : Kurze Beschreibung des Cornelii von einem Cornelianer gedichtet.
^ Voy. E. Schmidt, p. 27.