LA VIE DES ÉTUDIANTS D'APRÈS LE THÉÂTRE DU TEMPS
HANSIUS
Oh! doucement. Je me soucie aussi peu de tes paroles que du babil de la servante qui nettoie, chez nous, ces latrines ! Essaie seulement de me toucher! Tu feras connaissance avec mon poing!
Le recteur invite les mauvais sujets au calme, et les condamne à 30 florins d'amende. Ils obtiennent une réduction, mais à la condition qu'ils se seront acquittés dans un délai de quinze jours. Peu de temps après, Cornélius comparaît de nouveau devant la justice, et le recteur informe les magistrats de ses nouveaux méfaits : Un marchand a porté plainte contre lui. Cornélius Ta frappé, l'a grièvement blessé, parce que le marchand réclamait son dû. Cela se passait publiquement, sur la place du marché; d'honnêtes gens ont été témoins du fait, et déposent contre le jeune homme. Ils reprochent au recteur sa trop grande patience, son indulgence coupable, sa lenteur à réprimer le mal.
A son tour, un logeur accuse Cornélius d'avoir suborné sa fille. Tous les créanciers du jeune prodigue viennent tour à tour se plaindre de lui; mais Cornélius n'en est nullement déconcerté.
« Mes chers seigneurs, » dit-il, « il me semble, en mon âme et conscience, que tout cela n'est pas bien grave ! Il est bien naturel qu'un jeune homme fasse la cour aux filles, qu'il passe la nuit à jouer, à faire l'amour, qu'il emprunte de l'argent! Cela se voit tous les jours! »
Les expressions qu'emploie Lubentia, la fille du logeur, pour se plaindre de l'affront quelle a subi, ne peuvent être reproduites '.
Parmi les auteurs dramatiques qui ont dépeint avec le plus de réalisme les mœurs populaires de leur temps, citons les deux poètes suisses Nicolas et Rodolphe Manuel. La comédie de carnaval que
' Acte I, scène m; acte IX, scène xi. Un demi-siècle auparavant (1549), Christophe Stymmel, de Fraucfort-sur-l'Oder, dans une comédie latine intitulée : Die Studenten, avait tracé un tableau analogue des moeurs dissolues des étudiants. A propos d'une de ces scènes de débauche qui, alors, étaient si fréquentes, un étudiant donne les détails suivants : « Hier soir, jusqu'à une heure du matin, nous sommes restés ensemble à boire ; nous étions tellement ivres, que lorsque nous avons voulu nous en aller, nous pouvions à peine nous tenir debout, nous tombions à terre comme des épileptiques. Nous allâmes sur la place du marciié ; nous vîmes venir à nous une escouade de gens armés. Nous les repoussâmes si vigoureusement qu'ils se virent forcés de battre en retraite; beaucoup furent même mortellement blessés dans la bataille. Bientôt, attirés par le bruit, les gardiens de la ville, revêtus d'armures étincelantes, fondirent sur nous. Eux aussi furent mis en fuite. Sur ma foi, je crus mourir de rire en voyant tourner casaque si piteusement ceux auxquels est confié le salut de la ville t » (Die Studenten, comédie latine de Stymmel, traduite par Meyer, Studentica, p. 77). La pièce de Stymmel eut tant de succès que jusqu'en 1614 on n'en compte pas moins de treize éditions. Voy. Gok- ÜEKE, Grundriss, t. II, p. 188, n"27.
Nicolas fît représenter en 1530 surpasse toutes les autreo en grossièreté.
Après les effroyables brisements d'images qui précédèrent^ à Berne, l'établissement de la nouvelle doctrine, Zwingle, montant en chaire, avait dit au peuple assemblé : « Nous allons faire enlever du temple ces monceaux de débris; désormais les folles dépenses que vous avez faites pour des idoles profiteront aux vivantes images de Dieu. » Ouel avait été le résultat moral de cette brutale destruction, le théâtre de Manuel pourra nous en instruire. On y verra dans quelle épaisse fange étaient plongées, en 1530, les « images vivantes du Seigneur » . Les vers suivants, empruntés à Manuel, trouvent ici leur application :
Que Dieu ait pitié de nous!
Où en sommes-nous réduits?
L'infamie et le vice triomphent on tous lieux!
C'est vraiment ici le peuple et la valetaille du diable!
Que de mensonges! quelle mauvaise foi! quelles infamies!
Quand on lit les horribles imprécations, les blasphèmes exécrables de ces « belles comédies », le récit répugnant des actes les plus bas et les plus indécents, on peut à peine croire que de semblables pièces aient été représentées. Et cela non plus, comme les grossières farces de Nuremberg au quinzième siècle, par des acteurs ambulants pour récolter quelques groschen parmi les buveurs attablés dans les brasseries ou les auberges, mais par des bourgeois considérés de Berne. Et quel en était l'auteur? Ce n'était pas un barbier, comme Hans Folz, mais un homme cultivé, un conseiller, un homme d'État!
Le titre de la seconde édition porte : Comédie divertissante à lire, et celui de la troisième et de la quatrième édition : Pièce très amusante à lire et à entendre ^.
La « très agréable comédie de carnaval » que le fils de Nicolas Manuel, Hans Rodolphe Manuel, fit jouer en 1548, révolte tout autant notre délicatesse; elle est intitulée : La nohle plainte du vin accusé par la bande des ivrognes, absous par les vignerons et par la justice. Dans cette pièce, qui n'a pas moins de 4,235 vers, lïvrognerie, vice alors commun à toutes les classes de la société, est prise à partie; mais l'auteur gâte quelque peu l'effet de sa morale quand il dit : « Je l'avoue, je me soûle jour et nuit, moi qui écris ceci! Aussi je ne méprise personne! »
C'est donc vraisemblablement en toute connaissance de cause qu'il fait dire à l'un de ses personnages :
« Les matines de chien commencent dès qu'on a pris le coup du soir;
' BXcHTOLD, N. Manuel, p. 296.
« Ibid., N. Manuel, CCV-CCVl; GœcEKE, Grundrtss, t. II, p. 341, n' 9,
aussitôt tout bon sens disparaît, et Ihomme devient semblable à la brute. Alors il se met à frapper, à briser les baquets et les seaux; le poêle vole souvent par la fenêtre, les chaises et les bancs vont le rejoindre dans la rue. Quelquefois, quand lenvie lui prend de tremper la soupe, l'ivrogne met dans la marmite des bouts de chandelle ; d'autres fois, on mesure le vin dans un baquet, on offre à son compagnon un chapeau de feutre pour son souper '. »
Cette pièce, elle aussi, à en croire le titre, est « très agréable et plaisante à lire ». Elle fut représentée « par les jeunes bourgeois de Munich ».
Le Débauché allemand, de Jean Stricerius,prédicant de Grobe (1584), est aussi un trop fidèle tableau des mœurs de ce temps. Elle est écrite en bas-allemand. Le principal personnage e^t un franc débauché, dont les excès sont connus de tout le monde; il senivre nuit et jour et courtise toutes les femmes. Curateur dune église, il s'en approprie les revenus. Dieu, selon lui, ne se soucie pas des curés, et qui veut s'en débarrasser n"a qu"à leur couper les vivres. « On a beau crier, tempêter, rabâcher que le bien ecclésiastique ne profite ni aux seigneurs ni aux vassaux qui s'emparent de ce qui avait été destiné aux pauvres et aux écoles, cette plaisanterie ne prend plus ! L'excommunication du Pape ne fait plus aucun effet; maintenant une seule maxime a force de loi : Les biens ecclésiastiques nous appartiennent, nous le voulons et l'ordonnons ainsi ! Les bons seigneurs qui ont pillé les couvents trouvent le pain du Christ très savoureux I Que leur importe l'intérêt des écoliers ou des pauvres? D'ailleurs ils ne font que suivre l'exemple venu de haut, puisqu'à la cour des princes, théologiens, aumôniers et prédicants encouragent les grands à s'emparer des abbayes, à mettre la main sur les biens du clergé ! Le monde est devenu si mauvais que personne ne donne plus ni argent, ni blé, ni foin, ni paille aux malheureux ! On ne fait rien pour Dieu, on ne fait rien pour les pauvres, si bien que les églises et les presbytères tombent en ruine. Moi-même, je l'avoue, j'aime mieux dépenser cent thalers pour réjouir mes amis dans un
' BÄCHTOLD, p. 303-374. Voy. p. 354-359. L'éditeur n'a pas jugé à propos de publier en entier cette pièce, qualifiée de « très plaisante » par le poète ; les vers 2584-3139 sont omis. Biichtold les remplace par cette explication (p. 367) : « Les femmes raillent les effets du vin dans les termes les plus ignobles ; le lansquenet se joint à elles, et se tourne vers sa maîtresse qui a perdu sa couronne de roses pendant l'orgie. » A la place des vers supprimés (3330-3963) on lit : « La sentence est prononcée contre les calomniateurs du vin, ils seront tous relégués au banc des fous ; mais la façon dont la sentence est exécutée se refuse à toute description. Puis tous les assistants entonnent une chanson bachique. » Gœdeke (Grundriss, t. II, p. 348, n» 67) indique où l'on peut trouver une édition complète de la pièce. Gênée (p. 59 à 60) s'étonne qu'une pareille œuvre ait pu être applaudie! Mais c'étaient précisément les pièces de ce genre que le public préférait !
joyeux banquet^ j'aime mieux boire^ me divertir avec de gais compagnons,, que de donner un liard au curé ! »
Au second acte, nous assistons à une orgie. Le héros de la pièce et son cousin se vantent des prouesses qu'ils ont accomplies étant complètement ivres, à peu près comme les chevaliers et les héros des temps passés étaient fiers de leurs glorieux exploits. Ils se proposent de recommencer le jour même une semblable aventure. Suit une scène de débauche : les convives s'excitent les uns les autres à boire; quiconque refuse de vider sa chope d'un trait est raillé de toute l'assemblée. Le « libertin » boit « comme une sangsue »^ tout en s'occupant beaucoup de sa maîtresse^ une femme mariée, assise auprès de lui. Gomme elle l'interroge sur la manière dont sa femme prend son genre de vie, il répond qu'elle l'ignore probablement, mais que. s'il lui prenait fantaisie de lui en dire un mot, il la traiterait de telle sorte que, toute honteuse, elle irait se tapir dans un petit trou, comme une souris. Les deux amants se donnent rendez-vous dans la maison de la femme mariée ; il est convenu que le libertin fera boire le mari afin qu'il ne s'aperçoive de rien; s'il fait mine de se fâcher, on saura bien lui en faire accroire. Les convives sont de plus en plus ivres, c'est à qui mettra son voisin sous la table. L'ambition du cousin, c'est de voir son bon ami ivre mort. Le libertin, de son côté, « consent à ce que le diable remporte s'il ne rend pas le même service à son cousin. » Un prédicant survient et refuse de prendre part à l'orgie : il adresse aux jeunes gens de graves exhortations; il les menace de châtiments sévères s'ils ne changent de vie, mais on se moque de lui et, finalement, on le met à la porte. Viennent enfin, racontées avec détails, la punition et la conversion du libertin. Dans son épître dédicatoire à lévêque protestant de Lübeck et de Verden, Stricerius déclare avoir composé sa pièce « pour éclairer les pécheurs impénitents », « en guise d'avertissement salutaire et d'exhortation chrétienne ; pour la conversion et la consolation des mourants^ des âmes tentées, et sur le conseil de dévots personnages. » Ce qui est curieux, c'est qu'il qualifie cette œuvre malpropre, qui ne contient que des scènes galantes ou des scènes d'orgie, « de poème tout innocent, » écrit surtout « en vue de la jeunesse des écoles ' » .
Nombre de scènes, dans les comédies de Nicodémus Frischlin, écrites en bas-allemand, nous offrent des tableaux de mœurs pleins de relief et de vie. Dans sa comédie latine de Rebecca, plusieurs fois traduite en allemand (1576), le poète dépeint les mœurs des seigneurs, « exploiteurs et écorcheurs de paysans. » Il censure avec vi-
' GoEDEKE, Everyman, p. 111-131,
gueur leur grossièreté, leur ivrognerie; il est surtout sévère pour les princes et pour leurs courtisans. Dans une autre de ses comédies, les Vifinerons, celle-là écrite en allemand, les paysans se lamentent sur leur dure condition, et parlent avec indignation de l'arbitraire dont ils sont victimes '.
La comédie intitulée : Dame Wendelgnrd (1597), retrace la vie des vagabonds et des mendiants de la haute Souabe, de l'Alsace et de la Suisse du nord. « Ce que nous avons amassé pendant le jour, » dit l'un des mendiants, « nous le dépensons jusqu'à minuit. Quand nos femmes viennent nous rejoindre, elles vont acheter du vin, et la gourde passe de main en main jusqu'à ce que nous ayons vidé nos poches. Quand nous avons bien bu, de grands miracles se produisent : les aveugles voient, les muets parlent, les boiteux et les estropiés marchent sans aucune peine. Alors commence la ronde des mendiants! N'est-il pas charmant, notre métier de gueux*? »
Dans la seconde moitié du seizième siècle, le théâtre populaire, où toutes les classes de la société, prêtres, nobles, bourgeois, ouvriers, paysans, instituteurs, écoliers, prenaient une part personnelle, fut de plus en plus abandonné. L'art dramatique devint un art industriel, presque toujours exercé par les troupes ambulantes des « comédiens anglais » . Le théâtre subit à cette époque une transformation complète. Si parfois les auteurs mettent encore en scène un sujet religieux, ce sujet est traité d'une façon toute profane. Bien avant que les comédiens anglais ne fissent leur apparition en Allemagne, des acteurs italiens et français, venus du Danemark et des Pays-Bas, avaient, à diverses reprises, donné des représentations dans les grandes villes. A Vienne, à Munich, les Italiens avaient joué dès 1568; antérieurement encore, àNordlingen et à Strasbourg ^ Ils avaient même acquis
' Strauss, Leben Frischlin's, p. 106-112.
^ Ibid., Frischlin's Deutsche Dichtungen, p. 30-31. Voy. p. 44-45, 52-53. Jean Schlayo, lui aussi, vante les charmes de la vie vagabonde du mendiant dans son Joseph, partie 2, acte V, scène m. Cette scène a été empruntée à la comédie latine d'Hunnius. Voy. von Weilen, p. 147.
3 K. Trautniann dit à ce sujet : « Vers 1590 nous eûmes à combattre la concurrence des comédiens étrangers, français, italiens, mais surtout anglais. L'emploi de la musique dans les comédies était commun aux Anglais et aux Welches, mais une chose décida le public en faveur des mimes anglais : la langue. Ils s'étaient empressés d'apprendre l'allemand, et c'est en allemand que leurs comédies étaient représentées. Les Welches ne jugèrent pas à propos de s'abaisser jusqu'à emprunter notre langue ; aussi durent-ils se borner à divertir les princes. Ils jouèrent surtout chez les princes de l'Allemagne du sud. plus familiers avec les mœurs et la langue de l'Italie. Les Welch es abandonnèrent aux comédiens anglais le peuple des villes >> (Voy. Jahrbuch für Münehener Geschichte, t. I, p. 222 et suiv.).
un certain renom a la cour du prince héritier de Bavière, Guillaume de Landshut'. En 1583, le conseil de Francfort autorisa une troupe ambulante de comédiens français à jouer dans leur langue ^ En 1586, ces mêmes comédiens attaquèrent la Papauté avec tant de violence, que le conseil, par égard pour larchevêque de Mayence et d'autres prélats catholiques, se demanda s'il ne serait pas à propos de leur retirer l'autorisation qu'il leur avait accordée ^ Au reste, ces comédiens étaient fort peu considérés à Francfort. Dans les Mémoires du temps, tous sont ordinairement confondus sous le nom de « gueux » . On ne tolérait leur théâtre que pour fournir des divertissements à la foule d'étrangers venus à Francfort pour la foire *. Le secrétaire du duc de Bavière, Egidius Albertinus, dans le Landstörzer, met son héros en relation avec les comédiens ambulants et nous fournit sur eux quelques détails intéressants : « Il y en avait de toutes les nations, » écrit-il, « français, anglais, hollandais, italiens; leur musique et leurs jeux me causèrent le plus extrême plaisir, si bien que j'entrai en relation avec eux, et qu'il fut convenu qu'ils m'admettraient dans leur société. J'étais en état de leur rendre de vrais services, je parlais facilement l'italien, l'espagnol, le latin, je pouvais même me faire comprendre en bas-allemand; outre cela je jouais très bien de la viole, j'excellais dans le rôle du clown espagnol, avec son indispensable guitare, sans parler de mes talents pour le chant et la danse. Nos acteurs jouaient également bien de bonnes pièces et des farces; on trouvait parmi eux des charlatans, des jongleurs, des clowns; ils vont de pays en pays, et je parcourus avec eux l'Allemagne et les Pays-Bas'. »
Dès leur apparition, les comédiens anglais furent très appréciés à la cour des princes allemands"; à Dresde, on les voit en faveur dès
' Trautmann, p. 238 et suiv. Les comédiens italiens jouèrent d'abord à Inspruck chez le duc Ferdinand II (1589), p 232. Dans la « belle comédie « de Ferdinand : Spéculum vitœ humanœ (voy. plus haut, p. 231-232), les bouffes italiens avaient un rôle important. Voy. p. 297, note 168.
ä Pallmann, p. 114, n" 142; Mentzel, Geschichte des Schauspielkumst, p. 17.
^ Mentzel, p. 19.
* Voy. Mentzel, p. 40-41,49-50,59-60.
5 Albertinus, Landslörlzer, p. 284-285. Voy. sur le remaniement allemand de Piraro Guzman de Alfaroche, pièce de Mateo Aleman, K. von Reinhaudstuttner, ^Egidius Albertinus, der Vater des deutschen Schelmenromans. Jahrbusch für Münchener Geschichte, t. III, p. 13 et suiv. Voy. aussi von Lilienkron, Allgemeine deutsche Biographie, t. I, p. 217-219. Sur le savoir et les opinions d' Albertinus, on trouvera plus de détails encore dans l'introduction du Lucifer's Königresch (Berlin etStuttgard, 1883, t. XXVI), et dans la Deutsche Nationalliteratur de J. Kürschner. L'auteur fait remarquer qu'on retrouve la donnée des œuvres principales d'Albertinus dans les anciennes encyclopédies scolastiques, comme il est facile de le constatter en parcourant les écrits de Vincent de Beauvais.
« Sur le théâtre anglais en Allemagne, sur son répertoire et ses ressources scénique"7, voy.'J)'iTTMANN, Schauspiele, t. II, p. 11 et suiv., et Englische Comödianten,
1586. Le duc Henri-Jules de Brunswick et le landgrave Maurice de Hesse-Cassel établirent les premiers dans leurs résidences des théâtres permanents, et leurs principaux acteurs appartenaient en général aux troupes de comédiens anglais'. Les deux princes écrivirent aussi pour le théâtre ^ Maurice fit construire en 1605 un théâtre en forme de cirque, dont le plafond était orné de fresques; il lui donna le nom d'Üttonium, en l'honneur de son fds Otto. La cour de Brandebourg ne tarda pas à avoir aussi son théâtre \
Toutes les sociétés de comédiens, au service des princes, faisaient de temps en temps des tournées dans les villes d'Allemagne. Celle de Hesse, par exemple, donna plusieurs fois des représentations à Francfort*. On lit dans une chronique de Nuremberg : « Les 20, 21, 22 et 23 octobre 1612, plusieurs comédiens de Cassel, aux gages du landgrave de Hesse, ont joué ici, avec Tassentiment de Monsieur le bourgmestre, plusieurs comédies et tragédies, dont une partie n'avaient pas encore été jouées en Allemagne ; ils nous ont fait entendre aussi une belle et agréable musique. Ils ont exécuté toutes sortes de danses welches, et de merveilleux tours de force : sauts, bonds en avant, en arrière, et autres exercices périlleux, très divertissants à voir. Il y avait foule pour les admirer et les entendre : vieillards, jeunes gens, hommes et femmes de tout rang, nos seigneurs du conseil, et même de graves docteurs, ont pris grand plaisir au spectacle. Avant les représentations, les comédiens firent le tour de la ville précédés de deux tambours et de quatre trompettes, invitant la population à venir les applaudir; chacun donnait volontiers deux batzen pour voir des choses si curieuses et si divertissantes*. »
p. 5 et suiv.; Goedeke, Grundriss, t. II, p. 624-542. Sur le théâtre des comédiens anglais à Münster (1601), voy. Jostes, Correspoiidenzblalt des Vereins fürniederdentschesprach, p. 13-37.
' Deux lettres de Maurice, relatives à l'engagement des deux comédiens anglais Browne et Kingsman (1598), nous renseignent sur les e.\igences du prince. Les comédiens doivent monter et représenter « toutes sortes de pièces, comédies et tragédies, soit que nous les ayons composées nous-même et les leur confiions, soit qu'ils en soient les auteurs ». Voyez sur ces lettres G. Könnecke, Zeitschrift für vergleichende Littéral Urgeschichte, nouvelle suite, t. I, p. 85-88.
* RoMMEL, Geschichte von Hessen, t. VI. p. 399 et suiv. Voy. Fürstenaü, p. 75 à
^ Pour plus de détails, voy. Meiss.ner, p. 30 et suiv.; Archiv für Lilteraturgeschicht<\t. XIV, p. 117 et suiv.
* Pour plus de détails, voy. Mextzel, p. 43 et suiv. En 1605, les comédiens anglais, après avoir joué pendant quatre aus à la cour de Maurice, formèrent le projet de monter à Strasbourg vingt-quatre comédies, tragédies et pastorales. Voy. Crlger, Archic für Litteratiirgeschichte, t. XV, p. 116-117. Sur les comédiens anglais de Stuttgard, à dater de 1600. voy. K. Tractm.\.\x, p. 211-216.
5 D'après l'original de la chronique de Stark, communiqué par K. Tr.^ütmann (Archiv für Litteraturgeschichle, t. XIV, p. 126-127). Voy. Siebenkees, Materialien, t. III, p. 52-53.
LES COMEDIENS ANGLAIS 33 r
L'année suivante, la troupe anglaise du Brandebourg, dirigée par John Spencer, «t actionna de belles comédies et tragédies : Philole et Marianne; item, Célide et Cédéa; la Destruction de Troie et de Constantinople, etc., etc. De plus, elle a exécuté des danses gracieuses, de la musique agréable. La même troupe a donné beaucoup d'autres divertissements à la cour de Heilsbronn. Les comédiens parlaient un fort bon allemand, leurs costumes, leurs masques, étaient admirables'. » De Nuremberg, Spencer se rendit à Ratisbonne; c'était au moment de la Diète; il y donna plusieurs représentations auxquelles assista l'empereur Mathias. La Prise de Constantinople lui rapporta, dès le premier jour, plus de 500 florins. « On bâtit une grande scène tout exprès pour lui, » écrit un chroniqueur, « elle ne coûta pas moins de 135 florins : là, une troupe de musiciens jouait de plus de dix instruments différents, et sur la scène, une seconde estrade, de 30 pieds de haut, soutenue par six hautes colonnes et surmontée d'un toit, formait comme un second théâtre, où les comédiens exécutaient leurs belles actions^. »
' Meissner, p. 36.
- Mettenleiter, Musikgeschichte Regensburgs, t. I, p. 256. Cette seconde scène était probablement un espace carré, une sorte de scène supplémentaire, où l'on représentait des tableaux vivants, des mimiques bouffonnes, peut-être aussi des scènes de fantasmagorie, encore aujourd'liui si goûtées du public. Meissner (p. 54) dit: « Il me semble que cette seconde scène n'était autre chose qu'un troupraliqué dans le plancher et duquel s'élançaient sur la scène les diables, les spectres, etc. Jacques Ayrer y fait souvent allusion dans ses Remartfues sur le thnitve. » Les procès-verbaux du conseil de Cologne nous fournissent sur Jean Spencer des renseignements dus au curé L'nkel (année 1615, n° 64). — »16 fticrier : Après que Monsieur le bourgmeister Hardenrod eut appris que Monseigneur le nonce apostolique avait été en personne visiter le sieur Liebden, et que ledit Monseigneur le nonce avait aflirmé que les comédiens anglais, qui tout récemment ont donné des représentations avec dix-huit sujets de leur troupe, avaient été instruits dans la religion catholique par les soins charitables d'un Père franciscain, de sorte qu'il y avait bon espoir de les voir tous se convertir à la vraie foi, il leur permit de jouer pendant tout le carnaval, à l'exception des dimanciies et fêtes. — 11 mars : Le comte de HohenzoUern, le prévôt de la cathédrale, Eilel de Hohenzollern, et le curé de Saint-Martin demandèrent pour les comédiens anglais, convertis à la religion catholique, l'autorisation de jouer, les jours ouvrables, et jusqu'à la foire de Francfort, des comédies spirituelles et édifiantes. — 25 mars : Après la remise par le pasteur de Saint-Martin d'une lettre du comte de Hohenzollern, constatant que les comédiens anglais avaient obtenu la permission de s'établir à Francfort et d'y jouer trois fois par semaine des pièces édifiantes, on leur fit dire qu'ils devaient eux-mêmes présenter et signer leur requête. — 1" avril. Jean Spencer, comédien anglais, dans une lettre humble et courtoise, a lait savoir au conseil qu'ayant été, par la grâce de Dieu, converti à la foi catholi(iue, lui, sa femme, ses enfants, sa troupe et tous ses domestiques, il sollicitait la faveur de s'établir à Francfort, demandait droit de cité, et l'autorisation de jouer des pièces instructives et édifiantes, après les vêpres, à certain s jours de la semaine, ainsi que les dimanches et jours de fête, à l'exception des fêtes solennelles. Ce qui lui a été accordé, à condition qu'il établirait ses titres comme il convient, qu'il liersévérerajt dans la religion catholique, et que rien, ni dans ses pièces, ni dans le Jeu de ses acteurs, ne blesserait la décence. »
Lte regi^tçA de la confrérie fondée en 1612 pour le soutien des convertis (Confra-