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LES DRAMES DE JACQUES AYRER

l'autre, ils donnaient satisfaction au goût passionné de l'époque pour l'horrible et l'effrayant; ils éveillaient dans leur auditoire le dangereux désir de voir des meurtres^ des supplices, flattant un instinct sanguinaire déjà trop développé en ce temps de dépravation et de licence. Dans la tragédie de Titus et Andronicus, le public, qu'on prétendait « délasser et divertir » , assistait à des scènes dans le genre de celle-ci : Les fils de l'impératrice ont déshonoré sa fille ; ils lui ont coupé la langue et les mains, afin quelle fût incapable de dire ou d'écrire le nom de ses bourreaux. Titus les a fait emprisonner; il appelle ses gardes : « Hàtez-vous, apportez vite un couteau bien aiguisé et un linge. J'ai médité longuement sur le moyen d'assouvir ma vengeance et de me défaire de tous mes ennemis ! (On lui apporte un couteau et un linge; il ceint le linge autour de ses reins comme le ferait un boucher.) Apporte promptement un bassin! (L'officier sort.) Et toi, viens ici, tu tiendras solidement ce misérable afin que je puisse commodément l'égorger. (On apporte un bassin.) Tu tiendras le bassin sous sa gorge et tu recueilleras tout le sang qui tombera. » L'aîné des frères est amené le premier; il veut parler, mais on le bâillonne. Titus lui coupe la gorge à moitié. Le sang coule et se répand dans le bassin. Lorsque tout le sang a été répandu, on étend le cadavre sur le sol. Le plus jeune frère est traité de la même sorte. Alors Titus s'écrie : « Leur affaire est faite à tous deux! Le gibier que j'ai abattu de ma main, j'en veux être le cuisinier! Je hacherai leurs tètes en petits morceaux, et j'en ferai des pâtés... j'inviterai l'empereur et sa mère à ma table! » L'horrible festin a lieu; il est suivi de plusieurs autres meurtres, qui se passent également sur la scène '.

C'est sur ce modèle que Jean Ayrer composa ses drames, tous d'une férocité stupéfiante (1605). Dans la tragédie d'OthonlII, Othon fait couper les oreilles et le nez de Crescentius. Le bourreau « jette loin de lui les membres retranchés, et crève ensuite les yeux du Pape Jean, que Crescentius avait fait élire; il bande les plaies avec un linge ensanglanté, puis il pousse le cadavre dans un trou béant. Un gentilhomme accusé faussement d'avoir séduit limpé-

' Englische Conwdien, n" 8, imprimé chez Tieck (voy. t. I, p. 370-407); mais les passages les plus choquants ont été omis. Comparez l'acte VI, scène i (feuille 0.7'') avec le texte donné par Tieck, p. 394. « Le public, » dit Devrient (t. I, p. 169), « n'était plus que médiocrement ému par le simple suicide au poignard. On imagina donc le suicide par grands coups de tête contre les murs. »Le livret fournit les indications suivantes : « Il tombe dans le désespoir, et se frappe la tête contre le mur; on voit couler le sang à travers son chapeau, ce qui peut être obtenu à l'aide d'une vessie. » Dans le Roi Montalor, le livret porte : « Lorsque le héros touche à ses derniers moments, au milieu des cris, des coups, des disputes, il est blessé à la tète; de son chapeau (préparé d'avance) on voit découler le sang. » Voy. aussi Scherer, Geschichte der deutschen Litteralur, p. 312.

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Patrice est condamné au bûcher, et les spectateurs assistent à son supplice. Un autre est exécuté sur la scène par le bourreau, lequel a soin d'informer l'assistance qu'il a déjà rendu le même service à 1,008 personnes. La comtesse Euphrosine porte la tête de son mari dans un plat couvert: le plat lui échappe des mains, et le sang jaillit de tous côtés. Le bourreau raconte le supplice de l'impératrice, convaincue d'adultère. « Elle a péri sur le bûcher, » dit-il, « elle a gigotté des pieds et des mains jusqu'à son dernier soupir I Grâces soient rendues à Dieu, j"ai enfin triomphé de son orgueilleuse audace! »

Le diable, que dès longtemps on avait aperçu passant et repassant sur la scène environné de flammes et faisant des grimaces horribles, montre au public le cadavre du Pape Gilbert, qu'autrefois il avait fait élire, et dont les dernières dispositions portent :

1 Apres ma mort, je veux qu'on hache mon corps en morceaux »

Dans la scène finale, l'empereur est empoisonné au moyen d'une paire de gants '.

Dans la tragédie de Servius Tullms, Lucius Tarquin égorge sa femme sur la scène, et prend j^laisir à ses dernières convulsions. Tullia offre à son époux un breuvage empoisonné en disant :

« Puisse-t-il boire une prompte mort dans cette coupe I Toutes mes peines seraient alors finies ! »

Et se tournant vers le mourant, elle lui dit :

« Lucius, ton frère sera désormais mon amant! »

Le roi Servius Tullius est assommé par les sbires qui portent son corps à la voirie : Brutus « frétille » sur la potence : le bourgmestre Gabinus est tué d'un coup d'épée, et d'autres massacres suivent*.

Plus horrible encore est la tragédie de Thésée, dixième roi d'Athènes. On y voit d'abord paraître un dragon qui jette des flammes par les naseaux; Jason le tue; des géants s'avancent pour combattre Jason, mais celui-ci leur porte de si rudes coups que pas un ne survit. A diverses reprises le diable entre en scène sous la forme d'un dragon, il porte Médée sur son dos. Médée ne paraît point sur la scène sans accompagnement « de prodiges diaboliques et de spectres » . Puis vient le Minotaure, moitié homme, moitié taureau. Il tient une lourde massue et conduit un enfant par la main : il dit, s'adressant au public :

« Je dévorerai cet enfant, avec la peau et les poils, avec les intestins et les excréments ! Il n'en restera pas miette ! Viens ici, petit, je veux m'abreuver de ton jeune sang jusqu'à ce qu'il découle de ma bouche! »

Cinq meurtriers, qui entrent successivement en scène, sont égorgés l'un après l'autre par Thésée, qui tue ensuite le Minotaure aidé

' Ayrer, t. I, p. 435 et siiiv.

^ Ibid., t. I, p. 297 et suiv.

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