‹ L'Allemagne et la réforme (volume 5)Chapitre 484 sur 573 · LES DRAMES DU DUC HENRI DE BRUNSWICK · texte numérisé non relu

LES DRAMES DU DUC HENRI DE BRUNSWICK

voir qui, de droit, revient à son frère aîné Probus. Pour atteindre son but, il a résolu d'employer les moyens les plus violents, de ne reculer devant aucun forfait; mais comme il ne se sent pas tout le courage nécessaire, un de ses confidents lui propose un sûr moyen de devenir inaccessible à toute crainte comme à tout remords : « Ayez le courage, » lui dit-il, « d'ouvrir avec un poignard la poitrine dun enfant, arrachez-lui le cœur, buvez le sang qui coulera de la blessure, placez le cœur sur des charbons ardents et, lorsqu'il sera rôti, dévorez-le. Aussitôt vous vous sentirez rempli d'un courage à toute épreuve. » Néron se promet de suivre ce conseil. 11 emmène au fond d'un bois son fds naturel, « met un genou sur la gorge de l'enfant, retrousse ses manches, pratique, à l'aide dun couteau, une large ouverture dans sa poitrine, recueille le sang dans une coupe, arrache le cœur, jette le corps au fond dun trou, prend la coupe, mêle du vin au sang de son fus, et boit dun trait l'horrible breuvage. Ensuite il place le cœur sur des charbons ardents, le rôlit et le dévore. Quand il a accompli toutes ces choses, il s'écrie : « Il me semble que je suis maintenant si courageux que si je rencontrais le diable, je me jetterais sur lui! » Armé dune hache, il va trouver son père qui s'est endormi dans le jardin, et lui enfonce un poinçon dans la tête. Insensible aux gémissements du mourant, il continue à frapper, et lui porte un si violent coup dans le dos que le malheureux rend lame. Néron retire alors le poinçon, creuse une fosse, y jette le cadavre, et comble la fosse avec de la terre. « Comme ce vieux coquin avait la vie dure! » s'écrie-t-il. Aussitôt après, il égorge son neveu, puis sa mère, et « se retire à petit bruit, sans être remarqué » . Il fait périr sa belle-sœur par le poison, plonge un poignard dans le cœur de son frère, qui chancelle et tombe sur le sol. Enfin, las de tant de forfaits, il sent le besoin de s'étourdir dans le plaisir : « Puisque mes affaires marchent si bien, » dit-il, « il faut que j'invite mes amis à se réjouir avec moi ! A une mauvaise journée, il faut une bonne soirée ! A dire le vrai, le travail m'a un peu fatigué ! » Il ordonne à ses officiers de préparer un festin. Mais avant que la fête commence, Néron a préparé, dans le plus grand secret, le meurtre de trois conseillers de son père. Un de ses chambellans, au désespoir de tant d atrocités, s'arrache la langue, et tombe inanimé sur le sol. Le festin est prêt, Néron et ses trois amis s'attablent ; ils sont gais, s'enivrent et font venir les violons. On apporte sans cesse de nouveaux mets sur la table. Au moment où la joie est à son comble, trois plats disparaissent soudain; à leur place, paraissent trois têtes coupées. Les convives, saisis d'horreur, se lèvent : les têtes disparaissent. Après cette sinistre apparition, deux conseillers de Néron se poignardent, le médecin qui a donné le

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poison à la belle-sœur de Néron, vide une coupe empoisonnée; il pousse des cris horribles, trépigne^ se tord les mains et tombe mort sur le sol. « Néron, très troublé, se lève et s'assoit tour à tour; enfin il va s'étendre dans le jardin pour essayer de dormir; mais à peine est-il couché que le spectre de son fils lui apparaît : une coupe est suspendue à son cou, il tient entre ses mains un réchaud allumé, sa poitrine porte une plaie béante^ il joue de la guitare et tourne trois fois autour de Néron sans dire une seule parole; Néron se réveille brusquement et s'écrie : « Que Dieu m'assiste! Qu'ai-je vu? » Le spectre disparaît aussitôt, et Néron essaie de nouveau de dormir. Mais le spectre de son père arrive tout près de lui^ il tient une hache, sa tète est ensanglantée; il tourne autour de Néron en jouant de la Viole... Néron voit apparaître tour à tour les spectres de sa mère et de sa belle-sœur. Le fantôme de son frère l'épouvante ; le poignard est encore enfoncé dans sa poitrine; ses trois conseillers décapités le suivent^ chacun deux portant sa tête dans un plat; ils tournent silencieusement autour de Néron en jouant du luth. Il tremble, frémit, se sauve dans les bois, mais il n'y est pas plus tôt qu'il aperçoit trois cadavres étendus par terre; quand il approche, les morts se dressent les j-eux hagards, la bouche béante, et retombent de nouveau sur le sol; enfin ils disparaissent. Néron s'arrache les cheveux; son fils lui apparaît de nouveau criant; « Malheur à toi, qui dévores ta propre chair, qui t'abreuves de ton propre sang ! Malheur à toi, qui t'es nourri du cœur de ton enfant ! » Les autres spectres reviennent sur la scène, d'abord séparément, puis tous ensemble, et crient d'une seule voix ; « Mort et vengeance! » Néron se tord les mains, déchire ses vêtements, pousse des rugissements de taureau, et s'écrie ; « 0 malheur à moi! malheur à moi ! » « Il tire son épée et veut mettre fin à ses jours, mais il ne peut y réussir, l'épée se brise en deux; il essaie inutilement de se pendre, enfin il avale du poison, mais sans pouvoir se délivrer de la vie ; il se pâme, il rugit comme un taureau, trépigne, se roule par terre, et finit par évoquer les diables. Ceux-ci accourent en poussant d'horribles hurlements, et l'entraînent en enfer. »

" Que cette épouvantable fin serve d'instruction et d'avertissement aux nobles dames et aux puissants seigneurs, et que chacun y fasse réflexion, à quelque rang qu'il appartienne ! » La tragédie se terminait par cette réflexion morale ' .

11 va sans dire qu'à une époque où le goût était arrivé à un tel degré de dépravation dans toutes les classes de la société, non seument le meurtre et l'assassinat, mais les passions les plus basses, les

' Schauspiele des Herzogs Heinrich Julius, n'ô, p. 333-400.

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