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plus ordurières plaisanteries étaient accueillis avec faveur par le public.
« Dans la plupart des comédies, » lit-on dans un manuel d'instruction religieuse imprimé en 1593, « on abandonne les sujets moraux, honnêtes, chrétiens, décents : on leur préfère des aventures scandaleuses, assaisonnées de bouffonneries, de gestes, de mômeries indécentes, au grand détriment des spectateurs, jeunes et vieux, mais surtout de la pauvre jeunesse. Comme ordinairement, dans la plupart des villes, ce sont des gens sans aveu. Anglais ou Welches, des histrions venus de tous les coins du monde qui donnent ces sortes de représentations, on peut dire avec saint Augustin et autres grands docteurs de l'antiquité chrétienne : « Qui me nommera une obscénité qui ne monte publiquement sur nos théâtres ? » « Aux comédiens et aux auteurs français, l'autorité devrait surtout interdire les pièces licencieuses, et cela sous des peines rigoureuses'. » « Les beaux rimailleurs français, » écrit un autre contemporain, « combinent agréablement leurs galantes chansonnettes et leurs petits vers ; ils introduisent, dans leurs comédies, tantôt un jeune blondin qui nous découvre les mauvais désirs de son cœur dissolu, tantôt un mauvais sujet plus expérimenté qui raconte gaillardement ses aventures amoureuses, et comment il s'est comporté dans telle ou telle situation scabreuse. Le vice apparaît sous toutes les formes, les pièces sont entremêlées de danses et de gestes impudiques; tous les personnages sont rusés, trompeurs, sans foi et sans honneur; ils se querellent, se battent, vendent leur conscience, se font un jeu de tout ce qui est pur, juste, loyal; chacun se vante du mal qu'il a fait, de ses infidélités, du mépris de la parole donnée ; l'innocent est ordinairement sacrifié, on se hait, on se jalouse, on s'adonne à la magie : tous ces vices sont loués, conseillés, et l'art de les pratiquer est exphqué avec détail. Par des paroles douces comme le miel, par des comédies amusantes, des maximes, des conseils immoraux, des dialogues burlesques et autres nobles moyens, on ouvre la porte à la licence. Mon ami, nommemoi un état, un âge, une famille qui soient à labri des pernicieuses influences de cet exécrable théâtre I De nos jours, quelle est la femme, quelle est la jeune fille dont il n'expose pas la vertu-? »
un auteur du temps, Max Mangold, dans la relation qu'il nous a laissée de la foire de Francfort en 1597, nous donne quelque idée de la manière dont les choses se passaient. « Sur le Mein, il y avait l'autre jour grande fanfare de musique, » écrit-il. i Fifres, trom-
' Préface d'une nouvelle édition de l'écrit de Geiler de Kaisersberg : Comment 011 doit se comporter an chevet d'itn mourant (sans indication de lieu, 1593), feuille B 2.
- FicKLER, Tractât, feuilles 35 et suiv.; voy. feuille 75.
pettes et tambours rassemblaient autour d'eux toute la population. Il y avait surtout orande affluence de filles de joie et do jeunes lansquenets. On annonçait la comédie de Suzanue. qu"on devait représenter le soir même en Thonneur des femmes pieuses et chastes » , ainsi que la comédie de /'Empereur Octave et du chevalier Gnhny. ■ Mangold assiste à la « comédie anglaise »^ dont il avait beaucoup entendu parler et quil avait grande curiosité d'entendre. « Le fou^ nommé Jean, est vraiment un excellent bouffe, » écrit-il; « j "avoue quil est passé maître dans son art. Il sait si bien se grimer quïl na plus rien d'un homme; il excelle dans les grosses farces; son pied mince et agile n'est point gêné par le soulier; deux garçons comme lui tiendraient dans sa culotte. Il faut aussi louer le sauteur, car il fait de merveilleux bonds, sans parler de ses autres talents; il est élégant dans toutes ses manières, dans sa danse, dans chacun de ses pas; ses culottes, extrêmement collantes, amusent tout le monde... Les femmes et les jeunes filles le regardent de tous leurs yeux; mais^, comprenez-moi bien, je ne parle pas ici de toutes les femmes qui assistent à la comédie, toutes ne prennent pas plaisir aux basses plaisanteries; à toutes ne plaît pas le haut-de-chausse collant du saltimbanque '. »
En 1605, le chef de la troupe anglaise assure le Conseil, avant que ne s'ouvre la foire de Francfort, de ses excellentes intentions : Cette fois, elle ne jouera que «des comédies et des tragédies convenables, décentes, agréables à voir, toutes écrites en haut allemand » . Malgré ces belles promesses, les farces, les pièces burlesques, cette annéelà, atteignirent un tel degré d'inconvenance que le Conseil, à la foire de Pâques de l'année suivante, retira aux comédiens anglais l'autorisation donnée; mais un peu plus tard, on la leur rendit. Le théâtre anglais attirait un si grand concours de spectateurs que plusieurs prédicants se crurent obligés de blâmer sévèrement du haut de la chaire tous ceux qui y prenaient plaisir.
« Les comédiens anglais. « lit-on dans une relation rimée de la foire de 1615. ■< attirent plus de monde que les prédicants. On préfère rester debout quatre heures de suite, pour écouter des balivernes, que d'être assis tranquillement à l'église à dormir sur un banc dur; à l'église, une heure semble si longue! Et cependant ce que l'on va voir au théâtre est tellement absurde que nos gens ne peuvent s'empêcher de rire d'eux-mêmes, en pensant qu'ils donnent leur argent pour entendre semblables sornettes-. »
' Nouvelle édition publiée par Kelchxer, Mittheilungen des Vereins für Gesch. und Alterthumskunde Francfurts, t. VI, p. 3ÖÖ-356, 359-360 : Gckdeke, Grundriss, t. II, p. 526-327, n»' 18 et d9.
- Mentzel, p. 46 et suiv. (voy. p. 26), p. 58, 59.
A Ulm, en 1G06 et 1G09, les comédiens anglais n'obtinrent la permission de jouer ([u'à la rondition de « s'abstenir de tout propos impie ou indécent, et de ne représenter aucune pièce licencieuse '». Le Conseil dElbing. en 160G, retira l'autorisation donnée à cause des propos obscènes que les comédiens mêlaient à leurs pièces*. A Dresde, en 1G17, les dames de la cour, scandalisées de l'immoralité du théâtre anglais, demandèrent que les comédiens étrangers ne jouassent plus à 1 avenir en leur présence''.
Kgidius Alberlinus parle avec une ironie mordante des plaisanteries ordurières qui excitaient, au théâtre, les rires inextinguibles des spectateurs*.
î Les comédiens anglais, » lit-on dans la préface dun Recueil de comédies et tragédies anrjlaises "^nhWé àLeipsick en 1G20, <' ont obtenu de grands succès près des personnes de toute condition, en partie à cause de leur fertilité d'invention, en partie par la grâce de leurs gestes^ et souvent par l'élégance de leur langage; aussi croit-on faire plaisir au publie en publiant ce que leur répertoire contient de plus digne d'admiration ^ » La préface de la seconde partie de ce recueil, publiée dix ans plus tard sous le titre de Combats d'amour, allait jusqu'à dire : « Grâce à ces tragédies et comédies, on apprend à bien gouverner sa vie. Les citoyens s'y instruisent de la manière de vivre honorablement, chastement, de pratiquer les vertus et d'éviter toute tentation ". »
En réalité, la plus grande partie de ces pièces enseignaient précisément le contraire ". La passion du genre le moins éthéré servait de
' K. TuAUTM.\xx, Archiv für Lilteraturgescliichte, t. XIII, p. 320-321.
- Gœdeke, Grundiiss, t. I[, p. 330, n" 62 ; Pkülss, p. 153.
^Meiss.ner, p. 31.
* Albertinus, Landslörtzer, p. 283-289.
5 Englische Comüdien, préface A. 3 et titre.
'^ Liebesluimpf (16-30), feuille A^. Voy. la liste des pièces de la première et de la deuxième partie dans Goeueke, Grundriss, t. II, p. 544. Pour plus de détails, voy. TiTTMAXN, Schauspiele, t. II, p. 17, et Schauspiele der englischen Comödianten, p." et suiv.
^ « La doaaée seule des comédies anglaises suffit pour nous faire entrevoir leur grossière iminoralilô. Pourtant il est possible que les éditeurs, connaissant le goût du public, aient encore renchéri sur le texte. Tout ce qui prétend être spirituel est essentiellement vulgaire ; les obscénités y fourmillent, à peine en trouverait-on l'équivalent dans les farces de carnaval jouées jadis à Nuremberg, elles auteurs de ces indécentes boutïonneries eux-mêmes n'am-aient certainement pas osé servir à leur public les propos immondes qui se rencontrent à chaque page dans les comédies anglaises. Ces soi-disant artistes n'étaient que des manœuvres vulgaires; ils apportaient dans les villes allemandes leurs féroces spectacles, leurs farces grossières, leurs brillants oripeaux, et rendaient les acteurs et le théâtre également méprisables. » « Que ce soient eux précisément qui aient obtenu le plus de succès à la cour des princes et dans les grandes villes, c'est un fait qui n'a rien de surprenant dans l'Allemagne de cette époque « (Gokdeke, t. II, p. 343). Devrient (t. 1, p. 191-192) dit : « Il semble vraiment incompréiiensible, quelque grossières que nous nous figurions les mœurs
thème à rélément comique^ et cela dans les termes les plus vulgaires^ les plus bas^ sans que. dans tout ce répertoire^ il soit possible de découvrir un seul trait spirituel. Acteurs et spectateurs étaient vraiment plongés dans la fange. On n'a qu'à parcourir, })Our s'en convaincre^ les pièces intitulées : Le joyeux Paillasse de la belle Marie et du vieux cornnrd^ ou la Divertissante et joyeuse Comédie de Sidonie et Théagéne, comédies particulièrement goûtées du public-. Cette dernière est un remaniement en prose de la comédie latine publiée^ en 1609;, par le jurisconsulte Gabriel Rollenhagen : Amantes ameutes. Le traducteur l'intitule : Pièce très divertissante sur l'Amour aveugle, composée selon l'art et^ la méthode des modernes chevaliers de Vénus, et rimée en bon saxon '\
de cette époque, que des femmes et des jeunes filles se soient trouvées parmi les spectateurs de tels drames. La hardiesse inouïe du langage et la lubricité révoltante dos dialogues du paillasse ou de l'arlequin avec sa femme ou sa soubrette, les gestes indécents qui accompagnent les paroles vont au delà de ce qu'on peut dire. Le tliéùtre en Allemagne, depuis l'introduction des acteurs de profession jusqu'en plein di.\-imitième siècle, démontre avec une triste évidence la brutalité des mœurs, la dépravation du goût pendant cette longue période. » Voy. Genee, p. 266. On s'étonne d'entendre \V. Wackernagel dire à propos des comédiens anglais : « On leur doit d'avoir ressuscité le drame profane, d'avoir mis à sa juste place, dans le drame, l'élément comique si cher au public, et de lui avoir donné un tour plus artistique. » « En réalité, dès la fin du seizième siècle et au commencement du dix-septième, rien ne distingue les comédiens des pitres, histrions, paillasses, charlatans, arraciieurs de dents, diseurs de bonne aventure et semblable engeance, qui n'a d'autre ambition que de tirer avec adresse de la poche du pauvre homme le peu d'argent qui s'y trouve » (Cité dans Wackeunagel, Drama, p. 143).
' Neuvième pièce de la première partie de la collection.
.- Cinquième pièce de la collection. Trölss (t. H, p. 212-213) dit : « Cette pièce est l'une des plus réalistes du recueil. Il serait difficile de surpasser lagrossièrelé cynique de son langage... et pourtant, jusqu'au siècle suivant, elle fut au nombre des pièces les plus goûtées du public. »
'■'■ Gi'idertz (p. 33-35) cite si.x: éditions de cette comédie, et ajoute : « On ne saurait nier l'habile facture de la pièce et l'intérêt qu'elle a pour nous au point de vue de la langue, de Ihistoire et de la littérature. » Giidertz va jusqu'à dire (p. lüO) . « Peut-être est-il à regretter que notre siècle, non seulement ne puisse apprécier ces dialogues, qui certes autrefois ne scandalisaient personne, mais éprouve même un véritable dégoiit pour lui. « Le fait que les nombreuses scènes impudiques, alors si fréquenuuent représentées, n'avaient alors rien de choquant pour le public, par exemple la longue et scandaleuse prière de Lucrèce (voy. p. 28), constitue un chef d'accusation bien grave contre les Allemands de cette époque. En 1614, la pièce excita les plus vifs applaudissements à la cour de l'Electeur Jean Sigismond de Brandebourg, comme le rapporte Giidertz (p. 83). Rollenliagen dit, dans l'épilogue de sa pièce : « Le public admire fort la manière dont l'auteur a su conduire son sujet. Ici chacun pourra suivre les mouvements ordinaires de l'amour. Chacun, tôt ou tard, en fera l'expérience ; quelque précaution qu'il prenne, il ne saurait échapper à l'amour, car ses douces llamm'es enveloppent tous les cœurs : les jeunes gens, les vieillards, les jeunes filles, les servantes, les enfaMls, les savants, les bourgeois, les paysans, tous sont atteints du mal inévitable, ainsi quo vous l'avez vu aujourd'hui. Heureux celui qui sait bien conduire son amour et qui voit enfin tous ses désirs comblés! Maliieur à celui qui ne trouve pas ce qu'il cherche I Oh ! qu'il est à plaindre! » (GXdep.tz, p. 32).
Plus licencieuse encore que cette comédie « très divertissante » est la « très agTéable et joyeuse histoire où sept sages conseillers prouvent aux maris, aussi clairement que dans un miroir, l'infidélité de leurs chastes épouses ». Cette pièce, dont l'auteur est resté inconnu, n'est, du commencement jusqu'à la fin, quun ramassis des plus ignobles plaisanteries. L'auteur s'égaye surtout aux dépens du moine Désidérius, le principal personnage de la pièce'. La comédie de Pamphile Münnigsfeind (ennemi des moines) est d"une immoralité tout aussi choquante. Elle est dédiée « au Père Conrad Jésuite, et grand ami du Pape » : le héros de la pièce, le moine Conrad, surpris en adultère revêtu de son saint habit, finit par se donner la mort. Cette comédie « très agréable à lire », dit la préface, « se termine par la parodie d'un cantique catholique :
Demandons à Dieu de tout notre cœur Que tous les moines finissent ainsi - ! »
« Si la jeunesse se corrompt, si elle devient licencieuse et impudique, >' écrivait Egidius Albertinus, « la faute en est en grande partie aux comédies, aux intermèdes comiques, aux pièces burlesques qui se jouent en maint endroit, soit à la cour des princes, soit dans les demeures des grands, soit dans les maisons ou théâtres appropriés à cet usage. « « Ces comédies sont d'autant plus scandaleuses e[ exécrables que les acteurs qui les jouent sont le plus souvent eux-mêmes scandaleux, impies, frivoles, impudiques, grossiers, rusés, impudents et sans aucune religion. Et ce qui est pire encore, on trouve parmi eux des bannis, des gens sans aveu, des bohémiens, des mécréants de la pire espèce. » « Si l'on dit avec raison que les paroles déshonnêtes corrompent les mœurs, quelle influence n'auront pas ces spectacles exécrables, d'autant plus que la corruption entre bien plus facilement par le sens de la vue que par le sens de l'orne. » « Ce n'est pas sans raison que le Saint-Esprit nous défend d'arrêter nos yeux sur une femme légère, de regarder ou d'écouter une danseuse, de peur que nous ne tombions dans ses pièges. Comment donc être assez téméraire et assez impie pour désobéir au Saint-Esprit, et s'exposer à un péril si évident, se mettant, pour ainsi dire, au milieu du brasier de l'enfer? Les comé-
' Sans indication de lieu, 1618 (cité par H.iYX, p. 101). Écrite presque entièrement en bas-allemand. Voy. en particulier ce que dit le moine, acte V, scène iv.
-(;oTTS(;nEb,t. I,p.l73-176; Goeheke, Grundriss, t. II,p. STS.noâSi. D'après ie Pe/*/ livre de clievel, de Valentin Schumann (voy. plus bas, p. 349), où l'auteur dit luimême avoir puisé son sujet, Mathieu Scharfsclimidt, vicaire de Zeitz, composa " une pièce divertissante sur un prêtre papiste de Franconie, et sur la suite funeste de ses amours avec la femme d'un vigneron » (Eisleben, 1589). Voy. HolsTEi.\, Zeilschrift für deutsche Philologie, t. XVIII, p. 433-436.
diennes sont en général aussi belles que perverties. Depuis longtemps,, elles ont vendu leur honneur. Vraies sirènes,, elles ont Fart d'ensorceler les hommes par leurs molles attitudes, leurs gestes, les mouvements de leur corps, par leur voix tendre^ douce et séduisante, par leurs ajustements élégants et gracieux. Aussi se demande-t-on avec étonnement pourquoi cette odieuse vermine est partout acceptée, tolérée, protégée par les autorités, pourquoi on la reçoit, on la paye, on la tient en grand honneur à la cour frivole de plusieurs princes et grands seigneurs '. »
' Hausspolizei, septième partie, p. 149, 151''-1.d2. En Italie, les femmes montèrent sur les planches dès la fin du seizième siècle fvoy. Dejob, p. 216). En lo88, le Pape Sixte-Quint permit aux comédiens ambulants de jouer dans les maisons privées. Il autorisa latroupe« Desiosi «,lapluscélèbre de l'Italie, àjouerpubliquement, à la condition que les représentations auraient lieu de jour, et que les rôles de femmes seraient remplis par des hommes (voy. Hübxer, Sixte-Quint, Leipsick, 1871, t. II. p. ii2). Albertinus,qui juge avec tant de sévérité les pièces licencieuses de son temps, n'était en aucune façon l'ennemi du théâtre en général. Il aimait et approuvait « l'art dramatique chrétien ». « Quand on expose dans un théâtre public, » dit-il, « la vie et les actes des saints personnages qui ont illuminé le monde de leurs vertus, cela ne sert pas seulement à délasser l'esprit, mais encore à encourager les âmes, à leur faire aimer la piété. Un spectacle qui montre tantôt la récompense des bons, tantôt l'eLI'royable châtiment réservé aux méchants, peut engager les gens dépravés à se convertir, à revenir au bien, à mener une vie édifiante » {Landslörzev, p. 284-285).