‹ L'Allemagne et la réforme (volume 5)Chapitre 487 sur 573 · PETITS LIVRES DE VENUS · texte numérisé non relu

PETITS LIVRES DE VENUS

la plus séduisante lart de la galanterie. Ces livres indiquent au lecteur le chemin à suivre : on y apprend comment les hommes doivent s'y prendre pour séduire les femmes, mariées ou non; ce (jue les femmes et les jeunes fdlcs ont à faire pour s'approcher peu à peu d'un jeune homme; comment on peut tromper et duper ses surveillants ou ses parents; comment une femme peut abuser son mari, le mari tromper sa femme, la fdle sa mère, le fils son père, la servante sa maîtresse, le serviteur son maître. " « Ces livres engendrent linconduite, le dévergondage, l'adultère, c'est à eux que plus d'une fille a dû son déshonneur; de là viennent les vices qui partout abondent, et auxquels on se livre sans rougir. » « Voilà le fruit de tous ces contes amusants : les Cent Nouvelles, la Société du jardin, la Voiture publique, Heures de délassement, le Livre de chevet et tant d'autres; f|ui pourrait compter tous les livres du môme genre qui encombrent les librairies et se débitent en tous lieux pour la corruption des mœurs et de la pudeur publique? »

Fickler met au premier rang de ces livres pervers les Propos de table de Luther, « livre tout rempli de sales plaisanteries, 'de mots orduriers, de récits indécents, comme aussi plusieurs écrits profanes du même auteur, où fourmillent les propos bas et grossiers'. » Albertinus parle avec la même sévérité des rimes et livres impudiques dont la galanterie est le thème. « Non seulement, » dit-il, « les boutiques des libraires en sont inondées, mais on les voit publiquement affichées dans nos rues, les colporteurs les portent jusque dans les maisons. Les jeunes filles s'empressent de les acheter, les lisent avidement, en font le sujet de leurs entretiens. Mais, lecteur, quel châtiment, à ton avis, méritent ces écrivains scélérats, ces rimailleurs pervers, ces auteurs cupides qui poussent à la licence une jeunesse déjà portée au mal, et qui réveillent la luxure des vieux fous glacés par l'âge ? Qui pourrait croire qu'ici la loi se taise? On a de l'horreur pour un empoisonneur, on le traîne devant la justice, on le condamme à mort; mais si quelqu'un répand le poison de la luxure et fait ainsi un tort mortel à l'àme comme au corps de tout un peuple, pourvu qu'il déguise habilement son titre et l'offre bien fardé au public, chacun le loue, on le comble d'honneurs, on accorde de grands privilèges à ses ouvrages. Et ce qui est plus déplorable encore, les maris sont les premiers à rire de ces contes licencieux; ils prennent plaisir à voir leurs femmes, leurs filles se nourrir de ces abominables récits, tout remplis d'immondes propos ! Ils leur en permettent la lecture, ils souffrent qu'elles en souillent leur mémoire et qu'elles en fassent un gai sujet de conversation avec leurs amies.

' Fickler, Tractât, Préface, feuilles â^-S. Voy. feuilles 52 et suiv.

Comment expliquer une telle condescendance? Veulent-ils que leurs femmes vivent pour le plaisir et non pour leur ménage? Désirent-ils leur fournir de bonnes recettes, de bons moyens pour les duper quelque jour ? Non. c'est qu'ils sont bien aises, disent-ils, que ces séduisantes paroles, ces phrases bien tournées leur enseignent la courtoisie et le beau langage ' . »

Les auteurs de ces livres galants étaient en général les ennemis acharnés de lÉglise cathoUque et des ordres religieux. « Outrager, calomnier curés et nonnes, les accabler d"însultes, voilà le chemin de la fortune et des honneurs, i osait avouer l'un d'eux. « Ce sujet divertit singulièrement les jeunes femmes, et la jeunesse préfère ces plaisanteries à tous les plaisirs du monde*. » Les auteurs de ces contes ou romans immoraux regardaient presque tous comme un devoir d'avilir le clergé, « la papauté maudite et idolâtre. » et travaillaient avec une égale ardeur à amener une irrévocable rupture entre le peuple allemand et l'Église catholique. Martin Montanus, après avoir raconté l'adultère d'un moine de Munich, ajoute : « Toutes les perfidies imaginables, toutes les ruses de Satan sont cachées sous le froc des moines. Ce sont des loups ravissants, sous leur peau de brebis. Ils dévorent les revenus des veuves et des orphelins ; sous prétexte de longues prières, ils s'insinuentpartout, pour voir comment ils pourront souiller les femmes et les enfants des gens de bien, ils ne rêvent que de les entraîner avec eux dans l'abîme. C'est en quoi consiste leur vie dévote ^ » On empruntait à Boccace, à Poggio, une foule de contes scandaleux dont les moines étaient en général les principaux personnages ; on affirmait leur authenticité, on supposait que les faits s'étaient récemment passés, afin, disait Beinhaus, « que la jeunesse et tous les lecteurs y prissent un plus vif intérêt*. »

Avant la publication de la Voiture publique et autres recueils du même genre, deux livres, appartenant d'une certaine manière à la littérature burlesque, et tout remplis de fiel et de haine contre l'Église catholique, avaient trouvé grand accueil auprès du public. Leurs auteurs, Érasme Alber et Burkhard Waldis, tous deux « ministres du saint Évangile », assuraient avoir eu l'honnête intention de « contribuer à l'amusement et à l'instruction de la jeunesse ».

L^^so/je, de Waldis, « remanié, mis en vers et augmenté de cent nouvelles fables, » parut pour la première fois en 1548. Dans sa préface, Waldis affirme, comme Wickram. qu'il a composé ce livre « dans l'intérêt de la chère jeunesse, et pour son plus grand avantage, et

1 Hausspolizei (1601), septième partie, p. 129-130. * Beixhaus, p. 4''.

3 Wegkïu-lzer, p. 98.

*Beinhaüs, p. o.

que les oreilles délicates et chastes n'auraient, en le lisant, nulle occasion de se scandaliser > . A la fin de sa dernière fable, il répète encore « qu'il n'a écrit que dans l'intérêt de la jeunesse ». Cependant un grand nombre de ces fables sont écrites, comme les récits de la Voiture publique, dans l'esprit et dans le goût de Boccace. Waldis, à propos du mariage, expose des notions purement naturalistes. Dans ses récits burlesques et satiriques, il donne libre cours à sa haine amère contre l'Église catholique, contre le clergé, mais surtout contre les religieux et religieuses. Une citation suffira pour faire apprécier la valeur de sa polémique. « La Pape, » écrit-il, s'adressant « à la chère jeunesse », « prétend avoir la puissance de délivrer par ses indulgences les âmes des défunts de la peine éternelle due à leurs péchés, et cela quand bien même Dieu s'y opposerait ' . » Dans ses blasphèmes contre saint François d'Assise et sainte Catherine de Sienne, 'Waldis a été le précurseur de Fischart ^; mais celui-ci n'a pourtant rien écrit d'aussi ignoble que la dernière page du troisième livre. V^oici, en raccourci, l'idée que donne l'auteur de l'Église de Rome: « La vile engeance papale nous a tellement saturés de poison, elle nous a fait tant de mal par sa pullulante vermine, elle nous a si bien roulés dans l'ordure du diable, que bientôt, j'ai honte de le dire, nous adorerons ses excréments. »

En prodiguant de pareils outrages, on semblait ne se préoccuper en rien des milliers de catholiques qu'ils blessaient si profondément; les Protestants regardaient les Catholiques comme hors la loi. « La chère jeunesse » pour laquelle Waldis écrivait, se félicitait sans doute, après avoir reçu ses leçons, d'être délivrée « de l'excrément du diable » ; mais les contes graveleux du même auteur, par exemple : la Vie au couvent ^ la Veuve et son poursuivant^ les Aventures d'une pauvre nonne, récits véritablement orduriers, pouvaient-ils l'édifier beaucoup? Et nous ne parlons ici que des moins scandaleux ^

' Esope, livre IV, fable I"''.

- Voy. notre cinquième volume, p. 372-378.

' Voy. surtout ledeu.\ième livre, les fables 60,62, 100; livre III, les fables 6, 83: livre IV, fables 16, 17, 22, 23,27,40, 60, 71, 81, 89, 90, 93. Si nous mentionnons ici ce genre de fables, c'est qu'il est souvent question, dans nos histoires littéraires, de r « inoffensif Burkhard Waldis ». Gœdeke lui-même {Burkhard Waldis, p. 17) dit « que ces fables, encore aujourd'hui, excitent une agréable gaieté ». G. Buchenan, dans son livre sur B. Waldis, écrit (p. 24-23) : « Quant au.\ fables de Waldis, Gervinus, Gœdeke et Milter en ont parlé avec détail, aussi suffît-il de renvoyer le lecteur au jugement porté par ces écrivains. Ils sont unanimes à louerdansl'auteurde ces petits contes l'art deconteravec grâce, démettre de la vie dans le récit; ils font ressortir l'immour aimable, souvent animé de nobles sentiments patriotiques, l'observation juste et fine.» « Quiconque aura feuilleté une fois l'Esope de Waldis comprendra combien il est supérieur à la plupart de nos fabulistes. En résumé, en dehors d'Alberus, il n'a guère eu qu'un rival dans ce genre, et ce rival n'est autre que Lessing, lequel surpasse de beaucoup, il est vrai, notre charmant conteur. »

Erasme Alber publia, en 1550, un recueil de fables empruntées pour la plupartà Ésope et intitulé: le Livredela vertu et delà sagesseK Il dit dans la préface de ce fabliau : « De même qu'on fait prendre à un enfant malade un vermifuge amer mêlé de miel, aux pécheurs endurcis et aveugles, il faut servir des fables aimables qui les guérissent en les charmant. Celles-ci sont douces comme le sucre et très faciles à retenir. Beaucoup de dévots personnages, et le Christ lui-même, ont usé de paraboles et de comparaisons, et le diable a niché des fables dans la doctrine du Pape, dans le Coran et le Talmud; mais ces dernières ne servent qu'à fortifier le royaume de Satan, à éloigner les âmes de Dieu et de la vérité, au lieu que nos fables servent Celui qui les a inspirées, célèbrent ses louanges et sa gloire, enseignent la vertu, les bonnes mœurs, et portent au bien, »

Dans Tune de ses fables, une grenouille donne ses impressions sur les reliques de Trêves qu'elle a été vénérer :

Au chœur de la grande église, on m'a fait adorer Le baiser de Judas, l'oreille de Malclius, J'ai vu tout cela de mes propres yeux ! Sans cela, j'eusse été à jamais damnée!...

Dans une autre fable, l'auteur flétrit l'idolâtrie des papistes. Comme les païens, ils adorent des dieux étrangers.

Dans la fable de (' Ane-Pape, Alber assure ({ue, grâce à « Sa Sainteté l'Ane ». on ne fait plus que rire de l'adultère. En revanche, le Pape frappe de ses foudres quiconque mange de la viande le vendredi : » Point de pitié pour celui-là, » dit le Pape, « je le condamne à la mort éternelle! » « Tout le monde révère les commandements du Pape comme si le Dieu tout-puissant parlait par sa bouche. Il vend le paradis pour de l'argent; il trompe le monde entier, et jusqu'à Dieu lui-même. En vérité, voilà un âne bien insolent! »

La fable du Meunier et de l'une dit à propos des moines :

« On les laisse libres de commettre toutes les infamies. Le seigneur Bélial de Feu d'Enfer, un grand prince célèbre dans tout l'univers, leur a donné pleine licence de paillarder, de se soûler à cœur joie. Afin de mieux mortifier son corps, tout moine est tenu de manger tous les jours au delà de son api^étit-. »

Les auteurs de ces belles choses assuraient les avoir écrites « à l'honneur et à la gloire de Dieu, et pour l'édification du peuple chrétien '» .

' Francfort-sur-le-Mein, lo50, nouvelle édition de W. Braune. Voy. sur les fables d'Alberus. W. Kahverau, Beilage zur Allijemeinen Zeitung, i" mai 189S.

- Edition de Francfort, looû, fables 11, 20, 23. 30. 33. 3^, 40, 48.

2 Nouvelle édition publiée par H. Osteulev {Bibliothèque de la Société lilléraire de Slullgard, t. XCV-XCl.X).

Page 1