‹ L'Allemagne et la réforme (volume 5)Chapitre 494 sur 573 · VI · texte numérisé non relu

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si limpide que les Allemands peuvent en être fiers^ tout autant que les Français. Il n'est pas jusqu'à l'intelligence débile du sexe féminin qui ne puisse se complaire à l'aimable élégance, comme à l'élégance aimable de cette parfaite traduction '.

Martin Opitz dit aussi^ dans son Arislarque, qu'il voit dans la traduction iVAmadis la preuve irréfutable de la « richesse et de la magnificence de sa langue maternelle ^ » .

A cette époque^ tout, ou presque tout en Allemagne,, se modelait sur l'étranger, et les esprits animés d'un véritable sentiment patriotique se plaignaient amèrement que cette manie d'imitation, « véritable épidémie, » fît chaque jour de nouveaux progrès, au grand préjudice de l'idiome nationale

Les effets de cette épidémie se faisaient déjà sentir dans notre langue.

Au quinzième siècle, la langue allemande avait su rendre avec clarté et concision les pensées les plus profondes; elle n'avait manqué ni d'énergie ni de souplesse dans le traitement des sujets les plus abstraits, évitant soigneusement les termes, les formes et tournures de phrases étrangères ; mais,vers le milieu du seizième, nous n'y trouvons plus qu'un mélange bizarre, qu'un informe chaos, résultat inévitable de l'intrusion d'une foule de mots étrangers. Cela est tellement vrai que, dès 1571, un dictionnaire, donnant l'explication « de tous les mots nouveaux inconnus et difficiles, dérivés du grec, du latin, de l'hébreu, de l'italien, du français », termes qui peu à peu s'étaient introduits dans notre langue, était devenu indispensable aux lecteurs*. Fischart, qui s'est beaucoup moqué du mal à la mode^, en était atteint comme les autres^.

Dans le poème didactique du Preneur de grenouilles, Georges

i ■*" Préface datée du 7 juillet 1596. Dans les lettres attribuées aux deux comtesses de Wertheim, lettres qui datent de la fin du seizième siècle, on constate déjà dans le style des dames de haut parage l'influence d'Amadis. Voy. A. Kaufmann, Archiv des histor. Vereins für Unter franken, t. XIX, 2^ livraison, p. 54-56.

- « Opitz est en ce siècle un des écrivains qui en caractérise le plus l'esprit, » dit Hoppner. Voy. Zeilschrift für deutsche Philologie, t. VIII, p. 468. Dans l'édition originale de l'Aristarque (1617), comme Hoppner l'a démontré, Gaspar Dernau, recteur du lycée de Scliönach à Beuthen, avait nommé la Ruche de Fischart au lieu du roman à'Amadis.

5 Beinhaus, p. 6».

■* Dictionnaire de Simon Rote. Voy. Wackernagel, Geschichte der deutschen Literatur, p. 388, note 25 ; p. 390, note 36.

* Voy. Dederding, p. 10. Le discours de Jean de Bragmado (Geschichtslitterung, chap. xxii) est peut-être la partie la plus spirituelle du livre. Le mélange pédant de mots latins et allemands est d'un effet tout à fait comique.

^ Dans le Petit livre de Consolation du podagre et dans l'Avertissement au lecteur, on trouve aussi beaucoup d'expressions baroques, mélange burlesque de latin et d'allemand.

Rollenwagen déplore en ces termes Tabus des mots étrangers :

« Le Grec^ l'Italien s'efforcent de parler correctement et élégam- - ment leur langue maternelle, celle qui leur est familière et qui leur semble belle entre toutes. L'Allemand, au contraire, est séduit par tout ce qui vient du dehors. 11 étudie assidûment les langues étrangères; la sienne, il en fait peu de cas '. »

Mais Rollenwagen lui-même intercale continuellement dans ses vers, pour faire montre de savoir, quantité dexpressions grecques et latines et jusqu'à des textes hébreux -. Les juristes, eux aussi, employaient avec complaisance une masse de termes étrangers incompréhensibles au vulgaire, comme si, jusque dans le langage, tout souvenir du droit national dût s'effacer devant l'omnipotence du droit romaine

L'abus des mots étrangers se fait sentir jusque dans les chansons d'amour*.

La cause profonde du mal était dans la déperdition des énergies nationales. Le genms allemand avait trop pactisé avec l'étranger, et de toutes parts l'élément étranger faisait irruption dans notre littérature. Rabelais et ses satires grossières, les drames sanglants de l'Angleterre, les fades pastorales italiennes, les frivoles romans espagnols, mais surtout le romantisme chevaleresque de YAmadis et de ses continuateurs avaient tellement séduit les intelligences que nous ne savions plus être nous-mêmes, et que toute originalité disparaissait peu à peu de notre littérature.

Parmi tous les romans et ouvrages frivoles traduits de l'italien, de l'espagnol ou du français (surtout du français), YAmadis de Gaule mérite de nous arrêter un moment à cause de son prodigieux succès. Jean Fickler écrivait en 1381 : « Chacun sait que ce livre fait fureur, qu'il est dans toutes les mains, que toutes les classes de lecteurs en font leurs délices. Les femmes de la plus haute naissance, celles mêmes qui veulent être tenues pour très évangéliques, ont bien plus souvent sous les yeux ces frivoles aventures d'amour que leur livre d'heures ou que l'Évangile de Jésus-Christ. > A Francfort, lors de la célèbre assemblée de 1577, Fickler avait entendu dire à un imprimeur que, pour le moment, YAmadis de Gaule mettait plus d'argent dans son sac que les livres les plus célèbres de Luther. « Au gré

' Dédicace, 21 mars 1.595. « Notre langue nous déplaît, » écrivait le surintendant de Hesse. Henri Leuchter (1613); « nous dédaignons notre propre idiome, nous voulons parler français, welche, etc. Sous tant de déguisements, nous ne nous reconnaissons plus nous-mêmes. Oh I miséricorde divine, dans quel chaos vivons-nous! » (Leuchter, p. 33).

* Voy. ce que Gcedeke dit à ce propos : Froschmeuseler, t. I, p. xxxv. 'Wackernagel, Geschichte der Litteratur, p. 390.

* Voy. plus haut, p. 176.

du public, » dit-il, « on n'imprime jamais assez de ces écrits gaulois, ou plutôt de ces licencieux romans français '. » L'Électeur protestant Sigismond Évenius constatait avec douleur que, pendant le service divin, jeunes gens et jeunes filles n'avaient pas honte de s'absorber dans la lecture de YAmadis, ou d'autres livres frivoles du même genre-.

Beaucoup de bons esprits faisaient entendre à ce sujet de graves avertissements. Ils regardaient YAmadis comme une œuvre dangereuse pour les mœurs, comme un livre maudit et satanique. Le théologien protestant Jean Valentin Andrea eût voulu livrer aux flammes ces romans scandaleux, et que le souvenir même en fût effacé, « afin que les cœurs innocents ne fussent plus séduits à l'avenir par leur charme perfide ^ » Fischart lui-même déclare que celui qui se hasarde à lire YAmadis doit être si bien prémuni par une solide vertu contre le poison qu'il renferme qu'ainsi que Mithridate il se sente invulnérable ^. Ce que dit de YAmadis André-Henri Buchholz, professeur de théologie à Brunswick, atteste l'extrême engouement dont il était l'objet. « Amadis, » écrit-il, « a beaucoup de partisans, même parmi les femmes les plus honnêtes; aucune n'en devient meilleure; bien au contraire, cette lecture les rend toutes hardies, leur ôte toute retenue. Elles ne sauraient lire impunément le récit d'actes tellement scandaleux que la femme la plus éhontée qui soit sous le soleil rougirait de les commettre. En vérité, le libertinage s'y étale trop complaisamment ! Dans ces pages, les rapports entre les jeunes amants de la plus haute naissance sont exposés d'une manière trop licencieuse pour que les cœurs chastes n'en soient pas blessés. Et je ne dis rien des sortilèges, des enchantements, tantôt extravagants, tantôt impies, toujours en dehors de toute vraisemblance, dont on y trouve de si nombreux exemples ; je ne dis rien non plus de cette magie diabolique, présentée non seulement comme innocente, mais comme chrétienne et divine, et dont on voit, dans ce roman, les empereurs, les rois, les chevaliers chrétiens, faire un

' FicKLKR, Tractai, préface, feuille 2 B S.Voy. feuilles 52 et suiv. Sur la diffusion des livres immoraux en France, voy. feuilles 23 et suiv., feuilles b8 et suiv.; Klag, über die ilalienischen Scribenten von tvegen ihrer unziïchligen Gedichte.

- EvE.Nius, p. 83 : « Avoir appris l'art de plaire aux femmes à l'école à' Amadis, passait pour un signe de haute culture. >> Dès 1601, Theobald HcJcks, dans son Pri- fleuri, parle de la galanterie, de cet art qu'on appelle maintenant galantiser (M. DE Waldberg, i)«e galante Lyrik, Strasbourg, 1885, p. 4, 5). Les poètes galants qui comparaient leurs belles à tous les objets imaginables, avaient eu un précurseur dans le poète néo-latin Mathias Zuber, auteur de VAmores et suspiris, publié à Wittenberg en 1599. Yoy. Waldeerg, p. 88, note 3.

' Cité par ScHERER, Anfange, p. 66.

* Kürz, Vorbereitung in den Amadis, t. III, p. 29-32. Voy. Bobertag, t. I, p. 360, 362. 363.

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constant usage sans le moindre scrupule. Par une spéciale permission de Dieu, de grands malheurs frappent souvent ceux qui s'inspirent de ces exemples. Au lieu de séduire les âmes^ il eût fallu les fortifier dans la pratique du bien. A combien de femmes imprudentes et tentées par la passion ce livre n'a-t-il pas conseillé de s'adonner à la magie f ' »

' BOBERTAG, t. II, p. H5-116.

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