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CHAPITRE V

Les romans d'Amadis durent leur immense succès, non seulement à la prédilection des lecteurs du temps pour la galanterie de convention, le réalisme sensuel des aventures d'amour^ les scènes brillantes et grandioses de la vie chevaleresque, mais surtout à Tattrait pour le merveilleux. Ce goût était, il est vrai;, un héritage du passé; mais au seizième siècle il dégénéra peu à peu en passion malsaine. En même temps, la faculté de distinguer le possible, le vraisemblable de l'impossible et de l'absurde, sembla disparaître complètement des intelligences, aussi bien dans les classes ignorantes que parmi l'élite intellectuelle de la nation. Depuis que les antiques fondements de la religion avaient été ébranlés, la haine et la discorde avaient tout envahi; la vie publique elle-même n'avait plus d'assises solides; on vivait dans une atmosphère de préjugés, d'erreur, de mensonge; on achetait pour vérité pure les inventions les plus saugrenues, et l'auteur le plus goûté du public était celui qui s'entendait le mieux à débiter les contes les plus absurdes et les plus stupéfiants'.

Tandis qu'on n'avait jamais assez d'outrages et de mépris pour les miracles rapportés dans les légendes des saints, les livres édifiants ou les attestations de miracles pieusement conservés dans les lieux de pèlerinages -, on encourageait le peuple à regarder comme surna-

' Von der Wertle Eitelkeit, feuille 4.

- Une foule de livres contenant le récit de faux miracles, « d'histoires fabuleuses sur les ciioses saintes, « circulaient parmi les catholiques. Un mandement du nonce Félicien Ringuarda, publié pendant un séjour qu'il fit en Bavière (mai 1562), ordonne, après enquête, la saisie d'urgence de tous ces livres (H. Reusgh, Liste des livres à l'index, t. I, p. 478).

turels les événements les plus simples. S'il était arrivé souvent^ au moyen âge, que le miracle fût révéré dans des choses puériles et de peu d'importance, au seizième siècle on le reconnaît dans des faits de Tordre le plus vulgaire^, toujours accompagné d'interprétations absurdes, de sorte que le sens du divin s'abaisse ou s'avilit peu à peu dans les âmes.

Au commencement du siècle, les relations écrites sur des faits de ce genre n'apparaissent encore que très rarement dans le commerce de librairie'; mais jdIus tard^ mêlées à toute espèce de récits effrayants de crimes et de prodiges magiques, elles inondent l'Allemagne. Au dire d'un contemporain, on aurait pu croire qu'écrivains et poètes avaient formé le dessein bien arrêté de remplir l'esprit de leurs contemporains d'images impures^ fantastiques ou horribles.

Aux yeux des théologiens et prédicants protestants, soutenir l'authenticité d'une foule de prétendus miracles, en répandre les récits était un moyen extrêmement propre à démontrer la vérité du nouvel évangile. A leur sens, ces prodiges portaient le peuple à la pénitence et à la réforme des mœurs -. En môme temps, on ne manquait pas de faire remarquer que ce n'était que depuis la prédication de la nouvelle doctrine qu'on voyait les miracles se

' Comme l'avait déjà fait remarquer Lilienkron (Millheilungen, p. 138).

- « Il y a quelques années, » dit le chroniqueur d'IIildesiieim Jean Oldecop (1561), « les rabbins et les prétendus savants de la secte luthérienne ont fait paraître quantité de livres et de brochures ornés de figures et d'images étranges représentant quantité de phénomènes naturels : cyclones, nuages de feu, soleils sanglants; ici trois, là cinq soleils; plus loin, un tout petit enfant. Et quand les bons catholiques (que les luthériens appellent papistes) publient des livres de ce genre, une grêle d'anathèmes pleut sur eux du haut des cliaires luthériennes. Quant aux prédicants, il leur est loisible de tout faire, de dire et de publier tout ce que bon leur semble. Que se proposent, dira-t-on, nos maîtres et nos prédicants lutiiériens en répandant ces figures et ces gloses impies? La réponse est aisée : ils voient, ils constatent que leurs bons compères luthériens deviennent de jour en jour plus mauvais, plus orgueilleux, plus arrogants, plus intraitables; ceux de la noblesse guettent les passants sur les routes; les marchands font de rapides fortunes en trompant et dupant le prochain; les courtisans des grands, sous prétexte de dévouement aux nouvelles doctrines, apprennent à leurs maîtres à exercer une tyrannie intolérable envers leurs sujets ; les princes lèvent de nouveaux impôts, sucent le sang des pauvres comme des vampires. Le vice, l'iniquité, la violence, l'injustice régnent partout, et le prêche est impuissant à réprimer les transgresseurs de la loi divine, les prédicants n'arrivent pas à les rendre meilleurs. Voilà pourquoi on publie tous ces récits, pourquoi on les répand parmi les pauvres masses égarées, parmi les luthériens aveugles, dans l'espoir de les ramener à l'obéissance et au droit cliemin. Je souhaite bonne chance aux prédicants! Que Dieu les assiste I Mais j'ai ma manière de voir à ce sujet; je ne pense pas que ces livres puissent faire grand bien; en effet, nos luthériens tirent mauvais parti de toutes ces figures dont ils sont les inventeurs ; ils ne se contentent pas d'annoncer des châtiments, ils flattent hypocritement, dans leurs gloses, ceux qu'ils prétendent convertir « {Chronique de Jean Oldecop, publiée par K. Euli.ng, p. 474-473).

multiplier si extraordinairement. Un commentateur de l'Apocalypse parle, en 1589, « du torrent de prodiges qui se répand en Allemagne depuis cinquante ou soixante ans à la lumière éclatante du nouvel évangile. « Passons rapidement en revue, » dit-il, « les principaux de ces miracles : des monstres marins si prodigieux que l'histoire ancienne ne fait mention de rien de semblable; des poissons à tête de Pape, dautres coiffés du capuchon du moine ou du bonnet du jésuite; des nouveau-nés à deux, trois tètes ou davantage; des femmes donnant naissance à de petits cochons ou bien à de petits ânes; des enfants qui naissent avec une dent d'or, ou même avec de larges culottes, le cou entouré d'une fraise; quelques-uns parlant et prophétisant aussitôt après leur naissance; des pluies de sang, des comètes sanglantes ; Jésus-Christ apparaissant dans le ciel, et montrant aux hommes ses plaies saignantes; des anges prêchant dans les nuages; toutes choses qui ont été vues et constatées par toute la population dans un grand nombre de pays, sans parler de beaucoup d'autres prodiges attestés par les personnes les plus dignes de foi'.» « Quiconque veut étudier les signes merveilleux qui tous les jours nous annoncent les châtiments de Dieu, » écrivait un autre prédicant, « doit s'occuper en premier lieu des naissances miraculeuses et des enfants monstres. La presse, à ce sujet, nous fournit des renseignements absolument certains, et que tout le monde a lus. N'est-ce pas un miracle qu'il est nécessaire de faire connaître au peuple, pour l'avertir et l'effrayer, que ce qui vient d'arriver dans le Voigtland? Une femme est accouchée le même jour de sept enfants; à eux tous, ces enfants avaient vingt-trois mains, neuf tètes, onze pieds seulement; l'un deux avait des moustaches, un autre était coiffé du bonnet de jésuite. Et les exemples de ces naissances miraculeuses, chez les animaux comme chez les hommes, sont innombrables; ils sont attestés par des témoins irrécusables, si bien qu'on ne peut mettre en doute leur authenticité -. »

A partir de la seconde moitié du siècle, on voit se multiplier « les gazettes effrayantes mais très véridiques )i, presque toujours rimées, portant à la connaissance du public la naissance d'enfants monstres; ces prétendus phénomènes sont toujours considérés comme le signe certain de la colère divine. La relation du prodige

' Voy. notre Z'^ volume, p. 38.S-390.

- Von greulichen Misgeburten, feuille B. Dès la fin du quinzième siècle, on s'était beaucoup occupé des nouveau-nés monstrueux. L'humaniste Jacques Locher publia même en 1499 le Carmen heroicum de partu monslrifero in oppido Rhain... Voy. Hain. Repertorium, t. 11^, n" 10162; voy. la chanson ,impuiraée à Strasbourg en 1517 sur l'une de ces naissances (Archiv, fur LiUeralurgeschichle, t. II, p. 136-137).

est en général accompagnée d'une image, car il paraissait important de graver profondément dans les esprits la leçon qui en ressortait. G "est ainsi qu'en doo6 Joachim Magdebourgius, piédicant de Hambourg, prend soin de faire graver « l'image authentique » d'un veau de six pieds, né avec deux têtes et deux queues, et qu'un prédicant de Werringschleben publie, en 1563, le récit de a la naissance stupéfiante d'un enfant monstre né dans son village ; le f)rédicant s'étend sur tous les signes miraculeux qui l'ont accompagnée. Cette relation fut plusieurs fois réimprimée à Augsbourg, à Erfurt et à Strasbourg. Un peu plus tard, une autre gazette, imprimée à Zurich, annonçait " la naissance miraculeuse ^ d'un cochon monstre né à Rattwyl; une autre, imprimée à Francfort, raconte la naissance d'un monstre horrible dont toute la Hesse s'est épouvantée: une gazette imprimée à Tubingue raconte une naissance extraordinaire, inouïe jusqu'à ce jour, qui a plongé dans la stupeur le village de Frankenaw '. En 1565, les autorités du lieu publièrent la relation officielle de ce grave événement : dans les domaines des seigneurs de Bernstein, un enfant était venu au monde sans tête et sans os; à son épaule gauche il avait une oreille et, à l'épaule droite, une bouche: etc. Le bourreau avait jeté le monstre dans les flammes, car tout le monde avait reconnu en lui la créature de Satan; on avait commencé par couper son corps en très petits morceaux, et pourtant il avait fallu quantité de bois, et même de poudre à canon, pour obtenir son entière combustion -. Tout aussi impressionnante était la naissance d'un enfant monstrueux, né en 1575 à Arnhem, dans le pays de Gueldre. Cet enfant, « couvert de poils rudes, » s'était mis à marcher aussitôt après sa naissance, et avait couru se cacher sous le lit de sa mère; il avait deux cornes sur la tête, les pieds d'un paon, des griffes d'oiseau. Nombre de personnes l'avaient vu, aussi bien avant qu'après sa mort^ A côté de ces signes « miraculeux et effrayants, avant-coureurs certains du jugement du Seigneurie, ce que racontait en chaire le prédicant David Meder devait paraître à peine digne d'attention : dans le comté de Hohenlohe, on avait extrait des yeux d'un nouveau-né un petit coffret rempli de fils et de petits morceaux de toile *.

Les animaux nés de femmes et, d'autre part, les hommes nés d'animaux, prodiges très fréquemment constatés, inspiraient un

' Weller, Annalen, t. I, partie 2, n»' 142, 181, 189, 238. 240.

* WoLFiüs, Lectiones, t. II, p. 825.

3 Voy. cette feuille volante dans Scheible, Schaltjahr, t. III, p. 627-630.

* Meder, p. 77. Le prince Guillaume de Hesse montra au comte Philippe de Holienlohe « un verre rempli jusqu'au bord de mouclies et de cousins tirés des yeux d'un page de sa cour » (Rüdiger, p. 310).

effroi particulier; ces miracles^ à la vérité^« n'étaient pas communs à tous les pays^ » mais ils étaient encore « assez fréquents » . Une femme d'Augsbourg était accouchée le même jour (ce fait était hors de doute) d'une tète dhomme enveloppée dans une petite peau, d'un serpent à deux pattes, et d"un cochon parfaitement bien constitué '. Jean Fischart raconte, comme un fait indubitable, qu'une jeune femme de Einzwängen était accouchée de deux petits cochons vivants ^; le même fait se renouvela Tannée suivante dans un village de Bohèmes Le surintendant Georges Nigrinus rapportait, quelques années plus tard, qu'à Erfurt un enfant était né avec des griffes de singe, un naseau de cheval, et coiffé d'un chapeau de forme très haute *. A Prague, la fille dun cuisinier était accouchée en 1591 d'un beau petit garçon; mais le même jour elle avait mis au monde cinq monstres dont l'un ressemblait à un chien, un autre à un singe, etc.'. Une relation « très saisissante ». imprimée en 1595, assurait qu'une femme de Liegnitz était accouchée de trois enfants dont l'un avait trois têtes : ces têtes avaient parlé et avaient prophétisé des choses stupéfiantes. A Nebra, en Thuringe, des flammes étaient sorties du ventre d'une femme en couches; le feu avait pris aux rideaux du lit, répandant une forte odeur de soufre. Les dignes matrones présentes, dont quelques-unes appartenaient à la noblesse, avaient attesté la vérité du fait*. En 1595, à Bacharach, la femme d'un ivrogne était accouchée d'un monstre mi-partie homme, mi-partie serpent; sa queue était longue de trois aunes. L'ivrogne étant revenu du cabaret, le monstre s'était élancé sur lui « comme un faucon », s'était enroulé autour de son corps, et sa morsure empoisonnée avait causé la mort du malheureux '. L'année précédente, à en croire une « gazette très véridique r. imprimée à Erfurt, une femme de Blankenbourg, en Saxe, était accouchée d'un démon. « Deux cornes se dressaient sur sa tête hideuse. Maris et femmes, remarquez bien ce point ! ses yeux lançaient des éclairs; des flammes s'échappaient de sa bouche. A son aspect, cinq personnes étaient mortes d'épouvante *. » « A peine né, lenfant démon s'était élancé vers son père, lequel était connu pour un blasphémateur et, l'ayant précipité par la

' ScHEiBLE, Schaltjahr, t. II, p. 460.

'^ Voy. plus haut, p. 214-215.

' Eine Wundergeburt in Böhmen, cent seize vers. Sans indication de lieu, 1576. ^ Voy. notre 5« volume, p. 378-379.

^ Sur les récits effrayants envoyés de Vienne et de Prague à l'archiduc Ferdinand, voy. Chmel, Handschriften, t. I, p. 402, et Hm.x, t. H, p. 512. 6 ScHEiBLE, Schaltjahr, t. II, p. 91-92. ''WoLFius, Leciiones, t. II, p. 1027.

^Gedruckt bei Erffurdt, bei Georg Baicman, 1594.

fenêtre^, il lui avait tordu le cou. Des témoins de tout âge avaient attesté le fait ' .

« Afin que la génération actuelle, aussi bien que la postérité, fût pénétrée de la crainte de Dieu et d'une horreur salutaire pour le péché, » le docteur Schenk, de Grafenberg, fit paraître un mémoire rapportant les naissances « de quatre-vingt-seize créatures monstrueuses, dépourvues de raison » . « Un petit homme et une petite femme étaient nés d'une vache (1610). Une autre fois tout le monde avait été dans la stupeur en constatant qu'un veau nouvellement né ressemblait d'une manière frappante à un moine ; on racontait aussi la naissance miraculeuse d'un cochon qui semblait être la caricature d'un prêtre. Ce cochon était né à Hall, en Saxe, le jour de la fête solennelle de la naissance de notre Sauveur et Rédempteur. » Schenk avait ajouté au récit de tous ces miracles le fac-similé d'un œuf prodigieux et surnaturel « dans lequel on avait trouvé une tête d'homme ayant, au lieu de cheveux, de jeunes serpents entrelacés, et au menton, à l'endroit où naît la barbe, trois de ces mêmes petits serpents * » .

« Que toute jeune femme enceinte rentre en elle-même, » disait le prédicant Rietesel en rapportant tous ces prodiges; « qu'elle reconnaisse humblement tous ses péchés, puisqu'elle ignore quel fruit elle mettra au monde et si, pour punir les crimes qui se commettent journellement. Dieu ne fera pas naître en nos pays allemands des créatures telles que le décrit Y Elucidarius , livre qui est dans toutes les mains, et contient des récits et des images envoyés des pays lointains ^

L' Elucidarius, ou description de diverses créatures de Dieu, etc., avait eu une très grande publicité. Ce livre, « extrait des ouvrages de plusieurs savants géographes, » contenait une foule de renseignements précieux dans le genre de ceux-ci : Chez les Ethiopiens, les Maures et les Indiens, on rencontre des hommes qui n'ont point de tête, dont la bouche et les yeux sont placés sur la poitrine. Dans les Indes, il y a des hommes à tète de chien qui aboient au lieu de parler; plusieurs appartiennent aux deux sexes à la fois : femmes, (juand il leur plaît de porter et mettre au monde des enfants; hommes, quand ils veulent engendrer. Leur sein droit est masculin, le gauche est féminin; en Sicile, quelques hommes ont des oreilles

' Schenk, préface et p. 121-162. Schenk était un savant médecin. Voy. Sprengel, t. III, p. 165.

* Busspredig für alle Stände (Ursel, 1617), feuille C.

' Elucidarius, feuilles C 2-G 4. Dans la Cosmof/rapliie de Sébastien Müller (édition de Bâle, 1545), on voit aussi quantité défigures représentant des enfants, des hommes ou des animaux difformes, p. 71, 230, 354, 421, 507,615, 729, 749, 752, 763 et suiv.

tellement énormes qu'elles couvrent entièrement leur corps ; en Ethiopie^ on voit des hommes cornus comme des boucs qui ont de très longs nez et des pieds de chèvre ; les yeux de quelques-uns sont au nombre de quatre; d'autres ont des pieds de chevaux^ ou bien un seul pied, mais très large^, qui leur sert souvent à s'abriter de la chaleur du soleil. A Eripa, on rencontre de très beaux hommes ayant des cous et des becs de cigogne; d'autres habitent dans l'eau, à moitié hommes à moitié chevaux : sans parler de bien d'autres phénomènes que de nombreuses gravures mettaient les lecteurs en état de constater. Pour allécher les chalands, le frontispice mettait sous leurs yeux l'image de trois hommes phénomènes dont l'existence était attestée par de très savants géographes '.

Pour mieux persuader au public que les enfants monstres étaient un signe certain de la colère divine, « des écrivains zélés » s'appliquaient à fournir l'explication de tant de prodiges.

Dès 4523, Luther et Mélanchthon avaient publié V Explication de deux prodiges récents. Ce livre, accompagné de gravures, eut de nombreuses éditions; il rapportait qu'à Rome, le Tibre avait récemment rejeté sur ses rives « un monstre hideux » ; que d'autre part, à Freiberg, en Misnie, une vache avait donné le jour à un veau « en tout semblable à un moine » . Luther avait exhorté les fidèles à voir dans ces prodiges un avertissement du Seigneur. Mélanchthon écrivait au sujet du monstre de Rome : « Dieu lui-même a voulu nous montrer en lui l'image abominable du papisme, afin que nous nous mettions en garde contre les pièges de l'Antéchrist maudit et des ruses de ceux qui le servent. » Luther, renchérissant encore, s'était écrié : « A la vue de ces phénomènes, tous les hommes devraient frémir et trembler, car c'est la Majesté divine elle-même qui les a créés et qui nous les présente, afin que tous sachent et comprennent la pensée et l'intention du Très-Haut. » « On est saisi d'effroi à l'aspect d'un démon; on tremble si, dans quelque coin de la maison, on l'entend faire son vacarme. Cependant ce sont là jeux d'enfants à côté de ce monstre, où se révèle si clairement l'intervention divine et qui nous annonce l'indignation du Seigneur. »

« Le monstre hideux de Rome, l'àne pape », signifiait la chute prochaine de la Papauté; « le veau moine, » la ruine du monarchisme. « Ce veau, » avait écrit Luther, « prouve avec évidence que Dieu a les moines en abomination. Les papistes peuvent se mirer dans ce prodige, comprendre enfin ce qu'ils sont devant Dieu, et en quelle estime on les tient au paradis 2. » Le docteur Simon Pauh, de Rostock, n'attribua pas moins de dix significations différentes à la nais-

' "Voy. Messmemorial, p. vu, et Pallm.\.nx, p. 156.

^LuTHEK, Sämmt. Werke, t. XXIX, p. '2-lQ. Pour plus de détails sur ce sujet,

sance << effrayante et contre nature " d'un enfant du Mecklembourg, présageant, entre autres choses^ l'invasion imminente des papistes, des Turcs et des Russes alliés pour ruiner « TÉvangile » . La population du 3Ieckleml)0urg devait être aussi barbarement traitée que lavait été la nation juive^ sous Antiochus et sous les autres tyrans païens. La femme d'un tailleur avait donné le jour à un enfant monstre. 11 était coiffé d'un haut bonnet russe : cela signifiait clairement que Dieu avait en abomination les nouvelles modes introduites par les tailleurs ' .

Le prédicant Christophe Irenaus, sappuyant sur l'autorité de Luther^, vomissait les plus abominables calomnies contre les papistes, « plus pervers que des démons; » il écrivit un livre de près de 700 pages sur « l'existence^ la raison et la signification des enfants monstres. Bien qu'il ne portât pas sur son visage le masque du démon, l'homme, expliquait-il longuement, n'avait été depuis sa chute et avant la rédemption de Jésus-Christ, ([u'un monstre hideux, l'image de Satan; les enfants monstres qui venaient actuellement au monde en nombre si considérable, à l'horreur indicible de tous les chrétiens, n'étaient pas, comme on le prétendait, les ouvrages du démon, de la nature ou du hasard : Dieu lui-même les avait créés pour châtier les égarements des hommes -. Irenäus rappelait les enfants monstres déjà décrits, surtout ceux que, depuis le commencement du siècle, grand nombre de feuilles volantes et de fac-similés avaient fait connaître; puis il apportait à la « malheureuse chrétienté » de nouveaux exemples de ces prodiges redoutables, signes certains de la colère de Dieu » . En 1580, à Ilildesheim, une jument avait donné naissance à deux enfants mâles, parfaitement bien conformés. A la même époque, le 12 décembre, une femme de llavelberg, dans la Marche, était accouchée de deux monstres hideux; l'un surtout était effroyable, et semblait avoir emprunté l'accoutrement d'un moines Dans une petite ville proche de Güttingue, une femme avait mis au monde un louveteau; une autre, dans les Pays-Bas, était mère d'un petit garçon à sept têtes, dont chacune n'avait qu'un œil. L'enfant avait sept bras, et deux pieds semblables à ceux d'une bête

voy. notre 2* volume, p. 296-298; K. L.xnce. Der Papsieitel Ein Beitrag zur CuHur und Kunsigeschichte des Reformalionszeilalters, Güttingue, 1891.

' Voy. Pauli Bildnuss und Gestall, etc., Rostock, löTS. Voy. les explications de diverses naissances dans Fixcelius, W'underzeichen , 3" partie (lena, lo62). feuilles K 2, L. 5 et suiv., N. et suiv. « Au temps de Calvin, de Bèze et de Zwingle, beaucoup d'enfants naissent avec des têtes de chien ; au dire des prédicaiits, c'est une leçon divine. A la façon des chiens, nous voyons certaines gens aboyant à tout propos et à tout venant » (Wolfics, t. II, p. 934).

- lBE.\.\rs, préface de 60 pages. F. i^, V 4''. c-e'.

3 Feuille T. S^-T 4.

sauvage; la première et principale tête avait deux oreilles de cochon '. Une femme de Bunigheim, dans Fllabergau, avait donné le jour à cinquante-trois enfants; elle en avait presque toujours quatre à la fois ; en douze semaines^ il lui était arrivé d'accoucher de sept enfants. Une femme du pays de Clèves avait été encore plus bénie; elle avait mîs au monde, en une seule fois, soixante-cinq enfants : trente-deux garçons et trente-trois filles. Ces enfants avaient été portés à léglise et tous baptisés. « Ils n'étaient pas plus grands que le petit doigt, mais tous bien conformés et vivants ^ » Irenäus expliquait tous ces prodiges « avec une grande clarté et selon l'esprit de Dieu ». Depuis quelques années, on signalait la naissance d'enfants ayant la bouche étrangement conformée et plusieurs langues : cela signifiait, « comme l'événement l'avait malheureusement prouvé et l'expérience démontré, » la duplicité de Mélanchthon et des autres théologiens de Wittenberg. Les nouveaunés à trois têtes, ou davantage, devaient être considérés comme le symbole du prétendu formulaire de concorde de Jacques Andrea et de ses partisans, etc. « Toutes les créatures monstrueuses qui naissent de nos jours^ » expliquait-il, « sont les messagères de Dieu, toutes sont chargées de nous annoncer les châtiments du Seigneur, toutes nous crient que le plus repoussant des monstres, c'est l'hoinme, et que, depuis la chute d'Adam, il est corrompu jusqu'à la moelle des os ^ »

Tout aussi effrayants étaient « les si nombreux et terribles prodiges qui apparaissaient au ciel et dans la nature inanimée, et dont l'authenticité ne pouvait être mise en doute. Chaque année, la presse en répandait les nouvelles « pour l'avertissement des chrétiens au cœur droit » ; le prédicant Rietesel exhortait ses ouailles à acheter les gazettes accompagnées de gravures qui signalaient ces phénomènes, et à les méditer au fond de leur cœur *.

Dès 1557, le médecin Job Fincelius publiait « la liste complète des signes innombrables, miraculeux et effrayants, attestés par des témoins irrécusables, qui, depuis la prédication évangélique en Allemagne, n'avaient cessé d'apparaître « au ciel, sur la terre, et dans une foule de créatures » . Il dit, dans la préface de son ouvrage dédié à la duchesse Marie de Poméranie : « Parce que les plus grands forfaits, tels que le mépris de la parole divine, l'endurcissement dans le péché mortel commis de propos délibéré, et toutes sortes de hontes et d'ignominies, croissent et se multiplient de jour en jour parmi

' Irenäus, feuille R. S. 4 o 2^.

2 Feuille 0 3, L 11.

3 Feuille E e 24, G g 2 à I II â^ L L 1. ab. ^ Voy. plus haut, p. 379.

nous, tellement qu'ils passent dans nos mœurs, la colère de Dieu ne peut tarder à éclater. Les signes miraculeux et surnaturels qui se produisent sont autant d'invitations à la pénitence, autant d'avertissements divins ; aussi est-il nécessaire de les expliquer, de les commenter, afin que le peuple en saisisse bien le sens'. » « En parcourant l'histoire des nations, on ne verra nulle part autant de signes miraculeux que dans notre temps. A peine l'un s'est-il produit qu'un autre survient; ce qui prouve bien que Dieu a quelque grand dessein, et que nous sommes destinés à voir une grande angoisse dans l'Église chrétienne. De terribles bouleversements menacent le gouvernement temporel; la guerre, l'effusion du sang sont imminentes. » « On objecte que les âmes sont pour le moment suffisamment effrayée.-^, qu'il est inutile de les consterner davantage et de les affliger par tant de menaces; c'est une grave erreur; car il est bon que les impies conçoivent un juste effroi, et les fervents clirétiens ont besoin de rentrer en euxmêmes, de considérer leurs péchés et de songer au jugement sans appel du Seigneur. » Fincelius ajoute qu'il ne publie pas à la légère et sans mûre réflexion la relation de tous ces miracles; il les a tous vérifiés, il les tient de dévots personnages, très dignes de foi, dont beaucoup sont des témoins oculaires -. En liesse, en 1530, un enfant encore dans le sein de sa mère avait poussé de tels cris que toute la maison en avait été épouvantée. En 1542, à Pilsen, en Bohême, on avait remarqué sur le visage d'un nouveau-né l'expression douloureuse de Jésus crucifié : tout le monde avait été frappé du prodige. On signalait en beaucoup de territoires allemands l'apparition de sauterelles coiffées d'un capuchon gris, noir ou jaune, absolument semblable à ceux des moines. En Silésie. on avait ramassé des grêlons gros comme le poing, renfermant de minuscules culottes, des vestes aux riches agrafes et autres accoutrements étrangers; des pierres en forme de bonnet turc étaient tombées du ciel. A Erfurt, en 1555, un loup, parcourant toute la contrée, allait trouver les femmes dans les champs, les caressait, les étreignait dans ses griffes, ouvrant une gueule démesurée. Tout ceci était attesté par les personnes les plus dignes de foi. Après avoir rapporté des centaines de prodiges semblables, ainsi que de nombreuses apparitions du démon, Fincelius rapportait gravement qu'en 1554. dans un village voisin de Cammin, une jument était venue au monde avec des oreilles de chien, une gueule semblable à deux cuillers à ragoût jointes ensemble, etc. Quand la jument hennissait, on croyait entendre le hennissement d'un grand cheval ; lorsqu'un noble l'ap-

' Fincelius, A. 2-3.

2 Feuille B. 4, C. 3-5.

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