LIVRES DESTINES A PRODUIRE L'HORREUR
Tout autant que les récits de ces prodiges, presque toujours calculés pour inspirer l'effroi et l'horreur, une autre branche de littérature populaire prenait des proportions énornies. Nous voulons parler des relations décrivant dans les plus minutieux détails les forfaits atroces, les tortures, les exécutions, les supplices. En les multipliant, on poursuivait le même but. On se flattait d'inspirer une terreur salutaire, sans prendre garde que tous ces récits sensationnels servaient de pâture au goût malsain des masses pour les émotions violentes et les sanglants spectacles. Tant d'horreurs ne pouvaient exercer aucune action morale, provoquer aucun généreux sentiment. L'imagination populaire se plaisait à ce réalisme féroce, peu à peu la cruauté s'insinuait dans les esprits, et le peuple en venait à considérer le crime comme un fait ordinaire et quotidien.
« Dans ma jeunesse, » disait en chaire le prédicant Breitkopf en 1591, « il y a de cela quarante ou cinquante ans, on n'était pas aussi bien renseigné que de nos jours sur les crimes horribles qui se commettent dans le monde. Maintenant, les récits des forfaits les plus atroces sont dans toutes les mains et, d'année en année, ils se multiplient. Ne sont-ce pas des démons incarnés plutôt que des chrétiens, ceux (jui osent avouer publiquement de pareils crimes"? Aussi est-ce avec justice (juils sont torturés avec des pinces brûlantes, roués, brûlés vifs, écartelés, et les autorités chrétiennes ont raison de leur faire crever les yeux, couper le nez, les mains ou les oreilles.» Tous ces supplices, les « gazettes », complaintes, feuilles volantes, les rapportaient avec un grand luxe de détails « pour l'instruction, l'avertissement et l'agrément du public » . C'est ainsi qu'en 1570 on publia l'histoire de deux meurtriers qui, prétendait-on, avaient assassiné avec la dernière cruauté 124 personnes. Une complainte imprimée à Tubingue en 1577, relate les crimes de Pierre Niesschen et de ses compagnons, coupables d'avoir commis à eux tous 440 assassinats. A Augsbourg, à la même date, une complainte du même genre s'étend sur les forfaits de deux incendiaires et meurtriers. Gaspard Herder, de Cochem, publia en 1564 l'histoire circonstanciée d'un assassin mêlé dès sa jeunesse aux plus criminelles intrigues et convaincu de 964 meurtres. « La chose paraîtrait peu croyable s, écrit Herder, « si ce monstre n'avait lui-même consigné jour par jour ses meurtres atroces dans un registre qu'on a trouvé sur lui '. »
' Voy. sur ces criminels et d'autres encore les nombreuses relations et corn-