LE PAIITI REVOLUTIONNAIRE DANS LES PAYS-BAS
Le comte palatin Georges-Hans de Veldenz nourrissait les mêmes espérances. En juin I08I, il proposait à Jean-Casimir, en prévision de la mort de l'évêque de Spire Marquart de Hattstein, de confisquer son évêché au profit de la Maison Palatine; onnommeraitensuite un administrateur, et la liberté religieuse pourrait s'établir dans tout le pays. Une partie du chapitre et de la noblesse serait facile à gagner; si les chanoines se montraient récalcitrants, on ne manquerait pas de moyens pour les faire taire. Dans l'intérêt delà liberté religieuse, il iallait faire un exemple capable de frapper les esprits : « Sans cela, » écrivait-il, « les prêtres se moqueront toujours de nous; ils diront que nous menaçons beaucoup dans nos écrits et dans nos cœurs, mais qu'en réalité nous ne faisons rien. » Christophe Ehem, autrefois chancelier de l'Électeur Frédéric III, plus tard entré au service de Jean-Casimir, approuvait fort ce plan, tout en le tenant pour difficile à exécuter. Frédéric, disait-il, avait, lui aussi, « tourné longtemps autour du pot » pour tâcher d'annexer au moins TtHèché de Worms au Palatinat, mais il n'avait même pu obtenir les évèchés de Sinsheim et de Neuhausen. A propos de Spire, l'ancien chancelier disait avoir été un jour envoyé à l'évêque, qui d'abord lui avait donné quelque espérance, mais, plus tard, était devenu hésitant. Néanmoins Eliem conseillait à Georges-Hans de prendre ses mesures à temps, et, pour obtenir du secours, de se tourner du côté de Heidelberg et de TFlecteur Louis ; il importait ([ue les nobles de Spire comprissent bien que les gentilshommes de Saxe verraient avec plaisir la confiscation des évèchés ^ » Georges-Hans eût désiré faire élire son fils aîné, Georges-Gustave, administrateur de Spire, ce qui ne l'empêchait pas de convoiter pour ce même fils l'Éleclorat de Trêves. L'archevêque de Spire étant mort, il prit la peine d'explitjuer lui-môme au chapitre comment la question de la liberté religieuse pourrait être le plus aisément résolue. « Il serait bon, » dit-il, v qu'un prince de nationalité allemande fût élu à la fois êvêque et Électeur. » Ensuite il promit à tout membre du chapitre bien disposé pour son fils « u[i présent de dix mille florins, sans compter d'autres avantages pécuniers - ;).
Jean de iNassau, de son côté, ne rêvait que sécularisation. Dans les Pays-Bas, les choses avaient pris une mauvaise tournure pour les « pieux, désirs » de la maison de Nassau. On avait tout fait pour empêcher la diffusion du Galviulsme dans les provinces,
» Voy. V. BezolD, t. I, pp. 442-4i4.
* Voy. V. B£Z0LD, t. I, p. 444, note 297.
4 LE l'AUTl UÊVOLUTlON.NAlUli DA.NS LLS PAYS-BAS.
mais on n'y avait pas roussi. « Parmi les membres des États généraux et parmi les notables, » écrivait le comte Jean le 13 mars 1578 au landgrave Guillaume de Hesse, « personne, jusqu'à présont, à l'exception de Guillaume d'Oran!i;e et de (jnelques nobles hollandais et zélandais, ne s'est ouvertement déclaré pour la religion, et personne n'y est sérieusement attaché. De temps en temps seulement quel((ues conversions s'optèrent dans le peuple K » En avril 1580, Jean se plaignait au comte E rnest de Schauenbourg que dans les provinces on n'entendît parler que de guerre, de méfiances mutuelles, de querelles, de catastrophes prochaines. Lui et son frère, le prince Guillaume, n'étaient même plus en sécurité; on conspirait de tous côtés contre leur vie, et si peu de vrais amis les soutenaient que souvent le pain manquait à leur table -. Jean-Casimir avait « pour la défense du Saint Évangile, » envoyéune armée dans les Pays-Bas, mais cette armée ne s'était signalée que par le vol et le pillage; en 1579, elle avait été forcée d'évacuer la Hollande, « poursuivie par les huées des habitants, et fort piteusement 3 ». Depuis, Jean-Casimir s'était brouillé sans retour avec Guillaume d'Orange. Lui, ses conseillers et ses théologiens s'accordaient à dire que jamais Guillaume ne s'était sérieusement soucié de religion, qu'il en voulait à la vie, à l'honneur et aux biens de l'Électeur palatin, et qu'il n'avait jamais songé qu'à sa propre grandeur et domination* ».
Mais plus les choses semblaient désespérées dans les Pays-Bas pour le parti révolutionnaire, plus il paraissait urgent de provoquer dans l'Empire « une violente agitation ».
Pour la confiscation des évêchés de l'ouest de l'Allemagne et l'établissement d'une ligue calviniste, le comte Jean travailla de tout
î" Voy. Grol.n van Prinsterer, t. VI, p. 311.
« Voy. Groen van Prinsterer, t. VII,p. 328, voy. encore pp. 116. 117,122,123. Jean, dans une leUre à son frère, se plaint que tout penche vers la ruine; il dit qu'ilestpersonnelleineat tellement détesté, et qu'il n'est pas sans inquiétude pour sa vie,
3 Ou répandit des chansons satiriques sur le comte palatin ; dans la Pasquillus Virtjilianus on lit :
Foeniineo prcfdLe et spoliorum ardebat aniore moules parluriere, est natus ridiculus mus. Le conseiller saxon Abraham Bock, pendant un séjour qu'il fit à la cour de la comtesse palatine, écrivait, le 1" mars 1579, à l'Electeur Auguste : « Les gens du comte palatin sor.t revenus chez eux si déguenillés et dans une telle misère que si, on ne les connaissait, on pourrait prendre la plupart d'entre eux pour des mendiants. >< Le 5 avril lo7'J, Jean-Casimir écrivait à sa helle-nière Anne de Saxe; ,« Je compte revenir cet été comme l'Enfant Prodigue ; j'ai vraiment mangé assez longtemps avec les porcs ». v. Bezold, t. I, pp. 336 et 338, notes 2 et 3. Pour plus de détails sur l'expédition dans les Pays-Bas, voy. Kervyn de LeitenuovE, t. V, pp. l'JS et suiv. ■« On ne voit dans vos actes, » lui écrivait l'anglais Davison, « que calamités, pilleries, sauvageries et dévastations, » p. 286.
* GUOEN VAN PlUNSTEllER, t. Vil, p. 41'J.
r.F.RHARD TUUCHSESS DE COLOCNF.. 3
son pouvoir à organiser la ligue des comtes, que son frère Louis avait, avant lui, cherché à fonder. En novembre 1581, Jean pouvaitécrire à Guillaume d'Orange que l'entreprise avait fait do sensibles progrès, que déjà on avait noué des relations avec les nobles de Souabe et de Franconie, qu'on était en train de traiter avec ceux de Fukle, et qu'on avait de bons motifs d'espérer le concours et l'adhésion de ({uelques princes et villes, de sorte que la principale et la meilleure partie de l'Allemagne allait bientôt se trouver unie. « Les comtes, ajoutait-il, « paraissent disposés, sous certaines conditions, à mettre Jean Casimir à leur tête ^ »
Grâce à l'ai'chevêquo de Cologne, Gebhart Truchsess, «la terrible avalanche allait se détacher, » et, comme on l'espérait, « anéantir tous les partisans de l'Antéchrist ronîain dans l'Empire d'Allemagne. «
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L'archevêque de Cologne, Salentin d'Isenbourg, avec le consentement du Pape et de l'Empereur, avait enfin vu se réaliser son plus cher désir, et s'était démis de ses fonctions épiscopales. Contrairement au désir de Rome et de Munich, le duc Ernest n'avait pas été élu à sa place; Gebhard Truchsess de Waldbourg l'avait emporté, et les efforts du nonce Barthelemi Portia étaient, sur ce point, demeurés infructueux (5 décembre lo77) -. Les intrigues des membres sectaires du chapitre et des comtes calvinistes de Vetteravie, dirigées par le comte et grand-maître héréditaire Hermann de Neuenar, avaient réussi à faire pencher la balance du côté de Gebhard.
Pour obtenir la sanction du Pape, le nouvel élu lui avait solennellement promis « de faire tous ses elïbrls, avec la plus grande loyauté, pour le maintien delà religion catholique, et pour rétablir en tous lieux le règne de la sainte Église ». 11 s'était engagé « à mener une vie exempte de tout reproche et à remplir très fidèlement les devoirs d'un archevêque vraiment soucieux de la dignité du Saint-Siège ^ ». Après avoir donné toutes ces assurances, il avait reçu les ordres majeurs et, au mois d'avril lo78, avait prêté serment à la Confession de foi du Concile de Trente entre les mains de l'archevêque de Trêves. Ensuite il avait été solennellement reçu dans le collège électoral, et lEmpereurlui avait permis de jouir de tous les droits régaliens avant même d'avoir reçu de
' Groen van Prinsteueh, t. YIII, pp. 26-3 L ^ ** Nanliaiurberichle, t. III, I, 43 et suiv.
6 ORBIIARD TRUCIISESS DE COLOGNE.
Rome la confirmation de son élection. Les réformés de Cologne reprirent alors courage, et ne tardèrent pas à manifester ouvertement Icnr haine pour le culte catholique et leur ardent désir de voir proclamer rentière liberté du culte protestant. Bientôt les calvinistes des Pays-Bas affluèrent dans la ville. En trois quartiers différents, ils organisèrent des prédications publiques. L'archevêque, sur les instances du chapitre, de l'Université et du clergé, délibéra, en octobre 1578, avec le bourgmestre et le Conseil, sur les mesures à prendre pour faire cesser ces prédications, interdire la diffusion des pamphlelsetdes caricatures, et empêcher que les sacrements catholiques ne fussent tournés en dérision. En décembre, le Conseil fit paraître unédit décrétant la peine de mort contre tous les Anabaptistes. Ordre fut donné aux sacramentaires, zwingliens et autres sectaires de quitter la ville dans l'espace de trois jours, au bout desquels^ en cas de non obéissance, ils seraient condamnés à la peine capitale. (S Les conventicules secrets, les nouvelles unions » furent rigoureusement interdits, des châtiments sévères édictés contre quiconque « oserait blasphémer le nom de Marie, Mère de Dieu, les sacrements on les saints », En février 1579, l'Empereur exhorta le Conseil à demeurer ferme dans le maintien de la religion catholique. Mais à la même date plusieurs princes protestants se plaignirent amèrement des rigueurs dont leurs coreligionnaires étaient l'objet, prétendant que beaucoup avaient été ou exilés ou accablés d'amendes. A ces plaintes, le Conseil répondit que lessectaires n'avaient pas été punis à cause de leur religion, mais à cause de leurs assemblées secrètes, depuis longtemps défendues, et que les amendes avaient été fort modiques; d'ailleurs, chargé du gouvernement d'une ville catholique, le Conseil ne voyait pas pourquoi il serait obligé, sous prétexte de se conformer à la paix de religion, de montrer plus de tolérance aux Confessionistes que les princes protestants n'en montraient envers leurs sujets catholiques.
Les renseignements fournis par les témoins entendus par le nonce du Pape Castagna, aussi bien que les propres appréciations du représentant du Saint Père, avaient été favorables à Gebhard. Aussi, son élection fut-elle sanctionnée par le Pape dans le consistoire du 29 février 1580 ^. L'archevêque avait su se faire bien venir par le dévouement empressé qu'il avait témoigné aux Jésuites de Cologne- Jusqu'en 1582 on le crut, à Rome, fils zélé de l'Église Catholique. Ce ne fut qu'au mois de juin 1582 que le secrétaire d'état du Pape reçut surlui des renseignements défavorables par l'entremise du cardinallégatMadruzzi, alors en route pour Augsbourg, où il venait assister
' Pour plus dedélails, voy. Lossen, Kölnischer Kriej, pp. 467-075.