CHAPITRE VI
SCIENCES OCCULTES. — MAGIE. — LIVRES SUR LES DÉMONS « LE DIABLE EN PERSONNE' »
Parmi les sciences occultes auxquelles le peuple était initié par une foule de livres et de petits traités, la « médecine merveilleuse » tenait le premier rang et troublait toutes les têtes. Elle se rattachait à l'astrologie, à Talchimie et à la cabale.
Philippe-Auréole-Théophraste-Bombaste de Hohenheim Paracelse, suisse d'originC; se donnait pour le grand réformateur de la médecine. La hardiesse de ses idées l'avait fait surnommer « le Luther de la thérapeutique «. De même que Luther avait brûlé le droit canon en place publique, Paracelse, professeur de médecine à l'Université de Bâle^ avait, à l'ouverture de ses cours, brûlé les livres de Gallien et d"Avicenne dont il était Tadversaire acharné (1526). Le premier en Allemagne^ il donna ses cours en langue vulgaire. La thérapeutique et la chimie lui doivent plusieurs découvertes importantes. « Suivez-moi^ » écrivait-il, « docteurs de Paris, de Montpellier^ de Souabe, docteurs de Pologne^ de Vienne, c'est à vous de me suivre, et non à moi de vous obéir, car c'est
' Les « gazettes merveilleuses » dont il a déjà été fait bien souvent mention, et toute la littérature que nous allons étudier dans ce chapitre font penser au Menteur de Lucien. Au seizième siècle comme au temps de Lucien, hommes d'Etat, savants, gens de toute classe et de toute condition ajoutaient foi aux contes les plus absurdes, croyaient à la magie, aux revenants. On pourrait appliquer à une foule d'auteurs de cette époque ce que disait Lucien aux écrivains de son temps : « Si vous ne vous respectez pas vous-même, épargnez du moins la jeunesse ; faites-vous un cas de conscience de lui farcir la cervelle de tant de récits absurdes ou effrayants, carxine fois qu'ils se seront emparés de l'imagination des jeunes gens, il les troubleront pour toute leur vie. Ils trembleront au bruit d'une feuille que le vent agite ; ils se livreront à toutes sortes de pratiques superstitieuses ; ils auront peur des esprits. » Voy. la traduction de Wiel.\.\d, Leipsick, 1788, t. I, p. 193-194.
PARACEI.se et son enseignement 409
à moi qu'appartient le sceptre ! » Il disait avoir puisé sa science non dans les livres, mais à la source même de la nature^, assurant qu'il y avait plus de science dans la semelle de ses souliers que dans la cervelle de tous les anciens maîtres, et que sa barbe avait plus d'expérience que toutes les hautes écoles réunies. 11 croyait posséder toutes les sciences, et traitait ses adversaires avec le plus outrageant mépris. Contraint de s'enfuir de Bâle, où il s'était fait beaucoup d'ennemis, il parcourut la plus grande partie de l'Europe, se donnant tour à tour pour chirurgien, théologien, magicien, alchimiste. Il affirmait avoir aussi visité l'Afrique et l'Asie, avoir séjourné en Espagne chez un savant magicien qui rassemblait autour de lui les mauvais esprits au moyen d'une cloche magique. Il disait avoir rencontré à Constantinople un savant abbé qui lui avait fait don de la pierre philosophale '. Il prétendait avoir le secret de prolonger la vie humaine juscju'à (iOO ans, ce qui ne l'empêcha pas de mourir à peine âgé de quarante-sept ans dans la plus complète misère (4541). En dehors des ouvrages dont il est réellement l'auteur, ouvrages écrits pour la plupart en langue vulgaire, beaucoup furent répandus sous son nom. Ses disciples, les paiacelsistes, pres(jue tous allemands, le proclamaient « le héros de son siècle - « .
« Dieu a peuplé les ({uatre éléments de créatures vivantes, » enseignait-il. « Il a créé les nymphes, les na'iades, les mélusines, les sirènes, pour peupler les eaux; les gnomes, les sylphes, les esprits des montagnes et les nains pour habiter les profondeurs de la terre ; les salamandres vivant dans le feu. — Tout procède de Dieu. Tous les corps sont animés d'un esprit astral, duquel dépend leur forme, leur figure et leur couleur. Les astres sont habités par des esprits d'un ordre supérieur à notre âme, et ces esprits président à nos destinées. La magie est le remède le plus efficace pour les maladies de
' Bullinger dit de lui que c'était un être ignoble et dt-pravé, et son valet Oporinus racontait qu'il était presque tous les jours en état d'ivresse, qu'il se plaisait à boire avec les paysans et à les faire boire jusqu'à ce qu'ils fussent tous ivres. En l'espace de deux ans, il ne s'était pas déshabillé une seule fois; quand il revenait ivre à la maison, à une heure très avancée de la nuit, il se jetait tout habillé sur son lit, ayant à son coté la grande épée qu'il prétendait avoir reçue d'un bourreau; peu après, il se relevait brusquement, brandissait son épée en l'air comme un forcené, frappant la muraille avec tant de violence que plus d'une fois son famulus trembla pour ses jours (Siegw.\kt, Kleine Schriften, p. 35). Hœser (Gesch. der MeiUcin, 3« éd., p. 69) cherche à le disculper du reproche d'ivrognerie. Mais ce savant pousse certainement trop loin l'indulgence envers lui.
- Un grand nombre de médecins et auteurs de savants traités pillaient Paracelse sans scrupule, empruntant son langage et vivant à son ombre. En 1594 parut, ou ne sait en quelle ville, un écrit intitulé : La plainte de Théophraate Paracelse sur ses propres disciples, médecins prétendus présomptueux, rodo)nonts, glorieux, apostats, alchimistes, charlatans qui osent s'intituler Paracelsistes, plainte extraite de ses œuvres.