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LE DIABLE DANS LA VIE ET DANS LA LITTERATURE

son pouvoir n'a jamais été plus redoutable que de nos jours, car il nous gouverne tellement qu'il a presque toutes les âmes en sa possession, faisant avec elles ce qu'il veut et ce qui lui plaît. Bien que plus de cent théologiens et écrivains zélés et pieux s'appliquent à le faire connaître, à dévoiler ses mille ruses et pièges, à le faire aussi hideux que possible, comme Dieu leur en fait un devoir, ils ne pourront pourtant jamais le peindre et le représenter aussi horrible et repoussant qu'il lest en réalité '. •>

Au moyen âge, le diable joue un grand rôle dans la littérature populaire, surtout dans les vies et légendes des saints. Ses pièges et ses assauts y apparaissent aussi nombreux, aussi variés (|ue les formes sous lesquelles il se montre. Dans les récits de César dlleisterbach, il se cache sous toute espèce de déguisements; tantôt c'est un cheval, un chien, un chat ou un singe; tantôt un jeune homme ou un vieillard, un géant, un nain; ici un grand seigneur ricbement vêtu, là une femme de mauvaise vie, etc. Il lui arrive aussi de se transformer en ange, d'emprunter la ligure d'un être vivant-. Généralement ses yeux flamboient, ses cheveux semblent du feu, sa bouche vomit les flammes. Mais quels que soient l'art et la diversité de ses déguisements, ([uelque bien combinés que soient ses mensonges, ses artifices, « ses attaques et tout son vacarme, » les saints et les justes ne manquent jamais de le vaincre et de l'humilier; il sert à leur épreuve, à leur sanctification; il contribue à fortifier la confiance en Dieu, la ferme espérance, l'ardente charité du chrétien. Si la conviction que le dénion se tient sans cesse auprès de l'homme et prend tous les moyens en son pouvoir pour le séparer de Dieu et l'entraîner au mal, est alors générale, incontestée, on est également persuadé que Satan ne peut rien contre la libre volonté d'une àme chrétienne, et que tout baptisé, grâce aux moyens de salut dont l'Église dispose, est en état de le vaincre et de le mettre en fuite. Aussi les apparitions du démon n'excitaient-elles pas de terreur profonde, et ne dominent-elles point la vie de cette épo{}ue^.

' Ein Predig üb&r den nahe vor der TItür stehenden jüngsten Tag, Von M. Heinrich Riess (160.T), p. 3. Voy. sur toutes les manifestations de la puissance du démon ce que dit J. Hockeh, Theatrum diabol., t. I, p. 33.

-Voy. Kaufma.nx, Càsarius, p. 139; voy. aussi « les histoires merveilleuses et dignes d'intérêt » rapportées par C.is.inius, dans les Annalen des Hisi. Vereins für den Niederrhein, cahier 47.

^Lecky, 1. 1, p. 29-30.

Lorsque le prince des ténèbres paraît sur la scène^ la victoire ne lui reste jamais; il a toujours le dessous et joue en général le rôle de niais ou de dupe.

La croyance au démon et à son pouvoir prit un développement extraordinaire, une importance inconnue jusque-là à dater de la seconde moitié du quinzième siècle. La littérature cabalistique et le Talmud, qui occupaient alors tous les esprits, contribuèrent beaucoup à populariser les sciences occultes. Le retour vers l'antiquité classique ressuscita cette foi dans l'action permanente des démons et de leurs suppôts que les anciens n'avaient presque jamais mise en doute, et la mythologie grecque et romaine remplissait les imaginations de toutes sortes de personnages chimériques, plus ou moins soumis à l'empire du démon ' .

Jadis les âmes avaient trouvé leur refuge et toute leur consolation dans l'Église universelle; mais on en était venu à dire que cette Église elle-même était « possédée du diable » . Tandis qu'on attaquait l'un après l'autre tous ses principes, que souvent même on mettait en question les vérités fondamentales du christianisme, les esprits étaient de plus en plus entraînés vers le satanisme. L'angoisse et l'effroi inspirés par l'idée de la toute-puissance du démon grandissaient à mesure que la vie devenait plus inquiète, plus troublée, au milieu des luttes incessantes des partis religieux. L'antique crainte de Dieu se changeait en crainte du diable, et les doctrines de la corruption radicale de la nature humaine et de la négation du libre arbitre n'étaient pas faites pour modérer cet effroi.

On vit alors se développer une littérature satanique très variée et très importante. En Allemagne, elle est presque exclusivement d'origine protestante, et s'accorde de tout point avec l'enseignement de Luther sur le diable et son empire.

Dans tout l'ensemble de sa doctrine, Luther reconnaît au démon une action beaucoup plus importante que celle qu'on lui avait attribuée jusque-là. Il croyait d'autant plus fermement à son pouvoir, à tous les moyens dont il dispose pour séduire les âmes, que luimême prétendait avoir eu personnellement des preuves irrécusables de son incessante action. Satan lui était très fréquemment apparu, ainsi qu'il l'a constamment attesté. « Satan, » écrivait-il, « se présente souvent sous un déguisement; je l'ai vu de mes yeux sous la forme d'un porc, d'un bouchon de paille enflammé, etc. » Il racontait à son ami Myconius qu'à la Wartbourg le diable était venu le trouver dans le dessein de le tuer; qu'il l'avait souvent rencontré

' Sur la foi des humanistes d'Italie aux démons et aux spectres, voy. Bur- KHAKD, Die Cullur der Renaissance in Italien, p. 410-426 (3<= édition de L. Geiger, Leipsick, 1878, t. Il, p. 291 et suiv.).

dans le jardin sous la forme d"un sanglier noir; àCobourg^ il l'avait reconnu un jour dans une étoile'. « 11 se promène avec moi au dortoir, » écrit-il, « et charge un ou deux démons de me surveiller; ce sont des démons inquisiteurs. » Il rapporte en détail ses conversations avec le diable; en chaire, à plusieurs reprises, il a parlé de ses relations avec les esprits des ténèbres. Il avait appris aussi de ses amis, de ses coopérateurs, une foule d'histoires « très véritables » sur des apparitions ou des attentats sataniques. A Sessen, trois domestiques avaient été emportés tout vivants par le démon ; dans la Marche, Satan avait tordu le cou à un aubergiste, emporté un lansquenet à travers les airs; à Mühlberg, un joueur de flûte ivre avait eu le même sort; à Eisenach, le lendemain, un autre joueur de flûte avait été emporté par le diable, bien que Juste Menius et quelques autres prédicants eussent constamment veillé, gardant les portes et les fenêtres de la maison où il se trouvait; on avait retrouvé le corps du premier joueur de flûte dans un ruisseau, le cadavre du second dans un buisson de noisetiers. Un jeune apprenti de Thuringe avait été plus heureux : il avait triomphé du diable, qui avait tenté de l'emporter. « Ce ne sont pas là des contes en l'air, inventés pour inspirer la peur, » écrit Luther, « ce sont des faits réels, vraiment effrayants, et non des enfantillages, comme le prétendent plusieurs qui veulent passer pour habiles . » « Les diables vaincus, humiliés et battus, deviennent des lutins et des farfadets, » dit-il ailleurs, « car il y a des diables dégénérés, et j'incline à croire que les singes ne sont pas autre chose. » » Les serpents et les singes sont assujettis au démon plus que les autres animaux; Satan demeure en eux, il les possède; il est sert d'eux pour tromper les hommes et pour leur nuire. Les démons habitent en beaucoup de pays, mais plus particulièrement en Prusse. Il y a aussi en Laponie un très grand nombre de démons et de magiciens. En Suisse, non loin de Lucerne. sur une très haute montagne, il y a un lac qui s'appelle létang de Pilate; là, le diable se livre à toutes sortes d'actes infâmes. Dans mon pays, sur une haute montagne appelée le Poltersberg (montagne des lutins), il y a un étang : quand on y jette une pierre, il s'élève aussitôt un orage et tout le pays environnant en est bouleversé. Ce lac est rempli de démons; Satan les y retient captifs. »Voici, relativement au démon. Tune des pages les plus curieuses de Luther : « Le diable apparut un jour à un médecin sous la forme d'un bouc; il avait de longs poils et de grandes COI nés; il se fit voir ainsi sur la muraille. Le docteur le reconnut aussitôt; il prit son courage à deux mains, saisit le bouc par les cornes et l'arracha de la muraille, puis il l'étendit sur la table ; mais

' Mtconiüs, Hitt. Reform., p. 42; Mathesius, Historien Lutheri, p. 184. VI. 28

les cornes lui restèrent entre les mains et lanimal disparut. Un autre docteur ayant appris l'aventure se dit à lui-même : « Bon ! mon confrère a fait cela, je pourrai le faire aussi bien que lui! Ne suis-je pas baptisé tout comme lui? » Un jour le diable lui apparut sous la même forme; le docteur voulut imiter son confrère : plein de présomption, il saisit le bouc par les cornes, mais le diable furieux s'élança sur lui et Tétrangla '. »

Luther regardait tous les écrits publiés contre lui comme inspirés par le démon; à Tentendre, l'Électeur Joachim de Brandebourg et le duc Georges de Saxe étaient possédés du diable; son ancien ami Carlstadt, devenu plus tard son ardent adversaire, avait été étranglé par le diable. Mais Satan avait donné la preuve la plus effrayante de sa puissance dans l'esclavage et l'oppression qu'il avait fait subir à l'Église de Jésus-Christ ; peu de temps après la mort des Apôtres, il l'avait bouleversée de fond en comble; il avait défiguré les sacrements institués par le Rédempteur, établi un culte faux et blasphématoire, institué des cérémonies impies dans l'Orient et dans l'Occident; en un mot, il avait fait de l'Église une caverne de voleurs. Pendant de longs siècles, il avait gouverné sans obstacle le vaste empire de la chrétienté, détrônant Jésus-Christ pour régner à sa place; les évoques étaient devenus ses serviteurs; les moines, ses créatures. Le purgatoire et le célibat avaient été inventés par le démon pour la ruine d'un grand nombre. Les saints eux-mêmes, avec leur ascétisme et leurs macérations, avaient suivi sa direction, cédé à ses insinuations; et tandis que, dans leur aveuglement, ils s'étaient imaginé servir Dieu, ils avaient en réalité obéi au diable. — Il est dit dans les articles de Smalkalde que les mauvais esprits commettent toutes sortes de forfaits; qu'ils prennent, pour tromper les vivants, l'apparence des trépassés, implorent des messes, des abstinences, des pèlerinages, des aumônes, multipliant les mensonges et les tromperies. La messe surtout y est représentée comme une invention de Satan, comme l'abomination païenne dont le prophète Daniel a parlé en la désignant sous le nom de mausim. Dans ses Courtes formules de catéchisme, Luther, en 1520, était encore sur le terrain catholique, quand il posait en principe que c'est pécher contre le premier commandement de Dieu que d'attribuer au démon ou aux méchants le mauvais succès de ses entreprises, ou le malheur de sa destinée-. Mais plus tard, il enseigna que, « dans la vie de

'Voy. FùRSTEMANN, t. III, p. 27-30, 34, 36, 38, 48, 49-30, 52, 57, 58, 62, 65. ^ Voy. LüscHKE, p. 36-37. « Je ne sais comment on peut concilier cette déclaration si formelle de Luther avec ce qu'il a si souvent afîfîrmé. répétant que ses malheurs et les contradlclions auxquelles il est en butte viennent du démon; je ne me souviens pas avoir lu dans ses œuvres postérieures une assertion de ce genre » (p. 37, note 1).

rÉglise comme dans la vie des individus, le démon a toujours « la main dans le jeu ». Dans son Grand Catéchisme (1529), il dit expressément que c'est le démon qui suscite les querelles, l'assassinat, la sédition, la guerre, le tonnerre, la grêle ; lui qui fait périr les récoltes et les bestiaux et qui répand le poison dans Tàir. <( Le démon, » dit-il, « menace sans cesse la vie des chrétiens; il apaise sa 'rage en faisant pleuvoir sur eux une foule de maux et de calamités. De là vient que tant de malheureux périssent, les uns étranglés, les autres fous ; c'est lui qui attire les enfants près des rivières, lui qui prépare des chutes mortelles. »

C'est ainsi qu'on apprenait aux enfants à se considérer toujours comme sous l'influence de Satan, l'âme, aussi bien que le corps, pouvant à chaque instant subir ses attaques. Toute maladie de langueur inexpliquée, toute soufl"rauce de l'âme, toute puissante manifestation des forces de la nature, passait pour une intervention du grand ennemi du genre humain. La vie était pour ainsi dire enveloppée dans un inextricable réseau de phénomènes üataniques.

Les doctrines manichéennes condamnées par les anciens conciles reparaissaient dans la vie populaire.

'i Dieu est bon, il fait du bien à tout le monde, nulle maladie ne vient de lui, « disait Luther; « c'est le diable qui engendre et développe tous les maux; il se mêle de tout, il nous dresse sans cesse des embûches. C'est lui qui cause la peste, le mal français, la fièvre, etc. » Ailleurs Luther dit encore : « Le diable est tellement puissant qu'avec une feuille d'arbre il peut donner la mort. Il possède plus de drogues, plus de fioles remplies de poison que tous les apothicaires de l'univers. Le diable menace sans cesse la vie humaine par des moyens à lui, c'est lui qui empoisonne l'air. » « Les bois recèlent beaucoup de démons; les eaux, les déserts, les endroits humides et marécageux en sont remplis. Plusieurs se cachent dans les nuages noirs et épais. Les démons font le temps, la grêle, l'éclair et le tonnerre, empoisonnent les prairies; en temps de peste, le souffle du démon pénètre dans les maisons; ce qu'il atteint, il l'emporte. » « Un grand nombre de sourds, de boiteux, d'aveugles, etc., ne sont infirmes que par la malice du démon. Aussi ne doit-on nullement douter que la peste, les fièvres et toute épidémie et calamité ne viennent de lui. »« C'est lui encore qui cause et prépare la tempête, l'incendie, la disette; lui qui perd les récoltes et abîme les moissons. Quant aux aliénés, je tiens pour certain que tous les êtres privés de raison ne sont ainsi affligés que par le diable. Si les médecins attribuent des maladies de ce genre à des causes naturelles et cherchent à les soulager par

des remèdes ordinaires, cela provient de leur ignorance, c'est qu'ils ne connaissent pas toute l'étendue de la puissance du démon. » Comme on rapportait un jour à Luther que quelqu'un venait de mourir étouffé par un morceau de pain, et qu'un homme tombé d'un toit avait été relevé mourant, il s'écria : « C'est l'œuvre du diable ! il est toujours proche de nous! Mais le monde ne veut pas croire qu'il soit l'auteur de nos maux; il attribue tout au hasard K «

Luther regardait les goitreux, les enfants qu'on prétendait être nés d'un incube comme autant d'évidentes preuves de la perversité du démon. Satan, selon lui, avait mis ces jeunes monstres à la place du véritable enfant de la mère pour créer aux parents une source inépuisable de tourments. « Quelqueiois, ^ disait-il, « le démon attire les jeunes filles près de l'eau, puis il abuse d'elles et les retient près de lui jusqu'à la naissance des enfants; ensuite il va lui-même poser ces enfants dans les berceaux de nouveau-nés, qu'il emporte à leur place. >- A Dessau, Luther prétendait avoir vu l'un de ces fils du démon. Il était âgé de douze ans et semblait avoir tout son bon sens; les parents le regardaient comme leur enfant. Il ne faisait que manger; il était tellement goulu qu'il mangeait autant que quatre batteurs en grange. Quand on le touchait, il criait; quand les affaires de la maison allaient mal, lorsqu'il arrivait quelque accident, il riait et semblait tout joyeux. Quand au contraire tout allait bien, il pleurait. « Je dis à son sujet au prince d'Anhalt : Si j'étais le maître, j'irais avec cet enfant au bord de la Miilde (rivière qui traverse Dessau), et je ne craindrais nullement Vliomicidium. Mais l'Électeur de Saxe, alors à Dessau, et les princes d'Anhalt ne voulurent pas suivre mon conseil. » Comme on demandait plus tard à Luther pourquoi il avait donné un pareil conseil, il répondit qu'il était persuadé que les enfants changés dans leur berceau par le démon n'avaient point d'âme et n'étaient qu'un amas de chair : « Car le diable peut faire un corps, mais il ne saurait créer un esprit : Satan est l'âme de ces enfants. » « Il arrive souvent, » disait-il encore, « que l'enfant d'une femme nouvellement accouchée est changé dans son berceau, et qu'un démon se met à sa place. Ce démon est plus vorace et plus criard que dix enfants ordinaires; les parents n'ont aucun repos, la mère est vite épuisée et ne parvient pas à le rassasier. » Une histoire que Luther entendit un jour conter à l'Électeur Frédéric de Saxe lui arracha cette exclamation : « N'est-il pas horrible et effrayant de penser que Satan puisse ainsi tor-

' FÖRSTEMANN, t. III, p. 2, 14-16, 33-34, 63, 94. Voy. t. IV, p. 244, 246, 253. « La maladie dont je souffre, vertiges, étourdissements, n'est pas naturelle. Maître Satan exerce sa malice sur moi par la sorcellerie « (t. III, p. 41 , 97). « Les médecins, - disait-il encore, « non considérant S athanam impulsorem naturalis causœ in morbo, qui causas et morbos illico et facile imitât » (Lauterbach, p. 109).

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