ANDRE CELICHIUS SUR LES POSSEDES
plusieurs tonnes dor ; cependant sa cupidité était insatiable ; il n'allait presque jamais au prêche^ à l'absolution ou à la communion : un beau jour^ on le vit ramper comme un chien sous la table et sous le banc ; ceux qui lont fréquenté pourraient en dire long sur l'esprit qui s'était emparé de lui. » « Un certain personnage portait sans cesse aux nues Calvin et sa cabale. Un jour, le diable devint son abbé^ car il le tourmenta chez lui et hors de chez lui par toutes sortes de fantasmagories qui l'obsédaient jour et nuit; il ne voyait partout que démons^ mais surtout à l'intérieur de son âme et de sa conscience^ tellement qu'il finit par commettre un meurtre. » « Parmi ceux qui ont osé mettre la main sur le bien d'Église^ plusieurs ont été emportés tout vivants en enfer; d'autres sont perclus des mains et des pieds; d'autres ont été pris de fohe furieuse '. » Selon Célichius, il ne fallait pas s'étonner du grand nombre des possédés dont on entendait parler, car le monde était plein de péchés, de crimes, de scandales. Il n'était pas surprenant non plus qu'il y eût plus de femmes que d'hommes affligées de ce mal : << Bélial, qui cherche à nous perdre, a coutume de s'attaquer de préférence à Eve et à ses filles; il n'a pas oublié que c'est par Eve qu'il a introduit le péché et la mort dans le monde. De plus, la femme est un vase fragile; elle est d'ordinaire portée à la mélancolie, à la tristesse. Saint Paul, instruit par l'expérience, dit des femmes qu'elles sont en général d'humeur acariâtre et curieuse,... voluptueuses et pleines d'orgueil. Le Dus eritis similes leur est toujours resté dans l'esprit. Leur amour de la parure et leur insupportable vanité ouvrent portes et fenêtres au Léviathan infernal, et comme il règne surtout sur les orgueilleux, il lui arrive quelquefois de tordre le cou à ces poupées gonflées de l'amour d'elles-mêmes, lorsqu'elles s'admirent dans leur miroir. D'autres fois, il les défigure de telle sorte qu'elles n'ont plus forme humaine... En outre, les femmes ont beaucoup plus d'attrait et de penchant pour la sorcellerie et la magie diabolique que les hommes -. » La duchesse Anne de Mecklembourg, à laquelle le livre était dédié, ne fut sans doute pas extrêmement flattée du jugement porté par Céhchius sur les femmes.
Le Seigneur, d'après Célichius, avait de nombreux motifs pour multiplier les cas de possession. Il importait de se souvenir qu'ordinairement ce fléau présageait de grands bouleversements ou dans l'Eglise ou dans l'État, comme des exemples anciens et nouveaux en faisaient foi^
> Feuille G O, H 1-2, H 3.
- Célichius, feuille D 3-4.
3 Feuille F 2-3.
442 RELATIONS SUR LES POSSESSIONS ET lES EXORCISMES
Bien avant que, " pour la consolation des chrétiens affligés^ » Célichius eût publié cet ouvrage^ « des gazettes surprenantes, » s'étendant sur l'action du démon dans les possédés^ circulaient dans le public. Dès 1538, l'une d'elles avait rapporté « l'histoire étrange, incroyable et pourtant très véridique, d\m démon d'argent^ histoire dont tout Francfort avait été témoin », et dont le prédicant André Eber, les magistrats et échevins de la cité garantissaient solennellement l'authenticité. Voici de quoi il s'agissait : Ce démon avait pris possession dune servante connue depuis longtemps pour faible d'esprit. Quand cette servante touchait de la main l'habit, la barrette, la main^ la manche, la barbe, la tète de quelqu'un, lorsqu'elle heurtait une table, un banc, une pierre, du bois, de la terre, on en voyait aussitôt sortir de l'argent, qu'elle portait à sa bouche et qu'elle mordait, si bien qu'on en entendait le son, et que l'on voyait briller les pièces entre ses dents. « De même, la nuit, couchée dans son lit, surveillée par une personne qui ne la perdait pas de vue, dès qu'elle touchait son édredon, son bois de lit, son oreiller, il en sortait de l'argent qu'on entendait tinter; elle en remplissait sa bouche, à tel point qu'on craignait souvent qu'elle ne mourût étranglée. » « Elle distribuait d'elle-même à plusieurs braves gens l'argent qu'elle obtenait ainsi, et c'était de la monnaie courante, parfaitement valable, des groschen de la Marche, des pfennigs, de la monnaie de Stettin, de Meissen, de Pologne, de Bohême, parfois aussi des groschens prussiens, parmi lesquels quelque vile monnaie de cuivre. Questionnée à ce sujet, elle tenait d'étranges et surprenants discours. Pour attester l'authenticité de cette histoire, le prédicant avait apposé son cachet au bas de la relation qui en avait été faite, ainsi que le sceau du Conseil et l'attestation des échevins'. En 1562, une (< nouvelle gazette », quatre fois rééditée depuis, rapportait les terribles angoisses d'un nommé Haus Vader, auquel le diable avait attaché les mains derrière le dos avec des voiles de femmes, des tresses et des nattes de femmes et de jeunes filles, et qu'il avait torturé et tourmenté de la plus cruelle façon. Le 24 avril, cet homme était venu à Nuremberg où plus de cent personnes l'avaient vu^. Trois ans auparavant, une autre « gazette effrayante et terrible « avait circulé à Nuremberg et à Wittenberg, reproduisant une très véridique histoire qui avait mis en émoi la population de Platten, à deux milles de Joachimsthal : « Le démon ayant pris possession de la fille d'un forgeron, avait fait par sa bouche de surprenantes révé-
' Voy. ScHEiBLE, Schalljahr, t. IV, p. 616-620. ' Weller, Zeitungen, n" 252.