POSSÉDÉS ET EXORCISMES
jésuite Georges Scherer publia le sermon intitulé : Souvenir chrétien, dans lequel il parlait des milliers de démons qui^ de leur propre aveu (obtenu non volontairement mais par contrainte)^ avaient pris possession de la jeune Anne Schlutterbäüerin. a L'évêque devienne, » dit Scherer, « n'a pas voulu se mêler de celte affaire, car les nôtres aiment bien mieux se dérober à de pareilles demandes que d'y accéder. » « De nombreux témoins ont assisté à toutes les séances de l'exorcisme, surtout pendant les derniers jours; des seigneurs de la plus haute noblesse, des membres du Conseil, des docteurs en médecine, des magistrats, des professeurs, des capitaines, des nobles, des bourgeois ont pris le plus grand intérêt à cet étrange spectacle. Les simples me demanderont comment il se peut que tant de démons habitent le corps d'un seul homme. A cela je réponds : « Connaît-on le nombre de ces esprits impurs que le Seigneur a chassés un jour du corps d'un possédé, et qui ensuite se précipitèrent dans les deux mille pourceaux qui descendaient les pentes des montagnes, pour être avec eux engloutis dans la mer? (Matthieu, VIII; Marc, V; Luc, VIII.) Ne se sont-ils pas eux-mêmes appelés légion lorsqu'ils répondirent à la question que leur adressait Notre-Seigneur ? Si dans ce temps-là tant de démons ont pu demeurer ensemble dans le corps d'un seul homme, pourquoi ce qui s'est passé alors serait-il impossible de nos jours? Les gens instruits savent que les démons n'ont ni chair ni os, que ce sont de purs esprits, et que par conséquent ils n'ont besoin ni d'espace ni de lieu d'habitation, comme nos corps. Cent mille légions d'esprits pourraient très bien se tenir sur la pointe d'une aiguille. » Scherer ajoutait : « Le chrétien ne doit pas vivre en sécurité et en paix comme s'il n'avait point d'ennemis, mais d'autre part il ne doit jamais se laisser décourager et abattre. Chrétien, souviens-toi de veiller et de prier, arme-toi du bouclier de la foi; il émoussera les flèches empoisonnées du Malin. Revêts le casque du salut, saisis le glaive spirituel qui n'est autre que la parole de Dieu. En un mot, combats comme un bon chevalier, comme un fidèle soldat de Jésus-Christ '. »
Les phénomènes sataniques qui se produisirent, en 1593, dans la Marche du Brandebourg, eurent un immense retentissement. Des
' Scherer, Werke, édition de Munich, t. II, p. 176-196. En 1589 parut à Wurzbvu-g un écrit de J. Schnabel et S. Marins, intitulé : Wahrhaftige und erchrôckliehe Geschieht von einem jungen Schmidtsgesellen, Hansen Schmidt von Heydingsfeldt, der von einer ganzen Legion Teiiffeln heftig besessen und hernacher durch Mittel der catholischen Kirchen errettet ivorden ist. Au sujet d'un exorcisme singulier opéré par deux Pères Ambroisiens sur la personne du duc Jehan Guillaume de Clèves, prince idiot depuis l'enfance, voy . la relation publiée par la Revue de la Société historique de Berg, t. II, p. 201-211.
« gazettes très véridiques >> en répandaient en tous lieux les moindres incidents. " Dans la petite ville de Friedeberg, en Misnie '^ dit l'une d'elles, « la population vient d'être horriblement troublée. Le diable a pris tout à coup possession de plus de soixante personnes de tout âge et de tout sexe^, et les a si barbarement torturées que^ soit dans les églises, soit ailleurs, on a eu bien à faire pour venir à bout de ces pauvres affligés. Pendant un prêche, un curé a été tout à coup terrassé par le démon ' . « Le consistoire ordonna des prières publiques dans toutes les paroisses de la Marche pour la délivrance des possédés, mais le fléau ne céda pas; on eût dit une épidémie. A Friedeberg, le nombre des possédés s'éleva peu à peu jusqu'à 150'. Cette cruelle épreuve durait encore lorsqu'au mois de novembre 4594, à Spandau, le démon prit possession de plus de quarante personnes à la fois, jeunes pour la plupart, garçons et jeunes fdles, peu de vieillards ; il ne fallait pas moins de cinq ou six hommes vigoureux pour venir à bout de lun de ces malheureux. Le Conseil fit sceller des anneaux de fer dans les murs pour y attacher, par des chaînes, les malheureux possédés. Le dialtle •- fit aussi des siennes » à Berlin; en 1594, là comme à Spandau, on trouva, aux environs de Noël, en divers endroits, des monnaies d'or et d'argent de provenance inconnue; tous ceux qui les touchaient étaient aussitôt possédés du diable, et « le vaciirme diabolique » jeta l'épouvante parmi la population de la Marche et des pays voisins \ Prétorius, surintendant de Francfort-sur-lOder, publia, avec un grand luxe de détails, ■< l'effrayant et véridique récit " de toutes ces possessions, rapportant comment à Friedeberg, Spandau. Berlin et Cüstriis le malin esprit torturait et tourmentait sans pitié les malheureux contraints de subir son horrible tyrannie*.
Ces diverses manifestations diaboliques passaient pour autant de preuves de la haine de Satan pour « l'Évangile » . Les prédicants ne manquaient pas de faire remarquer que les possessions, l'apparition des spectres, les visions eftVayantes étaient beaucoup plus fréquentes
' Cr-amer, t. IV, p. 53.
2 MœHSE.N, Gesch. der Wissenschaften, t. II, p. 500.
^ Cramer, t. IV, p. 53-54. A Tangermünde, en 1594, des prières publiques quotidiennes lurent ordonnées par le prédicateur Nicolas Weide pour la délivrance de plusieurs personnes de tout âge et des deux sexes possédées du démon (Pohlmann, p. 298).
* MCEHSEN, p. 501.
depuis Luther que dans Tancienne Église^ parce que le démon, sachant bien que le jugement dernier était proche et que son règne sur la terre était sur le point de finir, déployait toute sa rage contre les Évangéliques. Sous le papisme, les lutins, les farfadets avaient souvent tracassé les hommes; « mais maintenant, » s'écriait avec douleur le surintendant André Célichius, « de féroces bourreaux sortent tous les jours de l'abîme, de sorte que les hommes sont saisis d'épouvante et d'horreur ' . » Dans son Instruction chrétienne sur les fantômes (1591), l'infatigable polémiste protestant Jean de Münster, écrivait : « Se passe-t-il un seul jour où nous n'entendions parler de spectres, où nous ne soyons effrayés par leurs gémissements, leur vacarme? Ils ferment les c, i^t de violence, ils bouleversent les meubles, ils ouvrent les to 1, fcty.
Tous les jours les fantômes de l'air, de la terre ou des eaux clierchcMt à nous nuire : ils font périr les uns, passer les autres par d'atroces angoisses. Lequel d'entre nous n'aurait pas quelque chose à conter sur les grandes ou petites lumières qu'on voit souvent briller pendant la nuit et même en plein jour? Lorsqu'elles sont grandes, comme le paysan l'atteste d'après une expérience de tous les jours, elles présagent la mort des vieillards; quand elles sont petites, la mort des jeunes gens. » Jean de Münster indique ensuite la manière de s'assurer si les fantômes sont bienfaisants et viennent de Dieu, ou s'ils sont malfaisants et messagers du démon; il dit avec quel art Satan forme des fantômes avec les éléments, et de quelle substance il compose leur corps : le jour, il se sert du soleil pour ses spectres de feu; la nuit, il a la lune et les étoiles; pour les visions aquatiques et celles qui prennent une forme humaine, il emploie les nuages, la terre et toutes les substances dont il est le maître... « Si ces choses vous paraissent impossibles et invraisemblables, » écrit Jean de Münster, « considérez les jongleurs, voyez avec quel art, quelle dextérité ils avalent un morceau de pain et crachent un instant après la farine, ou bien font jaillir de leur front le vin qu'ils viennent de boire. Si un charlatan, qui n'est qu'un homme mortel, exécute de tels tours de force, s'il acquiert une si grande adresse, comment le démon ne le surpasserait-il pas, lui qui trouve et sait employer tout ce qui, dans la nature, forme la substance des spectres et des fantastiques apparitions qui viennent nous troubler ? Lui-même prend fréquemment une forme visible afin de nous causer de l'effroi, et comme c'est un esprit très puissant et très subtil, on ne peut douter que, pour tromper les vivants, il ne prenne souvent l'apparence d'un mort -. » « Pendant
• Notwendige Erinnerung, feuille D.
* Jean de Mü.nster, Ein christlicher Unterricht von Gespensten (édition de Hanau),
les épidémies de peste, » assurait le prédicant Samuel Hennitz en 1609, « le diable, au fond des tombeaux, se livre à d'horribles jeux; on constate qu'alors les morts, surtout les femmes, font avec leurs lèvres une sorte de grognement semblable à celui du porc quand il se repaît; ces grognements, parait-il, ont la propriété de répandre au loin la contagion; aussitôt qu'ils se font entendre, la peste redouble de violence; en général, les femmes sont alors emportées les unes après les autres'. »
Louis Lavater. prédicant de Zurich, écrivit un ouvrage sur les spectres pour comliattre la crédulité populaire (1570). « La plu- Ä. , '"''jets qu'on prend ordinairement pour des fantômes, »
Cette ( jnt point ce qu'on s'imagine, mais il est incontestable
cfifon et qu'on entend fréquemment des choses absolument
e.-traorcriiiciTres. » «■ Le très savant Philippe Mélanchthon. en son livre De anima, affirme qu'il a vu de ses yeux plusieurs monstres ou fantômes, et des personnages dignes de toute créance lui ont affirmé que non seulement ils avaient vu des fantômes, mais qu'ils s'étaient entretenus avec eux. » « Un grand nombre de personnes respectables, craignant Dieu, remplies de piété, honnêtes, véridiques, déclarent aussi que, soit la nuit, soit le jour, il leur est arrivé de voir ou d'entendre des esprits. (Juelquefois on voit passer sur les chemins des gens que l'on reconnaît bien, mais qui sont morts depuis longtemps; quelquefois ils chevauchent, d'autres fois ils marchent. La nuit, on entend les esprits se glisser dans une chambre, la traverser légèrement, gémir, pousser de grands soupirs. Et quand on leur demande leurs noms, ils disent être l'âme d'un tel ou d'une telle. » « Les mineurs affirment aussi que. dans leurs galeries souterraines, on voit courir çà et là des esprits ou des fantômes; on pourrait croire qu'ils travaillent comme les autres, car ils sont habillés comme les autres, mais il n'en est rien, ce sont des esprits de montagnes. Les mines sont parfois habitées par des esprits méchants, malfaisants, qui égarent les mineurs, les empêchent de trouver le minerai et leur jouent beaucoup de mauvais tours. Georges Agricola, qui possède des mines importantes et qui a cuni-
p. 18-19, 76 et suiv., 91-95. Jean de Munster dit avoir entrepris cet ouvrage à la prière de quelques personnes honorables et craignant Dieu, auxquelles étaient apparus des fantômes de feu. « Elles lui avaient demandé son avis à ce sujet, ainsi que le moyen d'échapper à ces terribles apparitions, et de combattre leur? effets avec l'aide de Dieu et le témoignage d'une bonne conscience Voy. la préface, p. 41 1. Il rapporte le fait suivant : « En lo69, à Augsbourg, un jésuite se déguisa en diable pour faire peur à une pauvre fille. » Suit cette remarque : « 11 me semble que les jésuites n'ont aucun besoin de ce déguisement, eux qui propagent et mettent en pratique les doctrines de Satan, que Paul nous ordonne de repousser et de combattre. >> ' Heinnitz, préface, C. 3.
posé de très beaux ouvrages sur lexploitation minière, déclare qu'à Annenberg, dans un puits appelé « le Rosaire », un de ces esprits a tué douze mineurs, si bien quil a fallu abandonner ce puits, bien qu'il fût très riche en rainerai'. »
Henning Gross, libraire de Leipsick, dédia au duc Henri-Jules de Brunswick, en 1597, un grand ouvrage, suivant lui très nécessaire à tous les chrétiens, « sur les fantômes, les apparitions et sur tous les artifices et sortilèges du démon -. » Dans le Temple historique de la nature (16H), Henri Kornmann, de Kirchhayn, en Hesse, citait « tant de faits extraordinaires et effrayants sur les fantômes et les démons que tout le monde était saisi d'épouvante et dhorreur en le lisant ». Comme Paracelse, Kornmann admet diverses races d'hommes; les eaux, les montagnes, le feu, les vents, l'air sont peuplés, selon lui, d'êtres humains qui ne descendent pas d'Adam, et sont des créatures différentes de nous, mais différentes aussi des animaux. « Le mariage conclu avec l'un de ces êtres ne peut être rompu que par la mort, quand bien même la nymphe ou fée des eaux se serait enfuie. » « Et tout ceci, » écrivait le théologien luthérien Arnold Mengering, « Kornmann en est tellement persuadé qu'il ne tient pas pour vrais théologiens ceux qui ne le suivent pas jusque-là, et regardent comme inspiré par le démon ce qu'il a écrit sur les nymphes et sur la société de Vénus'. »
Dans un ouvrage édité à Francfort en 1589. il est rapporté qu'un de ces esprits, celui-là habitant de l'air, avait dit : « Je ne suis ni un bon ni un mauvais ange; je suis l'un des esprits des sept planètes qui régissent la nature intermédiaire, et auxquels il a été commandé de gouverner les quatre différentes parties du monde : le règne animal, le firmament, le regne végétal et le règne minéral. Nous conduisons et gouvernons toutes les vertus et influences sidérales du culte supérieur dans les trois régions inférieures, au moyen des ascendants et des descendants, car les planètes ne peuvent descendre corporellement sur la terre*. » Un mémoire publié en 156:2 porte ce titre: Rapport léridiqueet merveilleux appuyé sur la science nouvellement révélée, sur les hommes chimiques qui habitent les deux, les entrailles de la terre, les eaux (comme les néréides), Pair et le feu, les dragons, les spectres aussi bien que les incubes diaboliques, et toutes ces créatures intermédiaires qui
' Lavater, De speciris lemuribus, etc. (Tigur, 1570), traduit en allemand dans le Theatrnmde reue/icis, p. 116 et suiv., 138-148. Voy.égalementKoRKOFF.t. II, p. 428- 431. Relation sur les spectres et fantômes effrayants et horribles du château de Véoéque de Bamberg, situé près de Cronach. Ces esprits injurient surtout les chréiiens attachés à la religion catholique. Voy. Hormaver, Taschenbuch, nouvelle suite, t. XV, p. 292-293.
- Gross, Magica, préface.
2 KoR.VMANN, p. 49-30, 78, 113, 171-174. Voy. Waldschmidt, p. 446 et suiv.
* Alchimie, D. V. Voy. Waldschmidt, p. 159-160.