RELATIONS SUR LE POUVOIR DES DEMONS
Witekind raconte un grand nombre de faits dont il dit avoir été lui-même témoin. « Un mauvais garnement, » écrit-il;, « turbulent et intraitable depuis sa jeunesse, et que je ne veux pas nommer par égard pour son père, avait commerce avec le diable; un pacte avait été conclu, et souvent il faisait un voyage aérien sous le manteau de son bon compère. Lorsque le temps que le diable lui avait fixé fut écoulé, on le vit aller de maison en maison, visitant ses amis, ses parents, s'efforçant d'oublier près d'eux son angoisse et son effroi. Un jour quil était à table chez l'un deux, il tourna tout à coup la tête; on crut qu'il regardait quelque chose derrière lui, mais il était mort et Ton comprit qu'un invisible démon lui avait porté un coup fatal. y> « Dans ma jeunesse, alors que j'étais étudiant à Francfort-surrOder (c'était en 1547, du temps où vivait encore le très illustre maître et docteur Jodoci Willichius), il arriva qu'au mois d'août, dans le Mecklembourg, chez un seigneur de notre voisinage, un grand mâtin, portant au cou un collier blanc, entra tout à coup dans la cour; les chiens de chasse lui coururent sus et le mordirent. Comme ils ne parvenaient pas à le chasser, les garçons d'écurie accoururent armés de fourches et d'épieux, l'accablèrent de coups et le blessèrent grièvement. Soudain, ce chien se métamorphosa en une vieille femme qui demandait piteusement qu'on voulût bien l'épargner. On se saisit d'elle et on la mit en prison. Le docteur Wilhchius, médecin de profession, fit de ce fait le sujet d'une dispute publique à l'Université; il parla très doctement des transformations d'hommes en animaux, démontrant et établissant, à l'applaudissement de tous les savants qui l'entouraient, qu'il n'y avait là qu'une illusion d'optique, qu'avaient subie, dans le cas dont je parle, non seulement les hommes, mais aussi les chiens. Le démon avait substitué la femme au fantôme du chien, l'avait assistée jusqu'à la prison, puis, ayant assez d'elle, l'avait abandonnée'.
« Quelquefois le diable entre dans le corps d'un pendu, dun soldat tombé sur le champ de bataille ; il l'emporte, lui communique le mouvement, et s'en sert comme s'il était vivant aussi longtemps que cela lui convient. Pour vous le prouver, je vous raconterai ce que j'ai entendu raconter au très savant Philippe Mélanchthon, en présence d'une grande foule d'étudiants. En ItaUe, à Bologne, une violoniste, après sa mort, continua de marcher pendant deux ans entiers, parla, mangea, but, mania l'archet comme lorsqu'elle était en vie. Un jour, au miUeu d'un grand repas, un sorcier l'ayant attentivement regardée dit aux convives : « Cette personne n'a que l'appa-
' P. 16, 54-o5. Voy. p. 61-62, « l'histoire effrayante d'un gentilhomme qui avait le pouvoir d'abattre les têtes et de les remettre à leur place. »
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« rence de la vie^ elle est morte ! » Comme on le plaisantait à ce sujets le sorcier saisit la violoniste par le bras et s'empara d'un petit sac plein de sortilèges qu'un magicien lui avait attaché sous l'aisselle. Aussitôt elle tomba inanimée sur le plancher. » « Non loin de Rotenbourg-sur-la-Tauber, trois démons entrèrent un jour dans une auberge : l'un d'eux était habillé comme un gentilhomme; les deux autres, comme des serviteurs. L'aubergiste les exorcisa au nom du Christ; ils prirent aussitôt la fuite^, laissant derrière eux une puanteur insupportable; dans lasalle d'auberge gisaient trois cadavres que les démons venaient de détacher de la potence dans le dessein de s'en servir. « « J'ai moi-même entendu parler d'un sorcier qui avait voyagé sous un manteau magique avec plusieurs de ses amis: de son pays de Saxe, il était allé jusqu'à Paris, à plus de cent milles de là; ils entrèrent dans une salle de banquet sans y avoir été invités; mais bientôt ils furent oljligés de se retirer, car ils entendaient murmurer autour d'eux : « Quels sont ces convives ? D'où viennent-ils ? » A la vérité, le sorcier avait les yeux très rouges, ce qu'il devait sans doute à ses fréquents voyages à travers les airs ' ; à ce signe, il avait été facile de le reconnaître. » Witekind croyait fermement à tous les contes (]ui circulaient alors dans le peuple sur le docteur Faust, grand magicien et évocateur de démons, dont les sortilèges avaient fait l)caucoup de Ijruit à Wittenberg. 11 écrivait : ' Après avoir fait chez lui un bon souper avec ses amis, Faust partit un jour de Meissen pour Salzbourg; il se proposait de prendre le coup du soir dans la cave de lévêque ; or, Salzbourg est à plus de soixante milles de là. Ils pénétrèrent en effet dans le cellier de lévêque; comme ils étaient bien en train de boire, le cellerier survint à limproviste et les traita de voleurs. Pour s'en venger, ils emmenèrent cet homme avec eux jusqu'à l'entrée de la forêt, et Faust le percha sur un grand sapin, l'y laissa crier tout à son aise et poursuivit son voyage aérien avec ses amis. » Witekind rapporte encore cette autre histoire : « A K..., en Poméranie, un ouvrier l)0uilleur de sel travaillait avec une vieille sorcière près de laquelle il n'aimait pas beaucoup à se trouver : il lui annonça un jour qu'il partait le lendemain, qu'il allait voir sa bonne amie, laquelle habitait la Hesse, pays de sa naissance. La femme, craignant qu'il ne revînt pas, était fort mécontente; cependant il partit. Après quelques journées de voyage, il vit venir à lui un bouc noir qui se glissa entre ses jambes, le souleva de terre et le ramena en peu d'heures, à travers champs, bois et rivières, chez la sorcière. Elle l'accueilUt avec un rire sardonique : « Te voilà déjà? » lui dit-elle, « cette leçon t'apprendra peut-
' Christlich Bedenken.