DISCORDES RELIGIEUSES A AIX
main dans le gouvernement, elle établissait aussitôt la nouvelle religion, elle abolissait l'ancienne, elle envoyait les Catholiques en exil. C'est ainsi qu'on avait agi dans les villes des Pays-Bas, et tout récemment encore à Aix-la-Gliapellei.
Ce qui venait de se passer à Aix était bien fait pour donner à réllécliir aux membres d'Empire catlioli(jues.
« La noble cité d'Aix, » avait rappelé l'Empereur dans plusieurs de ses lettres circulaires, « a été élevée par Cliarlemagne et ses successeurs, dans le Sainl Empire romain de nation germanique, comme un trône royal ; pour le maintien et la diffusion de l'antique et véritable foi catholique, un évêché y a étééLabli etdoté, et il a été décidé que chaque roi élu y serait sacré. Gomme mes prédécesseurs, je suis de droit membre de cet évêclié, et j'ai juré de le proléger et de le déléudre.Sous l'Empereur Ferdinand, la ville, le 7 mars loGO, a promulgué une loi relative à la foi, et cette loi, elle a juré de l'observer toujours; bourgmestre, éclicvin et conseil se sont engagés par serment à persévérer inviolablement dans la religion catholique et à n'admettre aucun membre d'une autre confession soit au Conseil, soit aux charges civiles. »)
Mais après la révolution des Pays-Bas, après les actes de sanglante répression du duc d'Albe, tant de fugitifs, calvinistes et luthériens, étaient venus se réfugier à Aix, (ju'en irj71r quelques protestants, à la condition expresse qu'ils ne chercheraient jamais à introduire aucun changement dans la religion, avaient été admis au Conseil. Peu de temps après, les réfugiés calvinistes et luthériens avaient réclamé l'exercice publicde leur culte et demandé (}u'une église leur fût assignée. « Le Conseil ayant refusé d'accéder à leur désir, « leurs prédicants n'ont pas craint d'outrager notre foi devant tout le peuple assemblé et de l'appeler une abominable idolâtrie, » écrivaient les catholiques- » Bientôt entre les habitants d'Aix et les réfugiés Calvinistes, les haines, les querelles s'étaient envenimées. Le Conseil avait interdit le prêche public, mais ni cette mesure, ni les efforts de l'évêque de Liège, de l'ordinaire et du duc de J uliers, patron de la ville, n'avaient réussi à faire observer la loi de 1560 et à rétablir la paix. L'empereur avait envoyé ses commissaires pour faire rentrer la ville dansledevoir, mais à cause de l'opposition des
' Lehmann, pp. 203-204. Voy. HâuERLi.v, t. XII, pp. 370-373; ** sur les cvei.cmenls d'Aix, voy. RnrER, Deutsche Gesch., t. I, pp. 21 et suiv. V. aussiFüiiTH, Beiträge, etc., t. 11, Bouu., 18S3.
48 DISCORÜKS RELIGIEUSES A AIX. 1582
membres protestants du Conseil, ils avaient été obliges de repartir sans avoir rien obtenu. En 1581, sur les instances des éclievius et de la majorité des citoyens, la commission était revenue, demandant que, seuls, des catholiques fussent élus, au nom de l'Empereur, aux élections prochaines, ctque les « nouveautés » fussent abolies. Mais les membres protestants du conseil avaient opposé deux de leurs coreligionnaires aux deux candidats présentés par les Catholiques et approuvés par la commission. Celle-ci avait repoussé ce choix, et, pour empêcher de graves, désordres, avait demandé au Conseil assemblé que les clefs de la ville leur fussent remises. « Les Protestants firent alors grand vacarme ; ils sonnèrent le tocsin, envahirent l'arsenal, traînèrent toute la grosse artillerie sur la place du marché, et distribuèrent des armes à la populace. Puis ils tirent occuper par leurs soldats les portes, les tours, les fortifications de la ville, et contraignirent le bourgmestre à leur renioltre les clefs de la cité et les sceaux du Conseil. »
« Non sans être en butte à mille railleries inconvenantes, » écrivait l'Empereur,« nos commissaires ont dû s'en retourner i. » Beaucoup de bourgeois, les plus considérés d'Aix, des conseillers, des ecclésiastiques, quittèrent, en même temps qu'eux, la ville, laissant tout le gouvernement entre les mains des Protestants. Dans un rescrit daté du 21 juin, l'Empereur blâma sévèrement l'injustifiable conduite du Conseil, mais il promit de pardonner aux coupables, pourvu que, dans l'espace de six semaines, ils eussent obéi à ses premières injonctions, rappelé les conseillers expulsés, destitué les prédicants étrangers que d'autres cités avaient chassés à cause de leur conduite scandaleuse, et rétabli ainsi l'ancienne paix -. Sur ces entrefaites, le Conseil protestant publia un édit autorisant l'exercice du culte catholique, et promettant pleine sécurité à leur retour aux citoyens absents; mais on même temps il déclara à l'Empereur qu'il lui était impossible d'obéir à ses ordres sans exposer la ville aux plus grands malheurs. Pour défendre sa position, il réclama par divers messages l'assistance des membres d'Empire confessionistes, et rejeta toute la responsabilité de ce qui s'était passé sur les Catlioli- (jues, « ennemis de toute paix ». A l'en croire, tout le mal n'était venu que de la juste et légitime crainte que l'attitude des papistes avait inspirée aux amis du saint Évangile; il avait fallu agir avec fermeté pour ramener à l'union, au respect de l'autorité, les
* Walirhafler und heständiger Bericht, worauf die Aachische Suche ursprünglich und hauptsächlich beruhe (1613). Hoffüa^^, pp. 418-421. - Voy. HäBERLix, t. XI, pp. 338 et suiv.
l'apfairk d'aix a la diète d'augsbourg. 1582
récalcitrants et les turbulents et calmer les esprits. Quant à la loi et au serment de 1580, les Catholiques, à leur avis, avaient grand tort d'en faire mention, car le Conseil de cette époque avait outrepassé SCS droits en prenant des engagements contraires à la paix de religion, et le Conseil actuel avait agi selon la légalité en abolissantles anciens statuts. Haguenau avait agi de la même manière; bien qu'elle eût autrefois juré de rester toujours attachée à la religion catholique, elle n'avait pas cru devoir s'opposer au vœu des populations, et elle avait adopté la foi nouvelle i.
Peu de temps après, « tous les ordres et édits impériaux ayant été méprisés comme poussière au vent, » Aix fut tout à coup cernée par les troupes du comte de Juliers et de l'évéque de Liège, accourus, sur un ordre de l'Empereur, pour mettre à la raison la cité rebelle. Le blocus fut bientôt complet. Le 19 janvier 1582, Rodolphe ordonna aux deux princes de suspendre l'exécution du ban jus((u'à l'arrivée de ses commissaires; mais ceux-ci, malgré tous leurs efforts, ne purent rien obtenir; le Conseil, menacé d'autre part parles troupes espagnoles, persistait dans sa résistance. A l'aide des soldats étrangers qu'il avait appelés à son secours, il parvint, par d'heureuses sorti(;s, à délivrer la ville du blocus, et prolita de sa victoire pour imposer aux bourgeois « des taxes tellement onéreuses (juc rien de semblable ne s'était jamais vu 2 ».
L'aiïairc d'Aix devint bientôt d'un intérêt capital pour tout l'Empire, car les cités libres protestantes prirent parti pour elle, et firent dépendre leurs actes et leurs votes de la manière dont elle serait jugée. «Une Ibis pour toutes, pour Aix comme pour toutes les villes d'Empire, » dirent à Augsbourg les délégués des villes, « nous voulons obtenir les mêmes droits que les princes, nous voulons pouvoir opérer un changement de religion toutes les fois ((u'une partie des autorités et des citoyens seront parvenus à la connaissance de la divine parole; nous maintiendrons notre droit, sans avoir égard aux serments, ordonnances et statuts (jui remontent au temps des ténèbres papistes-*. » L'Empereur, ne regardant plus le nouveau Conseil, rebelle à ses ordres et composé entièrement de protestants, comme un pouvoir légitime, ne l'avait pas invité à la Diète, et avait défendu aux délégués qui s'étaient présentés en son nom de prendre part aux discussions. Sans égard pour ses ordres, le comité des villes libres admit les députés d'Aix à ses réunions et leur reconnut le droit de voter et de siéger à la Diète. Dans un mémoire remis aux
' HäBEiiLiN, t. XII, pp. 414-430.
- HanERLiN, t. XI, pp. 534 et suiv., et t. XII, pp. 408 et suiv.
^ RelaCiou de WiuauJ Uechtold, voy. plus haut, p. 3, note 3.
l'affaire d'aix a la diète d'augsbourg. 1Ö81
Électeurs et princes le 19 juillet, les villes reprochèrent vivement à l'Eiupercur ses procédés envers Aix. Avant que la cause n'eût été portée devant la justice, disaient-elles. Aix a été bloquée, chose inouïe jusque-là; on a osé dire tout haut que les cités ne faisaient pas partie du Saint-Empire et qu'elles n'étaient pas comprises dans le traité de paix d'Augsbourg; à la cour impériale, on essaie d'introduire une manière de faire toute nouvelle : on prétend exclure les villes des discussions politiques. Si elles n'obtiennent l'assurance positive qu'on ne songe pas à les exclure de la paix de religion et de la paix publique, et qu'elles conserveront à la Diète, le siège et la voix et si on ne met un terme aux exécutions injustes, aux procès iniques, et si elles ne peuvent jouir des mêmes libertés et des mêmes droits que les Électeurs, princes et membres du Saint Empire, nous avons ordre de ne prendre part à aucune délibération , et surtout de ne consentir aucun impôt. »
Rodolphe, auquel ce mémoire fut remis, répondit que ce n'étiit pas la coutume du saint Empire qu'un Empereur romain fût tenu de rendre compte aux cités de sa politique ou de ses actes. Cependant,pour convaincre tout le monde de l'extrême injustice des reproches qui lui étaient adressés, il présenta à l'assemblée un mémoire où toute l'affaire était exposée. Sa conduite, disait ce mémoire, avait été de tout point conforme à la constitution et aux lois de l'Empire; elle n'avait eu qu'un objet en vue : le maintien des institutions et des lois établies par les précédents Empereurs, comme aussi le respect des privilèges et des statuts de la ville d'Aix. Ceux, au contraire, qui avaient usurpé le gouvernement avaient été aussi loin que possible dans la désobéissance et le mépris des lois, et avaient amplement mérité d'être dépouillés de tous leurs privilèges. Mais quel (jue fût l'état de la question, les villes n'avaient aucun motif de se retirer, de se mettre à part. Ce serait là un dangereux précédent. Qu'adviendrait-il donc, si, dès qu'on ne faisait pas immédiatement sa volonté, une ville, un membre d'Empire, cherchait aussitôt des alliés pour soutenir sa révolte, méprisait audacieuscment les ordres de l'autorité suprême, la décriait, faisait entendre des paroles de blâme, répandait des écrits outrageants pour l'Empereur, osait protester contre ses arrêts et, au grand préjudice du bien public, cessait de prendre part aux délibérations des assemblées i?
Mais les délégués des villes soutinrent que leurs griefs étaient fondés, et qu'il ne leur avait pas été possible de s'exprimer avec
1 Voy. HoFfMAif-N, pp. 4lo-il8. Voy. Tueuneu, 1. 111, pp. 315-31 Ü. HàBEiu,i.\, t. Xll, pp. 8Ü-83.
POMTIOUK DU PARTI HP. f/oPPOSITIOX A I.A niKTR n'AUr.SBOÜRfi. loS'^ f>|
plus (le modt'ration. Oui pouvait répondre que ce qui sV-tait passé à Aix ne se renouvellerait pas ailleurs? En ce cas, à quoi bon discuter, à quoi bon voler, soit dans les questions religieuses, soit dans les questions politiques? Ne pourrait-on pas toujours, sous un prétexte (juelconque, et par des procès ini<pies, dépouiller les cités de leurs droits , et leur ôter leurs privilèi^es? Ils demandaient aux Électeurs et princes d'édicter une « pragmatique sanction », en vertu de laquelle aucun membre d'Empire no pourrait, contrairement à la paix publique, à la paix de religion et autres lois de l'Empire, se voir exposé à la visite humiliante de commissaires impériaux, et se trouver dans l'obli^ration de se soumettre à leurs ordres. Si l'Empereur estimait «pi un conseil de ville ou un membre d'Empire se fût montré à son égardre belle et déloyal, ildevait, avant de le punir, soumettre le difr.'-rt'ud aux magistrats, et atli-ndre que la justice eût prononcé. Üans le cas où JEmpfrcur agirait autrement, sa sentence devait être considérée comme nulle ri non avenue , et quiconque oserait TextViifer devait être passible du ban d'Empire '.
Ees villes demeurèrent a raides et inilexiblesn, répétant (juavant (pi'ou leur eût fait droit il leur serait impossible «le consentir aucun iiiq»ôf. Lorsque riirnpcretir. aprè-s de longue-; discussions, obtint de la majorili" des meinbresde rassein!)lée l.i promesse d'un secours pour les Turcs de qtiarante mois romains, les villes protestèrent, et dirent « qu'elles se réservaient de questionner leurs seigneurs sur liirgence et la n«'cessité dune pareille contribution ».
Elles so sentaient appuyées et cncouragiVs dans leur 'résistance par la minorili'* protestante du eonseil des princes, mais surtout par les ambassadeurs du comte palatin Jean-(]asimir. n (]e dernier s'était constitué, :\ Augsbourg. le chef de l'opposition protestante. n Les choses é-taient ostensiblement arrangées, » écri^ait Wiuand BechfoM, « pour (pie tous ceux qui, parmi les princes, les comtes de la petite noblesse et les délégués des villes, inclinaient vers la rébellion vinssent se ;:rouper autour du comte palatin Jean-Casimir, principal chel de l'opposition, instigateur de toutes les conspirations et intrigues. Si les vœux du Palatin eussent été exaucées, les Luthériens, non moins que les Catholiques, eussent été persécutés dans leSaint-Empire ; tout pouvoireùt éti' donné au Calvinisme sanguinaire, toutes les propriétés ecclésiastiques eussent été confisquées à son profit et au profit de ceiw de son parti,et le Saint-Empire aurait eu pour chef un souverain calviniste. )) « Plaise à Dieu, »conclut Bechlold, a (pie tous les amis de la paix et de l'honneur se liguas-
' Voy. HoFFMA.NN. pp. 458-4f.C. HâBERUN. t. XII/pp. 450-459.
22 POLlTloir. DU PAnn DK l'opposition a la DIKTE D'AUr.SBOURn,1582
sent conti-c des conspirations si dangereuses ; car si les Calvinistes, sous prétexte de servir la religion et la liberté, s'unissaient un jour, une mer de sang inonderait rAllemagne , et il ne resterait bientôt que de misérables débris du Saint-Empire romain de nation germanique. En ce cas, malheur à nous, trois fois malheur à nos descendants * 1 n
Bechtold ne disait que trop vrai.
iNon content de s'être mis à la tète de la ligue des comtes et de servir leurs avides convoitises, Jean-Casimir eût voulu soutenir dans leur révolte toutes les villes libres protestantes.
Le 10 août, il écrivait à son chancelier Ehem , l'un de ses repré- .sentants à la Diète, qu'il avaitréussi à prouver au comte Jules de Salm, conseiller de l'Empereur, pendant un entretien qu'il avait eu avec lui, «que dans le Saint-Empire les cités avaient une très grande importance ; que, voyant (jue personne ne prenait en mains leurs intérêts, elles finiraient par se liguer, par élire un chef, et qu'il pourrait en résulter de graves inconvénients pour le Saint-Empire - ». « A cela le comte nous a répondu en peu de mots (ju'il pensait que nous étionsen état de fourniraux villes ce guide sûr et éclairé; qu'on le laisserait faire et qu'on garderait le silence sur ses actes en lui en laissant loute la responsabilité. » Ehem écrivait à son maître le 27 août que laDiète, ayant eu connaissance de cet entretien, s'en était montrée très émue, et que quelques personnes avaient vivement blâmé le Palatin. «Mais laissons aux gens leur opinion, » ajoutait-il, « cela ne nous empêchera pas d'agir en temps opportun. » « Dès le 14 aoûtEhemavait écrit: « Toutes les villes et princes laïcs dévoués à notre religion nous approuvent, et se tournent vers nous, ce qui est une douloureuse épine dans l'œil des papistes. En ce moment, nous sommes occupés d'une affaire secrète dont il n'est pas encore temps d'entretenir Votre Grâce, maisqui tournera certainementà son avantage. » Le 17 septembre, il émettait le vœu que le plan relatif aux villes d'Empire fût poursuivi activement. « Les choses semblent prendre une bonne tournure, » disait-il , « on a posé de solides fondements' ». On espérait, du côté protestant, voir se fondre en une seule etmêmecausc« les intérêtsdes villes et ceux des comtes ».
Jean de Nassau, pour mener à bien tous ces plans, comptait sur l'appui des Pays-Bas ^.
* Voy. plus haut, p. 2, note .3.
» Voy. V. Bezold, t. 1, pp. 517, 521, 529, 544.
3 Voy. sa lettre au priqce d'Orange (11 et 12 févr. 1583), dans Groen vax Prixs- TERER, t. VIII, p. 152.