L.\ QUESTION DES PAYS-BAS A LA DIÈTE d'aUGSBOURG. 1o
Henri III, par un traité particulier, avait cédé au prince d'Orange Utrecht, la Hollande et la Zélande. Peu de temp après, les provinces rebelles avaient élu pour prince et seigneur le duc d'Alençon, frère du roi de France *. Au mois d'août de la même année, le duc avait pris possession do la ville et de Tévêché de Cambrai, et reçu le serment de foi et d'hommage de ses nouveaux sujets. En février 1582, à Anvers, il avait été proclamé duc de Brabant. A la Diète d'Augsbourg, les membres d'Empire de Liège et de Stavelot exprimèrent la crainte que le duc d'Alençon, « suivant la coutume et l'humeur françaises, » ne s'avançât toujours plus avant, et n'étendit enfin sa domination jusqu'au Rhin. Ils affirmèrent que déjà, sans y mettre le moindre mystère, on avait traité ce sujet dans quelques livres récemment publiés, où il était parlé « de l'ancienne frontière française, » c'est-à-dire du pays situé entre la Meuse et le Rhin, « comme de la plus belle et de la plus désirable contrée du Saint-Empire -. »
D'après le plan de l'Empereur, la question des Pays-Bas devait former à la Diète, avec celle del'impôt turc, l'objetprincipal des délibérations.Rodolphe commença par rappeler à l'assemblée toutce que lui et son père Maximilien avaient fait pourla pacification des Pays- Bas ; il dit combien les troubles de ces provinces étaient funestes à l'Empire et combien il devenait urgent de remettre le cercle de Bourgogne sous l'obéissance de l'Empire et de ses souverains légitimes 3.
« Mais la majorité ne voulut rien entendre. » « On ne s'est pas inquiété de ces provinces en temps opportun, » écrivait le duc Jules de Brunswick à ses ambassadeurs, « et maintenant nous n'avons presque plus d'espoir de les arracher des mains des Français, car l'histoire de Metz, de Toul, de Verdun et d'autres belles parties de notre territoire dit assez haut que la couronne de France a. jusqu'à présent, toujours gardé ce qu'une fois elle a serré dans ses griffes. Evidemment elle fera tous ses efforts pour ne pas se laisser reprendre un morceau de cette importance. Il faut, selon moi, se borner à recommander la chose à Dieu, et veiller seulement à ce que l'on ne nous dépouille pas davantage ^, »
« A coup sûr, » répondirent les membres d'Empire à Rodolphe,
' Voy. HoLzwARTH, t. III, p. 4ST.
2 Voy. E>-NE>', t. V, p. 35.
3 HaBERLiN, t. XI(, pp. 102-113.
6 HUberlix, t. XIII, XLVII-XLIX.
?; LA uiRSTiON !)F.s PAYs-HA«; A i.A DiKTF. n'AUCsr.ouno. 1582
« c'est chose scandaleuse et grave qnc de voir des sujets se détacher volontairement de leur seigneur hércditairc pour se soumettre à un prince étranger. Il est dur de voir les États-généraux, par de secrètes prati(|ues, livrer au duc d'Alençon l'évêché de Cambrai. Mais dans l'état actuel des choses, et pour éviter de plus grandes, catastrophes , il nous semblerait imprudent, impossible, de nous laisser entraîner dans une campagne dont l'issue est fort incertaine. Une seule chose est à faire : que l'Empereur envoie ses commissaires au gouverneur espagnol, le duc Alexandre de Parme, qu'il le supplie de ne plus inquiéter à l'avenir les cercles et les membres d'Empire voisins. » « A la vérité, l'armée des États généraux fait subir à ces cercles des traitements barbares ; mais il ne sied pas à la dignité de l'Empereur, il ne serait pas expédient d'envoyer une ambassade en Hollande ; car ni d'elle , ni du duc d'Alençon, on ne doit attendre que des concessions dérisoires. » L'avis des membres de la Diète était (|ue, pour la protection des cercles menacés, on souscrivît ur) secours de deux mois romains , et que , dans un message adressé au stathouder, lequel, violant le droit commun (les peuples, interceptait le passage des navires et la navigation sur lo Rhin, on l'avertît d'avoir à s'abstenir à l'avenir de pareils procédés.
Ce (( message » fut le seul moyen imaginé par l'assemblée pour s'opposer aux Hollandais, qui mettaient alors de si funestes entraves au commerce allemand, jusque-là libre et indépendant jusqu'à la mer. Les Electeurs de Mayence et de Trêves étaient bien fondés à dire « qu'à l'avenir l'Allemagne ne pourrait plus trafiquer sans en demander la permission à la Hollande^).
Ce fut en vain que l'Empereur représenta de nouveau à la Diète la nécessité d'examiner avec un peu plus de soin et d'attention la question si grave des Pays-Bas, et de rechercher les voies et moyens les plus propres à ramener les provinces à l'obéissance. Il rappela inutilement qu'elles ne formaient pas seulement, dans leur ensemble, un v(''ritable cercle d'Empire , qu'elles n'avaient pas seulement deux fois l'importance d'un Éleciorat, mais encore que, par plusieurs de leurs principautés , comtés , seigneuries et villes, principalement par des fiefs et biens féodaux considérables, elles se rattachaient directement à l'Empire et à la Maison d'Autriche; qu'aussi longtemps qu'elles s'étaient maintenues dans l'obéissance, les meml)res d'Empire de ces pays avaient rendu de très grands services au commerce et à l'industrie ; que l'apathie de la Diète allait exciter l'étonnement de l'Europe et donner lieu, en Allemagne comme à l'étranger , à mille commentaires méprisants;
r.V OTIf-Î^TUlN DES PAYS-BAS A LA DIÈTE d'aUGSBOTRG. 1;)82 2H
parce qu'il [)araîtrait inouï et ridicule qu'après tant de négociations et de bruit on n'eût abouti qu'à l'envoi d'un message. Au lieu de tant de pusillanimité, il fallait, selon lui, veiller, au contraire, à ce que l'ennemi étranger qui s "était glissé dans l'Empire ne mît sous son autorité tout le cercle de Bourgogne, et, sans coup férir, sans peine et sans débours, ne parvînt à le détacher de l'Empire sous les yeux mêmes de l'Empereur, et en menaçant les territoires et les villes du voisinage. Si l'on continuait à laisser impunis les attentats des provinces, si l'on restait spectateur impassible de l'inique spoliation française, on ne tarderait pas à voir, dans d'autres parties de l'Allemagne, tantôt ici, tantôt là, quelque morceau de la patrie se détacher de l'Empire. Dans les temps malheureux où l'on vivait, lorsque rien ne passait plus pour injuste, pour excessif, la ruine de tout gouvernement régulier serait la conséquence inévitable d'un laisser-faire si coupable. Sous prétexte de servir la liberté allemande, on faisait passer des secours aux ennemis de l'Empire et aux sujets rebelles. A ce dernier abus, il fallait du moins s'opposer avec énergie *.
Les délégués de Jean-Casimir écrivaient, le 8 août, au sujet de ces discussions : ce Bien que la majorité ait jugé impossible et impraticable une expédition militaire, les papistes ont essayé de faire passer un édit en vertu duquel non seulement les Allemands qui ont rejoint le duc d'Alençon eussent été rappelés, mais encore défense eût été faite aux sujets do le rejoindre à l'avenir. Sur le banc des princes laïques, nous avons énergiquement protesté. Bien que les princes ecclésiastiques nous dépassent en nombre, nous espérons que les Électeurs, qui ne doivent pas tous partager cet avis, et surtout les villes, se mettront de notre côté^. »
« Aucune résolution ne fut adoptée relativement aux Pays-Bas. » L'édit proposé par l'Empereur ne fut pas même adopté. Ce fut en vain qu'au conseil des princes la majorité catholique insista pour que des mesures vigoureuses fussent prises pour arrêter les empiétements du duc d'Alençon; en vain que le délégué de l'archevêque de Salzbourg exposa à la Diète la situation critique de l'Empire, resserré entre les provinces des Pays-Bas, dont les Français s'étaient emparés, et les Turcs, a La Suisse, elle aussi, nous menace, » avait-il ajouté, « et unira par arracher le sceptre à l'Empire. Le Français est dans une étroite alliance avec le Turc depuis Charles- Quint. Il s'intitule christianissiyniis et poi\rvaitèlre appelé à plus juste
' HoFFMAXx, pp. uûfi et suiv.
-V. Bezold, t. I, pp. 514-513.
26 ESPKRANCRS DU PAnTI REVOMJTIONiVAmE
ülTO tw^guissimus ^ ». « Oa devrait exiger du roi de France qu'il rappelât son frère des Pays-Bas, et, en cas de [refus, l'exclure do tout droit ùTEmpire^ «. Rodolpljcetlcsmembres catholiques étaient d'autant plus aigris contre le duc d'Alcnçon qu'on avait appris à Cologne, par un agent bavarois, que ce prince était secrètement d'intelligence avec les révoltés d'Aix, qu'il n'était occupé qu'à souffler la discorde et qu'il avait fait dire au Conseil de la ville, par l'un de ses agents diplomatiques, « que, si l'aigle refusait d'aider, les lys ne feraient pas défaut ».
Jean-Casimir, de son côté, d'après des renseignements puisés à la même source, avait, en cas de pressant besoin, promis des secours à la ville révoltée''.
Mais le Palatin ourdissait de plus vastes complots.
« La Pologne en veut à l'Empereur, » écrit-il à cette date dans ses notes intimes; « dès que Rodolphe aura fermé les yeux, la Hongrie se séparera, la Bohême deviendra récalcitrante ». Le roi de Pologne, Etienne Bathori, et son frère, le voïvode de Transylvanie, travaillaient sourdement à détacher les royaumes de Hongrie et de Bohême de la Maison de Habsbourg, et .lean-Casimir avait chargé ses représentants à la Diète « de sonder adroitement quelques ambassadeurs protestants, pour savoir s'il ne serait pas possible de s'entendre avec la Hongrie, déjà mécontente, et avec le Transylvanie, et si l'on ne pourrait pas savoir des représentants de ces pays comment il serait possible d'obtenir des Turcs un armistice '' ». Il espérait trouver encore d'autres alliés. Dans les pays héréditaires d'Autriche, les seigneurs protestants, les grands feudataires, toujours mécontents des entraves apportées à leur culte, avaient envoyé leurs délégués àlaDiète, et Jean-Casimir les avait accueillisavecempressement. (f Beaucoup de seigueursd'Autriche.de Carinthieet deCarniole mur-
' A propos dos bons rapports existant entre les Français et les Turcs, l'ambassadeur de Venise, Paolo Contarini, écrivait, en l.^iSS, de Constantinople : « Colla Maeslà Cliristianissinia conserva il Signor Tiirco buona amicizia per due respetti, principalmenle perché con l'arnicizia di quel re viene quel Serenissimo Signore ad assicurarsi in ccrlo modo che trà Chrisliani nonsegua iinione importante contra di lui, et perché per l'ainicizia di quella Maestà vien di tempo in tempo auvisato di lutlo (juelloche si tratia ne/la Christianita n. Albèri, sér. III, t. III. p. 241.
ä V. Bezoli», t. L p. 51(). Henri III affirmait ne se mêler en rien des affaires de son frère, et rester l'ami de l'Espasjne (v. Biczold, t. I, p. 5.59); cependant le 11 décembre 1580,1e comte Jean de Nassau apprenait par le prince d'Orange que le duc d'Alençon avait écrit deux fois non seulement à lui. mais aux Etats généraux « que le roi son frère était fort satisfait de toute l'affaire et qu'il lui avait promis une assistance toute paternelle pour combattre le roi d'Espagne ». Voj-Groen van Prins- TERER, t. VII, p. 447.
' Voy. V. Bezold, t. I, p. 559.
* V. Bezold, t. I, pp. 555-560, note 23.