‹ L'Allemagne et la réforme (volume 5)Chapitre 550 sur 573 · THURN DE THURNEISSEN ET LE DIABLE · texte numérisé non relu

THURN DE THURNEISSEN ET LE DIABLE

et que plusieurs membres du Conseil se sont entretenus avec lui dans ma maison. » On prétendait encore que, sur la table de son beau-père Herbrot, Thurneissen avait ensorcelé trois araignées qui n'étaient pas de vraies araignées^ mais trois démons. Lorsqu'on faisait sur elles le signe de la croix, elles disparaissaient aussitôt, laissant une odeur infecte après elles. « Je n'ai pas moins de trois femmes, » écrit Thurneissen, « et même une quatrième à Berlin. Grâce aux démons, j'entretiens avec elles de telles relations qu'il est préférable de n'en rien écrire. Jour et nuit, des oiseaux au bizarre plumage font entendre autour de ma maison de si lamentables plaintes qu'on n'en peut conclure qu'une chose, c'est qu'ils sont envoyés par mon mauvais génie, qu'ils annoncent sa venue, et qu'avant peu il viendra me chercher pour me conduire dans les abîmes de l'enfer. Un esprit que j'ai enchaîné dans ma maison crie nuit et jour d'une voix frêle comme celle d'un enfant. Toutes les fois que j'écris, deux grands chiens noirs, deux démons, viennent se coucher à mes pieds. Le diable me prépare aussi tous mes calendriers'. »

Cependant, d'après la rumeur publique, les démons n'étaient pas toujours bienveillants pour Thurneissen, et lui jouaient souvent de mauvais tours. Il avait prié l'Électeur de le laisser libre tous les vendredis; ce jour-là, le prince ne devait ni lui demander un service ni le faire chercher, car Thurneissen entendait se donner tout entier à la magie. Or il arriva qu'un certain vendredi, un événement extraordinaire s'étant passé à la cour, on eut besoin de Thurneissen, et l'Électeur envoya un page à sa recherche. Le page étant arrivé devant « le cloître gris » y rencontra trois démons noirs et hideux, déguisés en moines. Ils sortaient d'un repas où ils avaient copieusement bu et mangé avec Thurneissen; comme à leur vue le page reculait d'effroi, les démons s'élancèrent sur lui et le frappèrent si rudement qu'il mourut des suites de ses blessures. L'Électeur, ne voyant pas revenir son page, envoya un traban s'informer de la cause de son retard. Le traban à son tour fut mortellement blessé par les démons, sans toutefois mourir sous leurs coups. Lorsqu'on apprit à la cour ce qui s'était passé, l'Électeur fit entourer le cloître gris d'un mur de briques, de sorte que son médecin se trouva emprisonné dans sa propre maison. « Jusque-là les démons étaient demeurés avec moi, » continue Thurneissen en rapportant toutes ces fables, ■< mais dès que j e fu s ainsi enfermé, ils prirent des ailes pour s'enfuir et me laissèrent me tirer d'affaire. On me lia pieds et mains; mon procès fut instruit, et je fus condamné à périr

' Eni durch Noth gedrungenes Aussehreiben, t. I, p. 84 et suiv. Voy. sur ce curieux écrit les renseignements fournis par Ja.nssen dans son article sur l'histoire des mœurs au seizième siècle. (Katholik, 1889, 1. 1, p. 41 et suiv.).

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sur le bûcher comme sorcier. >< « Au jour fixé pour l'exécution, il s'éleva un vent si violent, si épouvantable et effrayant que chacun crut le jour du Seigneur arrivé ; Berlin semblait devoir être détruit de fond en comble. » « Quant à moi, avant d'avoir été touché par le feu, j'avais été emporté tout vivant par les démons qui m'avaient si longtemps servi, et je m'étais élevé avec eux dans les airs, tandis que d'autres démons mettaient mon corps en lambeaux. » Des contes de ce genre circulaient non seulement parmi le peuple, à l'intelligence duquel ils semblaient appropriés, mais parmi les premières familles de la ville ' .

Au reste Thurneissen lui-même ne doutait nullement que les démons n'apparussent fréquemment aux hommes sous une forme corporelle, et que le monde entier ne fût rempli de leurs pièges. Dans un écrit daté de 1575. il constate que Lucifer, il y a de cela peu de temps, est venu en personne à Rottweil, à Bade et ailleurs : « Il est hors de doute, » écrit-il. « qu'en Norvège, en Islande, certains esprits se mêlent à la vie des hommes, les servent, se font voir et entendre d'eux, et les appellent par leur nom 2. » « Évidemment ils habitent aussi parmi nous dans les cristaux et les miroirs où les retient un enchantement. Ils découvrent les trésors cachés dans les entrailles de la terre, les mines de cuivre, d'argent, d'or, de fer, de plomb, d'étain et de pierres précieuses. Ils sont versés dans toutes les sciences, connaissent la vertu de toutes les plantes et racines, et les propriétés des métaux; ils assistent les hommes de la sagesse de leurs conseils toutes les fois qu'on les évoque dans les miroirs, l'eau et le cristal ^ >

D'innombrables récits sur les apparitions, sur les incarnations de Satan, tenaient le peuple dans un état permanent d'angoisse et d'effroi. « Il ne se passe plus d'année, » lit-on dans un écrit publié en 1563, « où ne nous parviennent, venus d'un grand nombre de villes, de villages, des gazettes effrayantes, racontant la façon hardie dont le prince de l'enfer s'efforce d'éteindre le flambeau nouvellement allumé du saint Évangile. Dans les temps malheureux où nous vivons, Satan emprunte tous les masques pour tromper et martyriser la pauvre Chrétienté, sachant bien que le dernier jugement est proche*. » A la Diète d'Augsbourg (1530;, on était bien sûr d'avoir vu six diables siéger parmi les membres de l'assemblée; ils portaient l'habit religieux; un surintendant certifia le fait, ajoutant que c'était à bon droit qu'on représentait

' Ein durch Xotk gedrungenes Ausschreiben, t. I, p. 92-94.

-EÔ7rooa5-^),(i)gt;, f. 40 et suiv., ib^.

»F. 3ÔS noie 134.

* Von Hôllcnzwângen, p. 7.

ordinairement le démon sous le froc du moine '. Au soir de Pâques, en d533, un incendie menaça de détruire la petite ville de Schiltach. dans la Forêt Noire ; le mauvais esprit apparut au milieu de la foule assemblée; on Tentendit jouer du tambour-. On préparait à Strasbourg un mémoire sur cet événement, lorsque le Conseil en interdit l'impression, estimant qu'il était prudent de ne pas s'attirer le ressentiment du démon ■'. A Rottweil, où le Conseil avait été pendant longtemps si ennemi de l'Évangile qu'il avait expulsé plusieurs de ses membres très attachés aux nouvelles doctrines, « le diable, au rapport de Jean Fincelius, se fit voir à plusieurs reprises, quelquefois sous la forme d'un lièvre, d'autres fois sous celle d'une belette ou d'une oie ; il parlait à haute et intelligible voix et menaçait la ville d'un incendie général^. » Ailleurs le diable prenait lapparence d'un ours, d'un chien ou d'un chat^ Fincelius cite un fait mémorable qui s'était passé vers 1550 dans la Marche. Le diable avait comparu devant la justice, « coiffé d'un Itéret bleu. » pour plaider contre un aubergiste la cause d'un lansquenet. Il avait traite à fond la question de droit, et finalement avait emporté dans les airs, au-dessus de la place du marché^ lauljergiste accusateur. Tout le monde en avait clé témoin, mais personne ne savait encore ce qu'était devenu l'aubergiste ". En Saxe, on avait aperçu plusieurs fois le diable en 1551; le prédicant Ilérold l'atteste : il parcourait les rues pendant la nuit, frappait aux portes des maisons en poussant des cris et de grands gémissements, répandant l'épouvante parmi toute la population par son aspect féroce et hideux'.

En 1559, '< une gazette très véridique et effrayante » apprit au peuple que le démon s'était montré à Platten, à deux milles de Joachimsthal, et qu'il avait pris tour à tour la forme d'un coucou, d'un corbeau et d'un bœuf. Le prédicant de Schlackenwald s'en était étonné : « Toi qui étais jadis l'une des plus splendides créatures de Dieu, » lui avait-il dit, « comment peux-tu prendre tous ces déguisements, car un jour tu es pourceau, le lendemain bœuf! » Le mauvais esprit avait répondu : « Cher petit prêtre, il m'arrive aussi de me changer en lièvre ! Oh ! les richards me mangent alors de

' Weber, Hialorischc PredigleH,^). 109-110.

° ScHEiBLE, Schaltjahr, t. IV, p. 96-97; Bücherschatz, p. 128, n« 1926. Voy. Fincelius, t. I, f. E. T^

' Recss, La justice criminelle à Strai^bourg, p. 266-267.

■TiNCELios,!.!, f. K';ScHEiBLE,.Sc/ia/<jo/ir, t. IV,p.340; GR0.-;.-;,3/a(;icfl, 1. 1, \>. 48\

5 Scheible, Kloster, t. II, p. 299, 300, 314.

* F'iNCELiu.';, f. 0. 5^ et 7''.

■ ilÉROLD, p. 529. Fincelius affirmait aussi (f. P. T"*) qu'en iool le diable s'était promené visiblement dans tous les quartiers de la ville et que, durant la nuit, il avait frappé aux portes, souvent vêtu de blanc, suivant parfois les cortèges funèbres en allectant une srande douleur.

grand appétit!' » A Erfurt, le démon, sous la forme d'un corbeau, avait récité un verset de psaume-. A Copenhague, au dire d"un prédicant, on avait appris de source certaine que, caché sous l'apparence d'un gros oiseau noir, on lavait entendu à deux reprises siffler un cantique; plusieurs personnes certifiaient le fait^ Sur la scène, où presque toujours on le représentait horrible et tout noir. Satan se montrait assez souvent à l'assistance*. Le libraire Hans Stern avait entendu raconter aux comédiens anglais (chose horrible à penser) qu'un jour, tandis qu'ils jouaient le Docteur Faust, un véritable diable s'était mêlé aux acteurs chargés de représenter les démons qui emmenaient Faust en enfer. Aussitôt qu'il s'était vu découvert, le diable avait chassé tous les acteurs de la scène ^

Dans l'église paroissiale de Weimar, au rapport des controversistes Wigand et Hessus. le diable apparut un jour aux fidèles; il s'était assis aux cotés du prédicant Mirus; il était horrible à voir: un des assistants craj'onna son portrait^ qui fut plus tard gravé ^. D'autres apparitions, « très authentiques, » se rapportant aux disputes confessionnelles entre luthériens et calvinistes, sont attestées par le prédicant luthérien Nicolas Blum (^IGOG). « Il y a cinq ans, dans la Lusache, » lit-on dans sa Relation historique, « le diable apparut à différentes reprises à une jeune fille de la noblesse, sous la forme d'une femme ; il lui remit une chaîne d'or de la part d'un grand seigneur, et aussi un livre calviniste sur la prédestination. Il lui jura qu'elle n'avait pas été bien baptisée et qu'elle ne serait pas sauvée. Lorsque son père, très affligé, m'écrivit à ce sujet pour demander le secours de mon ministère, j'allai voir cette jeune fille, je la consolai de mon mieux, et je la conduisis selon que l'Ecriture m'en donnait la lumière. Le diable cessa depuis lors de venir lui apporter ses chaînes d'or, ses joyaux et ses livres calvinistes. » Il y a un peu plus d'un an, le démon vint à Miiglen sous la forme d'un homme noir. A Dohna, dans une très chrétienne famille, il y avait

' Voy. cette gazette dans Scheible, Schaltjahr, t. II, p. 406 à 474. - Grosz, Magiea, 1. 1, p. 39'*.

^ Wider den Teufel, als Gottesfeind Menschenmörder und listigen Bertrüger, Predigt von M. K. Sauerborn (1539), p. 2.

* Yoy. plus haut, p. 303-313.

5 EvE.Mus, Dedication, f. 4. Dans le Sitnplicissimus, on lit : « Que va-t-on voir de préférence au tliéittre? Que joue-t-on ou que lit-on avec le plus de plaisir? C'est toujours l'histoire de l'archisoreier maudit, le Docteur Jean Faust, pièce où quantité de diables sont continuellement mêlés, et toujours présentés sous un aspect hideux. Et pourtant nul n'ignore qu'au milieu de ces diaboliques mascarades et comédies de Faust, il est arrivé quelquefois, par la permission de Dieu, que de véritables démons parussent parmi les acteurs, de sorte qu'on ne pouvait s'expliquer d'où venait le quatrième, ou septième, ou douzième démon qui tout à coup se mêlait aux autres » (Voy. Meissner, p. 91).

6 WiLKEXs, Tillemaun Heszhusius (Leipsick, 1860), p. 191-192.

une jeune fille que Satan conduisit un jour au bord dune eau courante, avec l'intention de la noyer; une autre fois^ il la mena en pleins champs, puis au grenier^ tout en haut de la maison^ sur les poutres, menaçant de la jeter en bas. Comme elle lui demandait pourquoi il la traitait ainsi, il répondit : « Parce que tu n'as pas été bien baptisée ! tu m'appartiens corps et âme, et tu ne m'échapperas pas'. »

Le diable, en ces deux occasions, avait été vaincu par la parole de Dieu interprétée selon l'Église luthérienne; en deux autres rencontres, c'est l'archange Gabriel qui le mit en fuite. Une gazette « très effrayante » rapportait, en 1594. qu'à Spandau le démon était entré deux fois chez un garçon chapelier nommé Gabriel Kummer ; il avait l'aspect d'un homme ordinaire. En même temps que lui. rarchange Gabriel se présenta, il souflla très fort sur le diable, et celui-ci commença à trembler de tout son corps; un glaive sortit alors de la bouche de l'archange; à sa vue. Satan disparut. Gabriel, dont la tète était couronnée de fleurs, donna à l'ouvrier un diamant à manger. En même temps, celui-ci entendit un chœur céleste, latin et allemand, l'un faisant écho à l'autre, dune beauté et d'une harmonie merveilleuses; il y avait surtout une voix de soprano si pure et si belle qu'on ne saurait en exprimer le charme. Gabriel dit au jeune compagnon d'aller de sa part ordonner au premier surintendant de Spandau d'exhorter le peuple à faire pénitence. A l'église, l'ouvrier revit un jour le démon sous la forme d'un loup; il dansait et gambadait sur la tête de plusieurs possédés et de quelques personnes de l'assemblée; tout à coup, il jeta une corde autour du cou du jeune homme, et l'eût étranglé, si Gabriel ne fût intervenu.

Dans une seconde apparition, l'archange, arme d'une faux, menaça de moissonner tous les justes de Spandau s'ils ne se décidaient à se réunir tous les soirs à sept heures pour la prière en commun-.

La même année, s'il faut en croire une relation écrite parle prévôt de Berlin, le docteur Jacques Toler, un archange et un démon apparurent ensemble, le 2i septembre, au chevet d'Ursule Seger. fdle d'un brasseur ; le premier était merveilleusement beau, une épée nue brillait dans sa main; l'autre était tout noir, et ses yeux semblaient jeter des flammes. Au lieu d'oreiUes, il avait de longues cornes, et sur le front une corne recourbée. L'archange mit le diable en fuite rien qu'en soulevant son épée ; puis il traça trois fois des cercles en l'air, et cria : Malheur ! Malheur à l'Allemagne ! Ensuite il prit congé de la jeune fille, lui promettant de revenir sou-

' Historische Erzählung. Yoy. plus haut, p. 443, note 1.

- ScuEiüLE, Schaltjahr, t. IV," p. 462-467. Voyez-en la liste dans Weller, Zrilungcn, n» 79a.

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